jeudi 28 mai 2009

Relâché

JBB, l'éditorialiste radiophonique de Fréquence Paris Plurielle (FPP), qui officie tous les jeudis, sans pour autant pontifier ni bafouiller, a eu une juste formule pour annoncer la nouvelle en sa chronique du jour:

La libération de Julien Coupat, une victoire du verbe et de la pensée.

C'est bien, anéfé, une pensée serrée, servie par un verbe cinglant, qui a eu raison du juge d'instruction Thierry Fragnoli, qui a fini par craquer et signer une ordonnance de remise en liberté sous contrôle judiciaire.

Le moral du juge F. donnait depuis quelques temps des signes de faiblesse. Il semblait se perdre dans des investigations gesticulatoires assez vaines: arrestation de type ouesterne à Belleville, coup de filet à Rouen, interpellations à Forcalquier...

Selon leMonde.fr:

Il y a quelques semaines déjà, le juge envisageait de libérer M. Coupat dans l'espoir de faire retomber la pression médiatique.

Et mardi soir, le juge F. aurait transmis au parquet une ordonnance directe de remise en liberté, une sorte d'anticipation, en quelque sorte, puisque c'est le lendemain qu'il devait affronter une audition de Julien Coupat.

Et, c'était prévisible, il n'a pas supporté.

Il faut dire, à sa décharge, que l'audition a été très longue: elle s'est terminée à 20h 30, après des heures et des heures d'interrogatoire, retranscrites dans 20 pages de procès-verbal.

La lecture de ces 20 pages nous permettrait de comprendre le calvaire enduré par le juge. Julien C. parle comme il écrit, utilise les mots dans leur sens le plus pur et les assemble avec un certain goût de la formule classique. Il cite couramment des auteurs abscons, en doublant la citation dans la langue d'origine, et recourt à des notions philosophiques subtiles qui n'apparaissent que très rarement dans les cours de l'école de la magistrature.

Le juge F. a bien tenté de réagir. Il a obtenu qu'on le munisse d'une édition du dictionnaire d'Emile Littré qui traînait, inutilisé, au ministère de la Justice. Et monsieur Alain B. lui a trouvé sur internet une histoire des concepts philosophiques en 10 volumes.

En vain.

Hier soir, victime du devoir, monsieur F. a signé.

D'étranges tags se sont épanouis dans le voisinage...

Selon leFigaro.fr (avec AFP), la sortie de prison de Julien Coupat fut beaucoup moins spectaculaire que son arrestation. Autres temps, autres mœurs !

Une Peugeot bleue break, conduite par une femme seule, est entrée à la maison d'arrêt de la Santé avant de ressortir par une issue située à l'arrière du bâtiment, avec Julien Coupat dissimulé dans son coffre, a constaté un journaliste de l'AFP. Peu après, une dizaine de partisans de Coupat ont fait diversion en ouvrant des parapluies devant l'entrée principale pendant une vingtaine de minutes avant de les refermer.

La sortie de Julien Coupat par la petite porte,
vue par un photographe de l'AFP.
Cette image confirme bien que J. C. est une cellule invisible à lui tout seul.

La question qui se pose est, bien sûr, de savoir ce qui a fait plier le Parquet (car on sait bien que le Parquet plie, mais ne craque pas).

Selon des milieux très éloignés de l'enquête, avec lesquels j'ai d'épisodiques contacts à l'heure de l'apéro, le procureur Jean-Claude Marin aurait maintenant trouvé une astuce pour déterminer si Julien Coupat est bien l'auteur du brûlot apologétique du terrorisme d'ultra gauche, L'insurrection qui vient.

Une équipe de spécialistes de l'analyse quantitative du langage vient de se voir confier, par un service de la SDAT, une étude permettant de comparer le texte dudit brûlot avec les écrits de prison que Julien Coupat a imprudemment fait passer au journal le Monde. Cette étude, qui porte sur le vocabulaire et sur les tournures de style, permettra de faire la lumière sur cette importante question.

Durant la journée, afin de faire les réglages les plus fins de leurs logiciels et de tester leurs procédures, les chercheurs ont réussi à déterminer, avec un risque d'erreur extrêmement faible, que Julien Coupat n'était pas l'auteur du discours que monsieur Nicolas Sarkozy a prononcé ce jour.

Le style en était trop relâché.

3 commentaires:

JBB a dit…

"sans pour autant pontifier ni bafouiller"

Tu es beaucoup trop gentil. Pas pontifiant, peut-être (et encore…) ; mais il me faut malheureusement voir les choses en face : j'ai bafouillé plus que de raison… :-)

Sinon, tout d'accord : la pression médiatique a sans doute été essentielle. Preuve - au moins, c'est toujours ça - que les médias peuvent encore servir à quelque chose, une fois qu'ils ont décidé (soit à retardement) de se bouger les fesses.

pièce détachée a dit…

Je viens de le lire. Ça m'apprendra à baguenauder des heures durant dans les rabicoins de l'Escalier, au lieu de rester scotchée sur Article XI.

Allez ! une vieille prune de mon père (silence, cochons qui sommeillez).

Le style soutenu, «tendu et hautain» (Guy) de Coupat est simplement — même si c'est de plus en plus rare — en cohérence avec une pensée soutenue. On trouve ça aussi chez René Riesel, Jaime Semprun et d'autres auteurs (dont Orwell en traduction intégrale) publiés par l'Encyclopédie des Nuisances, dont les livres sont beaux sous toutes les coutures et en tous caractères.

Du style. Sinon on est morts pour de vrai.

Guy M. a dit…

@ JBB,

Si je compare avec les prestations des bafouilleurs enroués (ça doit être la clim') de France-Culture, tu soutiens bien la comparaison.
;-)

@ Pièce détachée,

Tout à fait d'accord, et sur la vieille prune, et sur le refus d'être morts pour de vrai.