jeudi 16 février 2012

Sur la ligne de départ

Sur le point de me retirer quelque temps de la vie publique - afin d'aller faire retraite en un haut lieu de l'Aveyron où l'on se voue au culte exclusif de l'oie grasse sous ses diverses espèces -, je tiens à préciser que "non, ch'uis pas candidat".

Mon parti a décidé de ne pas en présenter.



Parfois titré Le brasero de Ravel.

Cependant, nous avons, comme tout le monde, choisi notre affiche de campagne :

On peut y voir un hommage à Pierre Dac.
(Image empruntée au blogue de Marc Large.)


mercredi 15 février 2012

Gare au poutou qui tue

A l'heure où vous lirez ces lignes, bande de veinard(e)s, le président Nicolas Sarkozy sera sûrement devenu candidat, et les plus fins commentateurs politiques de ce pays vous auront expliqué pourquoi il a tant tardé à adopter cette position commode qui lui va si bien.

Car enfin, il faut bien reconnaître que, s'il n'a vraiment rien réussi comme président, il avait, en tant que candidat, au moins réussi à se faire élire président...

Et il est assurément plus gratifiant pour un égo monté sur talonnettes de se faire acclamer par une foule en délire lors d'un grand mitigne de campagne que de se faire applaudir par une bande de gamins tout excités de voir passer un président dans une petite ville de province.

Comme à Lavaur...

Lavaur est la charmante localité du Tarn que monsieur Sarokozy, ou l'un de ses conseillers, a trouvée idéalement profilée pour aller, le 7 février, débiter un discours présidentiel bien senti sur la politique familiale de la France. Il n'a pas hésité à dire que "la France est forte car la France est d'abord forte de sa démographie" et que "la démographie française fait l'étonnement d'une Europe vieillissante". Il a sûrement dit des tas d'autres platitudes intéressantes, mais je ne les ai pas lues.

Cette sortie sur le terrain était agrémentée de la visite de la crèche "Les Bouts de chou". Le président était, semble-t-il, accompagné de madame Bachelot, beaucoup plus à l'aise que lui pour dialoguer avec les futurs électeurs en couches-culottes. Il faut dire que ces petits baveux et morveux ont l'art, comme d'intuition, de faire la différence entre un vrai sourire et un rictus nerveux. Pour se donner une contenance, monsieur Nicolas Sarkozy s'était muni d'un appareil photographique aux équipements surdimensionnés...

Un photographe frimeur photographié.
(Photo : Michel Euler/AFP.)

Durant cette visite, monsieur Sarkozy s'est acquitté de toutes les tâches inhérentes à son dur métier de président : il a parcouru les rues de la ville, il a serré des mains tendues, a fait un bout de causette avec le député-maire et il a redescendu les marches du perron de l'hôtel de ville pour le plus grand plaisir des amateurs de contre-plongée - voir la fin de la vidéo, à partir de 0.15.




Ces images d'enfants qui agitent de petits drapeaux tricolores au passage du président ont été diffusées au Petit Journal de Canal + et relayées par Rue 89. Il ne semble pas qu'elles soient le résultat d'un montage. Elles sont confirmées par l'une des très officielles photographies du diaporama - que l'on pourra trouver sur le site de la Présidence de la République - qui nous offre une vue fixe de la même scène.

En moins bruyant mais en plus net.
(Photo : P. Segrette.)

Il apparaît que cette pimpante et patriotique mise en scène d'enthousiasme juvénile a été en grande partie machinée sans l'accord de bon nombre de parents.

Qui râlent.

Car le parent est râleur.

Et parfois avec raison.

Car, qu'ils aient ou non reçu la "note d'information" de l'ALAE (Accueil loisirs associé aux écoles), ils ont tous été trompés.

L'article de La Dépêche est sans équivoque sur ce point :

Dans cette note, il est stipulé «que les enfants de l'ALAE du centre assisteront au passage du cortège présidentiel sur les allées Jean-Jaurès. Dans l'hypothèse où vous ne souhaiteriez pas que votre enfant participe à cette animation, veuillez le signaler à la direction de cette structure». Or les petits n'ont pas été conduits sur les allées Jean-Jaurès comme indiqué dans la note, mais bien à l'intérieur du périmètre de sécurité, place du général Sudre.

