vendredi 30 juillet 2010

Mise en route pour une respiration

Depuis une bonne semaine, je me félicite d'avoir récemment fait l'acquisition d'une quatrelle de petit gabarit qui fait un bruit de vélomoteur, voire de vélosolex.

Je vais pouvoir ainsi partir sur les routes de France sans être trop dérangé par les agents du fisc qui, faisant le guet en tenue de camouflage derrière chaque buisson, vont impitoyablement contrôler l'adéquation de la cylindrée* des véhicules automobiles avec les revenus déclarés du propriétaire.

Surtout s'il possède aussi une caravane.

Caravane de quatrelles.

Les cinq internautes qui, selon les indiscrétions de gougueule analytixe, fréquentent régulièrement ce blogue de petite cylindrée auront déjà compris qu'il va se mettre au point mort pour un bout de temps.

(Juste le temps, à vrai dire, de parfaire le bronzage de type agricole que j'ai commencé en cueillant les haricots.)

Contrairement aux années précédentes, j'ai décidé de ne pas profiter de mes loisirs pour éliminer les piles considérables de "bouquins à lire" qui jalonnent, tout en les réduisant, les parcours possibles dans la pièce qui fait office de "bureau" dans ma somptueuse propriété normande - que j'ai achetée avec des revenus dûment déclarés au fisc, je tiens à le préciser.

Pour le déblayage, je verrai à la rentrée...

C'est en terminant Mes prix littéraires, son dernier livre traduit en français**, qui a été publié en allemand, sous le titre Meine Preise, à l'occasion du vingtième anniversaire de sa disparition, en 2009, que s'est imposé le désir de ressortir de mes rayons les récits et romans de Thomas Bernhard afin de les relire, ou rerelire.

Thomas Bernhard vu par Joseph Gallus Rittenberg,
photo illustrant une note du Tiers-Livre de François Bon.


Question d'atmosphère, sans doute...

Je ne connais aucun autre écrivain qui ait montré un tel acharnement à dénoncer la bêtise, l'inculture et la nullité de ses contemporains et compatriotes, et notamment ceux qui tenaient les rênes de l'État. Et cet acharnement était superbe, véritablement à la hauteur de celui de cette bêtise, de cette inculture et de cette nullité qui rendent irrespirable l'atmosphère où nous vivons...

J'ai mis assez longtemps à adopter cet écrivain dont, justement, la prose me semblait irrespirable... Je ne me sentais pas très doué pour la lecture en apnée. Mais pour l'adopter et l'accueillir dans mes rayons, il me fallait m'adapter à l'ampleur de son souffle d'imprécateur qui, comme un grand vent, me bloquait la respiration.

Se laisser secouer par ce grand furieux me semble salutaire, particulièrement aujourd'hui, en France, je ne sais pas pourquoi...


Thomas Bernhard statufié.
(Lucie Geffré, Busto de Thomas Bernhard, 2009)


La critique autrichienne n'a guère été tendre pour Thomas Bernhard...

Cependant l'écrivain a été plusieurs fois primé, en Allemagne mais aussi en Autriche, et, tout en renâclant, il a accepté d'aller chercher les "chèques" qu'on lui attribuait.

Voici comment, dans Mes prix littéraires, il raconte la remise du "petit prix d'État" autrichien de littérature, en 1967:

(…) Je tremblais toujours de rage. Mais j'étais encore maître de moi-même. Je tirai de ma poche le petit bout de papier avec mon texte et j'en donnai lecture, d'une voix peut-être un peu tremblante, ce n'est pas impossible. Naturellement, mes jambes aussi tremblaient un peu. Or je n'avais pas encore fini mon texte que la salle commençait à s'agiter, j'ignorais complètement pourquoi, car je donnais calmement lecture de mon texte, dont le thème était de nature plutôt philosophique, quoique marqué par quelques passages, je m'en rendais compte, un peu plus incisifs, et à quelques reprises j'avais prononcé le mot État. Je pensais, voilà un texte très calme, grâce auquel je pourrai, comme de toute façon personne ou presque ici ne le comprendra, m'éclipser sans trop faire de vagues, il parlait de la mort et de sa toute-puissance et du caractère dérisoire de tout ce qui relève de l'humain, de la précarité des hommes et du caractère nul et non avenu de tout État. Je n'avais pas encore fini mon texte donc, que le ministre avait déjà bondi, le visage cramoisi, s'était rué sur moi et m'avait invectivé en des termes que je ne parvins pas à saisir. Dans un état d'irritation extrême, il me faisait face et me menaçait, oui, il s'approchait de moi, la main levée dans sa fureur. Il fit deux ou trois pas dans ma direction, puis fit abruptement demi-tour et quitta la salle. Sans que personne ne l'accompagne, il s'était rué vers la porte vitrée de la salle protocolaire, qu'il avait fait bruyamment claquer derrière lui. Tout cela n'avait pris que quelques secondes. Mais à peine le ministre avait-il, de ses propres mains et dans une colère suprême, claqué la porte derrière lui, que la salle plongea dans le chaos. Ou plus exactement, il y eut d'abord, après que le ministre eut claqué la porte, quelques instants d'un silence consterné. Puis le chaos s'était déchaîné. (...)

Vous comprendrez aisément une autre bonne raison pour moi de relire Thomas Berhard: un écrivain qui irrite un "ministre des Arts et de la Culture et de l'Instruction" au point que celui-ci songe à le frapper, ne peut être entièrement mauvais...


* A propos de ces "grosses cylindrées" qui obsèdent tant ces messieurs de l'UMP, je ne saurais trop vous conseiller de lire le rappel d'histoire récente fait sur le site de la LDH-Toulon, et la mise au point de Valérie de Saint-Do sur MicroCassandre.

** Mes prix littéraires, traduit par Daniel Mirsky, aux éditions Gallimard, 2010.

8 commentaires:

Dorémi a dit…

L'une des cinq te souhaite une bonne pause, Monsieur Guy…
Bises.

loeildeschats a dit…

Bonne vacances aussi - profitez bien de votre petite cylindrée (ah, si je n'avais pas plié ma quatrelle à moi il y a vingt ans sur l'autoroute...) et n'oubliez pas de faire valider votre carte de non-étranger au retour

Un des cinq (ou le sixième ? Analytix a parfois des erratix)

Guy M. a dit…

Pour la pause, c'est presque parti...

J'espère seulement être rentré pour le vote des "pleins pouvoirs".

Dorémi a dit…

Et maintenant que tu as paramétré une infolettre nous serons prévenus de ton retour…

Guy M. a dit…

... si ça veut bien fonctionner.

Dorémi a dit…

Ben, publie quelque chose et on te dira…

Guy M. a dit…

Ouais, je songe à effectuer mon retour...

(Comme je me suis abonné, j'en serai un des premiers avertis.)

Dorémi a dit…

T'as promis avant le vote des pleins pouvoirs, alors va bien falloir t'y résoudre…