jeudi 15 juillet 2010

Une Afrique qui marche au pas

En ce matin de quatorze juillet, je serais bien resté dans mon lit douillet, mais j'en fus tiré par ce que j'ai supposé être la mise en place du défilé aérien d'ouverture de la grande parade patriotique.

Ce n'est pas pour me vanter, mais je dois préciser que Trifouillis-en-Normandie, où j'ai établi ma résidence, est complètement à l'ouest, et, qui plus est, dans un strict alignement avec l'avenue des Champs Elysées, la "plus célèbre avenue du monde".

Vous avez pu apprendre par les médias qu'aucun avion n'a chu dans mon jardin, et que je suis sain et sauf...

Ce dont je me réjouis, moi aussi.

Je les ai presque tous entendus de près.
(Extrait du programme donné par lefigaro.fr.)

D'après les nouvelles que j'ai reçues de témoins directs et les informations que j'ai pu consulter, il semblerait que tout se soit bien déroulé à Paris aussi. Aucun avion n'est allé se poser en catastrophe sur la place de la Bastille, et les troupes à pied ont défilé en bravant la pluie pour le plus grand bonheur de certain lecteur du lefigaro.fr:

Félicitations aux Hommes de Troupes, Sous Officiers et Officiers, qui ont fait honneur à l’Armée Française. C’est la première fois depuis des décennies que je vois ces hommes alignés impeccablement et marchant au pas cadencé de manière irréprochable. Malgré les intempéries, ils ont gardé le torse bombé et toutes leurs dignités. Un net progrès par rapport aux années précédentes.

Qui oserait encore parler du déclin de la France, quand, après seulement trois ans de sarkozisme, nos "Hommes de Troupes" sont désormais équipés de "dignités" plurielles capables de résister à une pluie d'orage ?

Cependant, pour être vraiment complet, ce commentaire aurait dû faire état du rôle joué par la première dame de France, qui, selon purepeople.com, "n'a pas été effrayée par l'orage, et est allée à la rencontre des militaires et de leurs proches, les bras nus et le teint éclatant". Les amateurs pourront découvrir à la même adresse "quelques images de cette matinée, durant laquelle Carlita fut le rayon de soleil qui manquait au ciel !"

Pas moins...

Salutation au soleil (Sūrya namaskāra), façon Neuilly.

Je ne sais pas qui a eu la brillante idée de faire ouvrir le défilé par les forces armées des pays de l'Afrique subsaharienne ayant eu à subir la domination coloniale française. Mais on est en droit de trouver très curieuse cette manière de commémorer le cinquantième anniversaire des indépendances.

C'est un peu comme si on demandait aux peuples autrefois placés sous notre tutelle civilisatrice de venir nous montrer qu'ils ont (enfin) compris qu'entrer dans l'histoire ce n'est pas seulement porter "le jaune devant et le marron derrière", mais aussi porter haut des armes en marchant au pas et en bombant le torse.

On peut envisager autrement une marche des dignités africaines...

Certes, il faut tenir compte des subtiles dénégations de monsieur Hervé Morin, ministre de la Défense, qui a déclaré:

"Ce n'est pas l'indépendance des pays africains que nous fêtons à travers la présence des forces africaines, c'est la rénovation en profondeur de nos relations entre ces pays, anciennes colonies françaises, et la France."

Cette idée est reprise, avec une délicieuse candeur, par monsieur Yves Thréard, dans son blogue figaresque:

Entre l'ancienne mère-patrie et ses ex colonies d'Afrique subsaharienne, il est urgent d'ouvrir une nouvelle page.

Bel exemple de retour du refoulé chez un penseur décomplexé...

On salue le retour des enfants émancipés de "l'ancienne mère-patrie".

Tout ceci n'étant probablement pas assez ambigu, on a jugé bon, pour "ouvrir une nouvelle page", d'honorer les armées invitées comme héritières des bataillons de "tirailleurs" africains. Cette "Force noire", pour reprendre l'expression de monsieur Jacques Toubon, a fourni à l'armée française une quantité appréciable de chair à canon. On l'a souvent utilisée en première ligne, et employée aux pires opérations de "nettoyage"...

On peut applaudir bien fort la récente décision prise par les dirigeants de "l'ancienne mère-patrie" et annoncée mardi par le chef de l'État : un projet de loi va être déposé devant le Parlement "dès la rentrée prochaine" pour que les anciens combattants africains puissent "bénéficier désormais des mêmes prestations de retraite que leurs frères d'armes français".

Tout en notant que la marâtre, sans doute un peu sourde, s'est fait tirer l'oreille:

[Cet engagement] fait suite à la décision du Conseil constitutionnel du 28 mai dernier: ce dernier a censuré trois articles de loi déjà en vigueur qui établissaient la différence de pensions entre les anciens combattants français et ceux issus d'anciens pays ou territoires administrés par la France, estimant qu'ils étaient "contraires au principe d'égalité".

(Rassurons tout de suite monsieur Combien-ça-coûte, et madame, née Qui-c'est-qui-paye, il n'en reste plus beaucoup, et à "la rentrée prochaine", il y en aura encore moins...)

Encore un peu de patience, mon brave.

Il me semble juste de reprendre la question minimaliste de Francis Kpatindé, ancien rédacteur en chef (démissionnaire) de Jeune Afrique, relayée par liberation.fr:

"De qui se moque-t-on ?"

5 commentaires:

GdeC a dit…

Bravo, le taulier ! Beau billet ! Fier de toi. Et toujours aussi petit, dis moi, ce teigneux, sur les photos... Comme il serait risible, s'il n'était pas aussi dangereux pour nos libertés fondamentales...

Dorémi a dit…

T'as d'ces lectures, tout de même…
Bises, Monsieur Guy !

Guy M. a dit…

@ GdeC,

Merci...

Pour les photos, il faut tenir compte des gradins de la tribune: les talonnettes ne suffisent plus, il faudrait des échasses.

@ Dorémi,

Parfois je m'encanaille...

Bises, madame Dorémi.

Kamizole a dit…

Faire défiler les troupes des anciennes colonies le 14 juillet pourrait être considéré comme la reconnaissance de la France à tous les soldats de la France d'Outre-mer qui ont versé leur sang pour la France en 14-18 et 39-45. Mais cela devient critiquable en tenant compte des régimes corrompus d'Afrique et des exactions des militaires, souvent responsables de crimes contre l'humanité.

En ce qui concerne l'alignement des pensions de ceux qui ont servi en France lors des guerres sur celles des anciens combattants français, un arrêt déjà ancien du Conseil d'Etat stipulait exactement la même chose que le Conseil constitutionnel. Il eût dû s'appliquer avec la même force juridique mais les gouvernements n'en ont pas tenu compte. Je prends le pari que quand bien même une loi serait-elle votée à la rentrée, les décrets d'application ne paraîtront pas avant que le dernier de ces Mohicans ne soit mort !

Guy M. a dit…

Je suis assez réticent devant la filiation que l'on tient à établir entre les vétérans des troupes coloniales et les armées des pays indépendants, plus ou moins démocratiquement gouvernés. Sur ce plan-là aussi, il faut que le cordon soit rompu.

Quant à attendre la disparition du dernier des Mohicans, c'est tout à fait probable...