Monsieur Joseph Dalla Riva, adjoint au maire chargé des sports et de la jeunesse, admet explicitement "certaines imperfections" qu'il attribue à des "contraintes de sécurité particulières". Plutôt que d’admettre la faute commise par ses services, il déclare qu'il "ne peu[t] en revanche accepter la volonté délibérée de nuire, dont certains font preuve" - je suppose que "certains" désigne ici les parents légitimement indignés par sa manipulation.

Avec un certain goût du risque en matière de comparaisons historiques, ce monsieur n'hésite pas à signaler :

"Ce n'est pas la première fois dans l'histoire que des enfants de l'école publique saluent comme il se doit le premier personnage de l’État."

On allait le dire.

Mais on ne sait pas trop ce qu'avait envie de dire, sur Europe 1, monsieur François Bayrou, en déclarant :

"Si cela est vrai - je ne l'ai pas vérifié, cela pose tout de même un certain nombre de questions sur la manière dont nous concevons la démocratie en France et dont on peut utiliser les enfants. Cela rappelle d'autres régimes."

Poussé à dire le fond de sa pensée, il a répondu, en parfait centriste :

"Des régimes à l'Est, vous savez bien..."

En moins net, mais très tricolore.
(Photo DDM, dans La Dépêche.)

Dans un article de ce matin, La Dépêche, évoquant cette "polémique" que l'UMP juge "inutile", fait allusion aux problèmes de sécurité soulevés par cette dérogation constatée...

J'allais justement en parler.

Car le dégagement en touche de monsieur Bayrou m'a rappelé l'histoire ancienne du poutou qui tue - bien attestée dans les romans de l'époque -, une arme redoutable mise au point durant la guerre froide par les espions, et surtout les espionnes, venu(e)s de l'Est. La pratique, peu hygiénique, du baiser à la russe, alors fort répandue dans les milieux diplomatiques, rendait son usage assez commode, et je suis sûr que le poutou qui tue a fait davantage de victimes que le fameux "parapluie bulgare".

Or, à Lavaur, on a pu assister à un incident très inquiétant pour la sécurité du chef de l’État. Arrivé à la hauteur des enfants qui l'acclament, il est, nous dit La Dépêche, "happé par une animatrice de l'ALAE" - celle que l'on voit s'agiter sur la droite, avec un vêtement dont je ne pourrais désigner la couleur sans être désobligeant - qui l'embrasse frénétiquement.

Une photo immortalise ce baiser passionné, où l'on voit monsieur Sarkozy, abandonné par sa protection rapprochée, résister de toutes ses forces...

Mais si cela avait été un poutou qui tue, il n'avait aucune chance de s'en sortir.


Les risques du métier.
(Photo DDM, dans La Dépêche.)

mardi 14 février 2012

Images d'un pays qu'on étouffe

Les amateurs d'euphémismes apprécieront :

Malgré l'adoption d'un nouveau plan de rigueur dimanche soir, la population ne croit plus guère à une solution proche.

C'est à peu près tout ce que l'on trouve aujourd'hui sur ce qui se passe en Grèce en première page "Actualité" d'un quotidien proche de l'UMP...

Enfin presque.

On trouve aussi, parmi "les plus belles images de la semaine, sélectionnées par Le Figaro Magazine", une photo de Louisa Gouliamaki, de l'AFP, avec cette légende explicative :

Chaos. Athènes brûle. La capitale grecque commence à peine à se remettre d’une nuit de guérilla urbaine, provoquée par la révolte contre les nouveaux sacrifices votés par le parlement afin d’obtenir le soutien des bailleurs de fonds internationaux. Une rigueur sans laquelle l’UE et le FMI ne débloqueront pas leur aide de 130 milliards d’euros vitale pour le pays, qui risque sans cela le défaut de paiement dès le mois prochain. « La faillite de la Grèce n’est pas une option que nous pouvons nous permettre », a ainsi martelé avant-hier le Premier ministre Lucas Papademos, avant le vote au parlement.

Photo de Louisa Gouliamaki /AFP dans le Figaro.

De son côté, Libération a préféré laisser en "une" matinale de son site un diaporama de huit photographies de l'agence Reuters. La première image est signée de John Kolesidis, et accompagnée d'une légende assez courte, mais inepte :

Les Athéniens ont découvert ce lundi matin l’ampleur des dégâts causés au centre-ville par une nuit de violences, en marge d’une manifestation géante contre un nouveau train d’austérité.

