lundi 25 mai 2009

La puissance de la culture face à la culture de la puissance

Assurément, certains lecteurs abonnés du journal Le Monde ne se laissent pas rouler dans n'importe quelle farine. Ils tiennent à un blutage très soigné. Trouvent-ils un article non signé et titré "L'armée israélienne...", commençant par "La police israélienne...", qu'ils commentent:

L'armée ou la police ? Pourquoi parler d'armée en titre si l'article précise ensuite qu'il s'agit de la police ?

Et pour éviter tout déferlement d'aigreurs, le sérieux journal vespéral corrige:

La police israélienne empêche la tenue du festival palestinien de littérature.

J'ose espérer que cette bourde du digne et respecté journal n'est pas la conséquence d'une traduction hâtive du titre de l'article du Guardian, que le pigiste de service cite dans son introduction:

Armed Israeli police close theatre on first night of Palestinian festival.

Affiches du Festival palestinien de littérature.
Cliquez dessus pour consulter le site dédié au festival.

Le festival palestinien de littérature a été créé en 2008, sous le patronage littéraire de Chinua Achebe, John Berger, Mahmoud Darwish, Seamus Heaney et Harold Pinter. Ne serait-ce qu'en se contentant des indications fournies par les liens ouiquipédiesques, on constate que l'on peut trouver bien plus déshonorant du côté du quartier latin.

Ce festival itinérant, qui doit passer cette année par Ramallah, Jénine, Bethléem et Al-Khalil, devait s'ouvrir par une soirée au Théâtre national palestinien de Jérusalem-Est, le samedi 23 mai.

Selon le Guardian, que j'ai tenté de décrypter jour et nuit depuis hier soir, une douzaine de membres de la police des frontières sont entrés dans l'enceinte du théâtre pour en ordonner la fermeture, au moment même où la réunion commençait. Ces policiers auraient été munis d'instructions, émanant du Ministère de l'Intérieur israélien, interdisant cette soirée, considérée comme une initiative politique des autorités palestiniennes.

Arrivée des gens d'arme...

... en position d'intimidation...

... sous les ordres de ce monsieur.

Dans la confusion qui a dû suivre, il s'est passé un petit miracle: selon le blogue du festival, l'attaché culturel français aurait proposé de se transporter au Centre culturel français, situé dans le voisinage.

Je ne sais pas si les services du Quai d'Orsay apprécieront cette initiative. En tout cas, il y aura toujours un bol de soupe à Triffouillis-en-Normandie pour celui ou celle qui va se faire éjecter dans l'éventualité où monsieur Kouchner nous ferait une grosse colère.

C'est donc dans les jardins du Centre culturel français que l'on disposa de quoi accueillir les participants et les spectateurs. Il fallu improviser une sonorisation, et faire avec quelques coupures inopinées de courant électrique, ainsi que des interventions sonores intempestives de sirènes de la police (très présente dans la rue).

On s'est débrouillé.

J'ai la naïveté d'y voir une belle illustration de l'opposition entre la "puissance de la culture" et la "culture de la puissance", pour reprendre l'expression du grand intellectuel que fut Edward Saïd, citée par la romancière égyptienne Ahdaf Soueif, présidente du festival.

La culture peut toujours bricoler.




D'autres que moi, s'ils s'y intéressent, vous expliqueront à quel point il était important pour la survie de l'état israélien d'interdire cette soirée de lectures, de causeries, d'interventions d'écrivains et d'échanges avec le public.

Mais vous diront-ils que les manifestations culturelles ou simplement festives sont de plus en plus souvent interdites à Jérusalem-Est ou que le centre de presse palestinien qui devait permettre de "couvrir" la venue du pape a été fermé par la police ?

Cependant, ils ne manqueront pas d'analyser le choix de Jérusalem comme capitale de la culture arabe pour 2009, et de vous convaincre que cette désignation est une très grave provocation...


PS: Les images utilisées dans ce billet sont empruntées à la galerie Flickr du festival.

4 commentaires:

pièce détachée a dit…

D'après ton résumé de l'article du Guardian, c'est pure coquetterie de ta part de nous répéter que tu es nul en anglais.

Juste une précision (pertinente ?) : c'est la Ligue arabe qui a choisi de faire de Jérusalem la capitale de la culture arabe pour l'année 2009.

Et une note un rien pipole : j'aime bien Henning Mankell, et il y est allé.

Embrassades pour tous, en particulier pour l'attaché culturel, Jean-Paul.

Tout ça serre la gorge.

Guy M. a dit…

L'article était plus facile que d'habitude...

C'est bien la Ligue Arabe qui a fait le choix de Jérusalem. J'aurais dû le préciser.

Grégoire a dit…

Merci pour cet article. La personne qui a décidé d'ouvrir les portes du centre culturel français mérite vraiment son poste. Ce que j'aimerais savoir, c'est pourquoi le festival a pu avoir lieu là-bas : le centre culturel français est-il situé dans l'enceinte de l'ambassade de France? Ou bien c'est juste que les policiers n'ont pas osé franchir cette grille, de peur de créer un incident diplomatique?

Guy M. a dit…

Je ne connais pas la réponse.

Qui n'est pas sans intérêt car les autorités françaises ne devaient pas chercher l'embrouille diplomatique...