Ce commentaire cherche peut-être à nous faire croire que les habitants d'Athènes ont, comme nous, passé leur dimanche à supputer le calendrier de campagne de Nicolas Sarkozy, président pas encore candidat, et qu'en conséquence, ils n'ont rien vu, rien entendu et rien su de ce qui se passait dans leur ville...

Exactement comme nous, qui serons bientôt exactement comme eux...


Photo de John Kolesidis/Reuters dans Libération.

Parmi les bribes d'informations, plus ou moins vérifiables, reçues dimanche, une image a attiré mon attention, et je m'attendais à la voir reprise ici ou là.

Mais non.

On y voit, entouré de manifestants, un vieux monsieur assis. Il porte un masque de protection et il a la tête un peu penchée en avant, comme s'il reprenait difficilement sa respiration...

Cet homme, qui est dans sa quatre-vingt-septième année, est le compositeur Míkis Theodorákis qui vient d'être gazé par la police grecque.

Pour un moment, il personnifie tout un pays que l'on cherche à asphyxier - pour son plus grand bien, nous dit-on.

Photo trouvée sur la page Athènes en temps réel.

Malgré les errances impardonnables de Theodorákis durant ces dernières années - on trouvera tout cela sur son site officiel -, je n'arrive pas à oublier d'autres images, comme celles-ci, qui ont été tournées par la télévision allemande - ce qui explique les sous-titres -, en octobre 1974 :




Soliste : Antonis Kalogiannis.

Míkis Theodorákis dirige, avec la gestuelle très particulière qui était la sienne, Ena to Xelidoni, extrait de Axion Esti, grande pièce "métasymphonique" - c'est lui qui le dit - composée à partir du cycle poétique d'Odysséas Elýtis.

Les paroles de ce morceau sont tirées de ce poème :

RIEN QU'UNE HIRONDELLE ici * précieux Printemps que celui-ci
Pour que le soleil s'en revienne * il en coûte bien des peines
Il faut des morts par milliers * à ses Roues poussant
Il faut non moins de vivants * à lui dispenser leur sang.

Mon Dieu Premier-Ouvrier * dans les monts tu m'as emmuré
Mon Dieu Premier-Ouvrier * dans la mer tu m'as enclavé!

Des Mages ont emporté * le corps léger de Mai
L'ont enseveli dans un * mémorial sous-marin
Dans un puits d'obscurité * l'ont précipité
Que son musc envahisse * les ténèbres et tout l'Abysse.

Mon Dieu Premier-Ouvrier * dans ces lilas de la Passion
Mon Dieu Premier-Ouvrier * Tu sens bon la Résurrection !

Frétillant comme le sperme * en sa matrice noire
L'insecte affreux de mémoire * a taraudé la terre
Et comme mordrait une araignée * mordit la lumière
La plage a resplendi * et toute la mer aussi.

Mon Dieu Premier-Ouvrier * de rivages tu m'as cerné
Mon Dieu Premier-Ouvrier * aux monts tu m'as enraciné !

Quelques pages plus loin, dans le livre d'Elýtis, on peut lire ceci :

*****SURGIRENT
vêtus en « amis»
*****d'incalculables fois mes ennemis
leurs bottes foulant le sol ancestral.
*****Or ce sol n'eut jamais d'affinités avec leurs talons.
Apportant
*****l'Expert, le Colonisateur et le Géomètre,
des livres pleins de mots et de chiffres,
*****la Toute-Puissance et Toute-Obéissance,
ils ont domestiqué le feu ancestral.
*****Or ce feu n'eut jamais d'affinités pour leurs foyers.
Nulle abeille un seul instant ne s'est laissé prendre à l'or ayant inspiré son jeu
*****nul zéphyr un instant, aux blancheurs soulevant les tabliers.
Ils érigèrent et fondèrent
*****sur ces monts, dans ces vallées, dans ces ports
tours inébranlables et villas
*****navires et autres bois flottants,
les Lois, celles qui prescrivent l'exploitation et le profit,
*****fondant leur application sur l'aune ancestrale.
Or cette aune n'eut jamais d'affinités pour leur pensée.
*****Nul sillage de divinité dans leurs âmes n'a laissé le moindre amer
nul clin d'œil de néréide n'a tenté de leur dérober la parole.
*****Surgirent
vêtus en « amis »
*****d'incalculables fois mes ennemis,
nous faisant présent de cadeaux ancestraux.
*****Mais en substance leurs cadeaux n'étaient rien
d'autre finalement que fer et feu.
*****Entre les doigts écartés qui attendaient
rien que des armes et du fer et du feu.
*****Rien que des armes et du fer et du feu.

(Odysséas Elýtis, Axion Esti, 1951. La traduction de Xavier Borde et Robert Longueville est parue en 1987, aux éditions Gallimard, et a été reprise en collection poésie/Gallimard en 1998.)

lundi 13 février 2012

Une enfance rouennaise

Comme il ne se passe pas grand chose dans le monde - et notamment, rien du tout en Grèce -, notre journal de Haute-Normandie offre à ses lecteurs une palanquée d'articles sur la jeunesse de monsieur François Hollande, "l'enfant que Rouen avait oublié" et qu'elle retrouvera mercredi soir pour un grand mitigne...

Il y a même une carte pour s'y repérer :

A parcourir avec vénération.

Un article, sobrement intitulé François Hollande : enquête sur une jeunesse à Rouen, m'a particulièrement intéressé. Olivier Cassiau et Thierry Delacourt y livrent les résultats des sérieuses investigations qu'ils ont menées avec toute l'intransigeance d'un Albert Londres bicéphale.

Ils montrent notamment que j'avais fait erreur en estimant que le jeune François Hollande avait quitté la capitale normande pour gagner Neuilly - sur Seine - avant d'entrer en sixième. Comme j'avais affirmé cela dans un billet intitulé Taches blanches de la mémoire, cela ne tombe, malgré tout, pas trop mal, genre pirouette.

Les deux enquêteurs du "journal" ont pu retrouver la photo de classe de la 5e M2, année scolaire 1965-1966, où le petit Hollande, méconnaissable, est signalé au troisième rang, premier à partir de la gauche, comme il se doit. Ils ne précisent pas, et je le regrette un peu, qu'à JiBé - comme disent les Rouennais de bonne souche -, les photos de classe étaient, à cette époque, réalisées par l'un des frères dits "des écoles chrétiennes" présents dans l'établissement. Le frère Bernardin, que tout le monde appelait Cornu - c'était son patronyme, et c'était plus vite dit, surtout pour prévenir qu'il arrivait -, était un photographe un peu râleur lors des prises de vue, mais extrêmement soigneux. Il tirait aussi, avec un certain talent, le portrait des professeurs qui le voulaient bien, et je dois avoir encore, quelque part, de ces photos.

Voici donc la 5e M2, année scolaire 1965-1966.
Ne me cherchez pas, cette année-là j'étais en seconde.

Curieusement, il semble très difficile - même dans le cas de monsieur Nicolas Sarkozy - de trouver un ancien condisciple d'homme politique qui ait été à peu près aussi bon que lui en classe. Cela doit être une loi de ce type d'enquête. Dans notre cas, on obtient ceci :

« C’était un bon élève et un bon copain » assure un Rouennais qui a usé ses fonds de culotte sur les mêmes bancs que le dirigeant socialiste. « Lui était le premier de la classe, – il avait un an d’avance – moi plutôt du côté du radiateur » sourit l’ancien élève de J.-B. « François était très sympa, je me souviens d’être allé jouer au foot chez lui, à Bois-Guillaume, un jeudi après-midi. »

Le témoignage d'un ancien professeur est plus gentiment nuancé :

Armand Adem, son prof de français pendant au moins deux ans, se souvient d’un élève brillant, mais aussi espiègle. « C’est quelqu’un qui prenait déjà ses responsabilités, mais aimait la petite déconne ».

Je dois dire que cette dernière expression, à la limite de la trivialité, me déconcerte un peu, venant de celui qui est resté pour moi monsieur Adem. Il a été mon professeur durant un an, en quatrième ou en troisième, et, faisant partie de ces enseignants qui encouragent, il m'avait un jour conseillé d'alléger mes phrases et d'enrichir mon vocabulaire. J'aurais bien voulu suivre ses recommandations de lecture pendant les longues heures d'étude "libre" où je mourrais d'ennui, mais les écrivains qu'il m'avait indiqués figuraient sur la liste des auteurs contre-indiqués des bons frères - et les internes, dont j'étais, ne pouvaient introduire que de la littérature autorisée...

Je constate que lui, au moins, a joliment enrichi son vocabulaire.

dimanche 12 février 2012

Un pan de mur à Barcelone

Même lue dans la belle langue de Catalogne, sur le site de la Fundació Antoni Tàpies, c'était une triste nouvelle :

La Fundació Antoni Tàpies comunica amb tristesa el decés d’Antoni Tàpies i Puig, que va tenir lloc a Barcelona el dilluns dia 6 de febrer, a l’edat de vuitanta-vuit anys. Per voluntat expressa de la família de l’artista, la cerimònia de comiat serà en l’estricta intimitat.


Antoni Tàpies i Puig (1923 - 2012)
(Photo : La Vanguardia.)(1)

Longtemps, si je me souviens bien, devant les œuvres d'Antoni Tàpies, les "fidèles" des "petits clans" contemporains ont pu donner libre cours à leur grand numéro critique :

- Je me suis approché, dit-il, pour voir comment c’était fait, j’ai mis le nez dessus. Ah ! bien ouiche ! On ne pourrait pas dire si c’est fait avec de la colle, avec du rubis, avec du savon, avec du bronze, avec du soleil, avec du caca ! (2)

Cette pitoyable sortie de monsieur Biche – qui se révélera plus tard être Elstir, le grand peintre de la Recherche –, indique assez le rôle ambigu qu'il accepte de jouer chez les Verdurin, où il ne pourrait faire état, en toute sincérité, de son admiration pour le travail d'un artiste dont il vient de visiter une exposition. Mais elle exprime aussi, en prenant la tangente du ridicule, la difficulté que l'on peut rencontrer à dire simplement ce qui, dans une œuvre, s'est emparé de votre regard.

De ces remarques décalées, j'en ai entendues beaucoup en parcourant la rétrospective Tàpies que le Jeu de Paume avait proposée en 1994. Elles ont été, me semble-t-il, absorbées dans le concert d'hommages qui a suivi l'annonce de sa disparition. Les médias avaient donné le ton : il était "le dernier grand artiste du XXe siècle".

Et cela, anéfé, c'est assez facile à répéter et à proclamer.

Antoni Tàpies, Tierra sobre tela, 1970.

Un tableau de Tàpies peut être fait d'encre, de résine, de vernis, de paille, de bouts de ficelle, de fils de fer, de poussière, de sable, de terre... et sur tout cela semble planer une injonction : Regarde de tous tes yeux, regarde !

C'est cette recommandation que Tàpies a placée au centre d'un petit texte qu'il a donné en 1967 à la revue pour enfants Cavall Fort publiée en catalan. Il y proposait un jeu, au fond très sérieux, le jeu de savoir regarder (3) – c'était le titre – en réponse à la question :

Comment faire pour bien regarder, sans vouloir trouver dans les choses ce qu'on nous dit qu'il doit y avoir, mais simplement ce qu'il y a ?

Pour conclure son appel à la libération du regard, il écrivait :

Je vous invite à jouer, à regarder attentivement... je vous invite à penser.

Antoni Tàpies, Pintura n° XXVIII, 1955.

Lors d'un court séjour à Barcelone, en 2007, je me suis – évidemment – rendu à la Fundació Antoni Tàpies. La Fundació est installée dans un bel immeuble de la Carrer d'Aragó, dans le quartier de l'Eixample. Ce bâtiment a été construit, entre 1881 et 1885, par l’architecte moderniste Lluís Domènech i Montaner, et a longtemps abrité la maison d'édition Montaner i Simon. J'ai pu y voir assez peu d’œuvres de Tàpies, mais entourées de beaucoup d'espace, de silence et d'intensité.

Le jour suivant, j'ai dû attendre un moment l'ouverture d'une librairie où je voulais me rendre, non loin du MACBA - Museu d'Art Contemporani de Barcelona -, dans un quartier plus ancien de la ville et, selon toute apparence, en cours de restructuration. Sur une petite table que l'on avait tirée au soleil sur un trottoir, j'ai dégusté le plus lentement possible un café.

Devant moi, il n'y avait qu'un mur.

Ce mur n'avait à vrai dire rien de particulièrement pittoresque. Il était recouvert d'un vieil enduit, assez fin, travaillé au plâtre ou à la chaux, qui par endroit s'était décollé de la pierre – il avait fait tambour, comme disent, je crois, les maçons. Là où il s'était trop effrité et détaché, on avait procédé à quelques rebouchages avec des mortiers plus grossiers et de différentes couleurs. La lumière qui éclairait obliquement ces réparations soulignait, en révélant le grain singulier de chacun, la diversité de textures des matériaux qui avaient été utilisés. Ça et là, à demi effacés, on pouvait distinguer d'anciens graffitis et, près de la porte d'entrée, des marques,
indications de mesure et bribes de calculs, faites au crayon à mine large, étaient encore lisibles. Je pouvais, en quelque manière, regarder ce petit pan de mur banal comme un alphabet de certaines œuvres de Tàpies. Mais je me suis demandé s'il ne serait pas plus juste, à propos de ces traces me faisant signe, de parler non pas d'abécédaire mais d'un recueil des étymologies de Tàpies (4) ...

Ce souvenir d'un début de méditation désœuvrée qui aurait pu se prendre au sérieux est lié à un autre, celui de la rencontre, dans cette librairie dont j'attendais l'ouverture, d'un très vieil homme qui, comprenant que j'étais français, avait tenu à me saluer. En me serrant la main de manière presque cérémonieuse, il m'expliqua qu'il avait quitté la Catalogne à la fin de la guerre civile et avait gagné la France. Il avait été enfermé dans plusieurs camps, mais il avait réussi à s'échapper... Et la France avait été pour lui la patrie de la liberté.

Dans son long manteau lourd et épais, ce vieux monsieur, qui manquait tellement d'ironie en saluant ainsi mon pays, me rappelait que Barcelone, la ville des merveilles, était une ville marquée par les blessures de grands combats...

Et de cela, Tàpies avait une conscience aigüe, ainsi que le suggère ici Jacques Dupin :

La peinture de Tàpies, c'est encore, tout crûment, la résistance du peuple catalan à l'oppression franquiste, et par cette incarnation, cette emblématique, l'insurrection de tous les opprimés, où qu'ils soient, contre les tyrannies brutales ou les modes perfectionnés de répression, indolores et masqués. Le peintre racle la surface et le fond du réel. Il dénonce à partir d'un matérialisme effectif qui est aussi, pour lui, reflet brisé de la connaissance traditionnelle, l'effroyable misère de notre civilisation et la monstrueuse exploitation sur laquelle elle se fonde. Qu'on se tourne vers le tableau intitulé L'esprit catalan : il nous concerne tous, même si nous pensons que le temps des drapeaux et des nationalismes est révolu. Il s'agit de l'oppression, c'est-à-dire d'un pays commun. L'exaltation des quatre barres rouges sur fond de soleil, les empreintes de main sanglantes, les mots de la révolte graffités sur les murs ou déracinés de son sol, nous parlent de prisons, des tortures et des exécutions, et appellent un plus vaste soulèvement que celui d'un peuple et d'un territoire. Cette conjonction ou ce précipité sur la surface signifiante nous concerne tous et nous oblige, par sa violence retenue et son intimation silencieuse.(5)

Antoni Tàpies, L'esprit catalan, 1971.


(1) Le motif cruciforme qui apparaît avec tant d'insistance dans les productions de Tàpies doit être vu comme la soudure de deux T initiaux, ceux de Tàpies et de Teresa, et non pas comme un signe religieux ostentatoire.

(2) Marcel Proust, Du côté de chez Swann, 1913.

(3) Le jeu de savoir regarder est repris dans Antoni Tàpies, La pratique de l'art, Gallimard folio essais - traduction d'Edmond Raillard et première parution en 1974.

(4) En catalan "tàpies" signifie "murs".

(5) Extrait de Jacques Dupin, Matière d'infini (Antoni Tàpies), Éditions Farrago, 2005.

samedi 11 février 2012

Sur un air de flûtiau sauvage

Les heureux lecteurs du Figaro ont pu se délecter récemment d'une tribune signée de monsieur Luc Ferry, ancien ministre et musicologue contemporain.

Il y déclarait, un peu hors sujet mais d'un ton convaincu :

"Au nom de quoi devrais-je m'abstenir de penser que les œuvres de Bach ou Mozart sont infiniment plus profondes, plus riches et plus précieuses à tous égards que le tambourin ou le flûtiau de ce que Lévi-Strauss appelle les "sociétés sauvages" ? Un tel jugement de valeur n'implique nulle xénophobie, pas davantage la moindre volonté colonisatrice ou impérialiste, simplement l'expression d'un choix dont on voit mal au nom de quelle morale débile il devrait être interdit."

Une telle cuistrerie d'enculturé occidental ne pouvait que me donner l'envie d'écouter un petit air de "flûtiau" sauvage...





Le "flûtiau" est ici tellement primitif qu'il n'a qu'une seule note. Dans nos sociétés hautement civilisées, où l'on apprécie Bach, Mozart et Luc Ferry, on appelle cela un sifflet. Inutile de préciser qu'aucun de nos profonds, riches et précieux compositeurs n'ont composé de pièces pour voix et sifflet...

Le contributeur Youtube qui a posté ce court morceau l'attribue aux pygmées BaMbuti de la forêt de l'Ituri, qui est située au nord-est de la République démocratique du Congo. Je ne suis pas certain que cela soit juste. Si l'on en croit ce cher Wiki, hindewhu est une technique musicale pratiquée par les BaBenzélé que l'on rencontre plus à l'ouest, et plutôt sur le territoire de la République centrafricaine.

Notre ami 8SacredRoot8 - c'est son pseudo - ne donnant aucune référence discographique, les possibilités de vérification sont bien limitées.

Il a mis en ligne d'autres exemples de ce style, en les attribuant aux Aka Peoples - ce qui semble plus juste puisque les BaBenzélé sont aussi appelés BaYaka...




Encore un peu de "flûtiau" solo.




Et un chant de retour de la chasse.


Cédant probablement à une compulsion multiculturaliste "débile", Herbie Hancock a introduit du hindewhu dans Watermelon Man, un morceau du disque Heads Hunter qu'il a enregistré en septembre 1973 avec Bennie Maupin, Paul Jackson, Bill Summers et Harvey Mason.




C'est Bill Summers qui joue le hindewhu.


PS : La première vidéo montre, au passage, la photo d'un homme portant un enfant. C'est une belle image, illustrant la conception très exotique de la paternité et du partage des tâches d'éducation chez les Aka. Cette "société sauvage" a été étudiée de ce point de vue par l'anthropologue Barry S. Hewlett - il n'y a pas de traduction en français, je le crains.

jeudi 9 février 2012

L'étudiant Guéant avait un maître

Une brève du Monde a hier confirmé que "le philosophe" Yves Roucaute était bien l'auteur du discours dans lequel monsieur Claude Guéant tenait "des propos de bon sens et d'évidence" sur la valeur des "civilisations". Révélation en avait été faite, en toute discrétion, par un billet de blogue consacré par monsieur Ivan Rioufol, du Figaro, à "l'utile critique de Claude Guéant contre le multiculturalisme", et par un semblant d'exclusivité sur Europe 1.

Vu le contexte, on ne dira pas que monsieur Guéant a utilisé les services d'un nègre mais d'une plume magistrale et doublement doctorale...

La notoriété assez confidentielle de monsieur Yves Roucaute ne saurait masquer l'éclat de son parcours. On peut relever, de sa notice ouiquipédia, qu'il est "agrégé de philosophie (1981) et de sciences politiques (1987), docteur d’État en science politique et docteur en philosophie" et qu'il "possède des diplômes de licence en histoire, lettres, et arts, logique mathématique". Ce n'est pas précisé, mais il a peut-être également réussi, avec les félicitations du jury, l'examen du permis de conduire...

Il se dit que les années de formation de ce brillant universitaire attrape-tout ont été marquées par un fort engagement aux côtés de l'Union des étudiants communistes. C'est, compte tenu de son âge - il est né en 1953 -, un indice très sûr d'un manque de discernement politique précoce. Au terme d'une "transition" qui, selon sa fiche ouiqui, "se situe entre 1979 et son dernier ouvrage de jeunesse", il est devenu un authentique néo-conservateur pour les uns, ou un vrai néo-con pour les autres.

Ouvrage marquant la triste fin d'une belle jeunesse...
(D. Jeanbar et Yves Roucaute, Éloge de la trahison, Seuil, 1986.)

Notre penseur est l'auteur de quelques livres fondamentaux, qui devraient marquer l'histoire des idées.

En 2005, les Presses universitaires de France ont accueilli dans leurs collections les 150 pages de Le néoconservatisme est un humanisme, où l'auteur "défend le néoconservatisme contre un certain nombre de reproches qui lui ont été adressés".

Ce livre est celui des valeurs retrouvées contre le relativisme de la gauche intellectuelle et de la droite archaïque. Le néo-conservatisme est né en proclamant «plus jamais Auschwitz» : il a détruit l'URSS du goulag et ne détermine pas sans raisons la politique des États-Unis face au nouveau défi barbare et aux tyrans. Contre le relativisme, donc, et au nom de l'humanité de l'homme, le néo-conservatisme exige le respect des droits naturels inaliénables. Contre le laxisme, il affirme une philosophie des devoirs: respecter les anciens, défendre la grande culture, obéir au droit, punir avec sévérité, instruire des mœurs policées.

Nous dit la quatrième de couverture, avant de conclure :

L'auteur place le néo-conservatisme sous le principe espérance : une philosophie de la recherche du bonheur, appelée «singularisme», qui exige la construction des «Cités de la compassion», pour répondre à la souffrance et vivre dans le respect du «Vieil Homme» ; qui exige aussi une nouvelle conception de la prudence et de la guerre juste, dont la finalité est la liberté et le traité de paix universelle.

Pour comprendre un peu ce qui inspire tout ce charabia conclusif, il faut peut-être s'intéresser - mais de loin ! - au dernier ouvrage de monsieur Yves Roucaute, paru chez l'éditeur François-Xavier de Guibert, titré La puissance d'humanité, et sous-titré Du néolithique aux temps contemporains : le génie du christianisme.

La présentation se veut éloquente et convaincante :

Yves Roucaute, qui n’est pas catholique, va à contre courant de l’opinion dominante. Oui le catholicisme est une chance pour l’humanité, il est la puissance qui nous travaille depuis deux milles ans. Car tel est son génie : susciter une humanité nouvelle aspirant à voir naître une civilisation du respect et de l’amour.

«… Qu’y puis-je si, à chaque découverte de l’intelligence, cette Église apparaît plus admirable encore ? Faudrait-il avoir honte d’une spiritualité qui célèbre sans laxisme depuis des siècles la puissance d’Aimer, au nom de la puissance d’humanité ? La mode n’est pas de mon côté, le politiquement correct moins encore, seulement la recherche de la vérité. »

Ce livre raconte cette recherche. Du néolithique à nos jours, l’auteur zoome sur des épisodes noirs de l’Église (Inquisition, Galilée, la connaissance scientifique…), et s’efforce de rétablir des vérités mises à mal par nos mentalités modernes, jusqu’à s’interroger sur cette modernité même… Un ouvrage qui vient déranger un bon nombre de préjugés, et nous invite à réfléchir sur notre destin individuel et collectif.

D'ailleurs, je suis convaincu : ne serait-ce que pour découvrir le "zoom" sur les "épisodes noirs de l’Église" au néolithique, j'ai bien envie de lire ce livre...

En attendant de pouvoir lire la note critique que je ne manquerai pas de consacrer à cette intéressante étude, vous pourrez vous reporter à l’enthousiaste recension qui en a été faite sur le blog de La Droite Libre - où vous pourrez aussi vous inscrire à un "grand dîner-débat avec Claude Guéant", programmé le 5 mars.

Monsieur Roucaute sera peut-être présent, avec sa plume.

Et sa célèbre cravate photoshopée.
(A gauche sur Liberpédia, à droite sur Wikipedia.)

Quand il ne crayonne pas des discours pour monsieur Claude Guéant, notre philosophe est professeur de science politique à l'Université de Nanterre.

Un articulet de Joseph Confavreux, dans Mediapart, nous apprend qu'il est aussi "membre nommé (du collège A) au CNU-04, la section de science politique".

C'est un peu technique, mais le journaliste, très pédagogue, rappelle que :

Le Conseil national des universités (CNU) est l'instance nationale qui se prononce sur les mesures relatives à la qualification, au recrutement et à la carrière des enseignants-chercheurs (professeurs et maîtres de conférences) de l'Université française. Il est composé de groupes, eux-mêmes divisés en sections ; chaque section correspond à une discipline.

Il signale surtout que monsieur Roucaute vient tout juste de poser sa démission du CNU-04, "quelques jours avant la remise des 28 dossiers qu'il devait étudier, et qui sont donc revenus à ses collègues".

La raison de cette démission est sans doute que notre philosophe à tout faire "est pressenti pour siéger à la future section de “criminologie” du CNU, qui n'existe pas actuellement". L'auteur de l'article ajoute que "le principe et les conditions de mise en place" de cette section "sont très fortement contestés au sein de l'Université française, comme l'atteste la déclaration émise par la CPCNU, la commission permanente du CNU", et il indique un lien vers un pdf où tout cela est davantage détaillé..

Car le maître à penser les civilisations de notre ministre de l'Intérieur est aussi criminologue, voyez-vous.