vendredi 9 juillet 2010

De grands efforts, avec pelleteuses et bulldozers

On transpire beaucoup mieux quand on se sent chez soi.

Monsieur Pas-de-ça-chez-moi, et madame, née Manquerait-plus-que-ça, vont maintenant beaucoup mieux supporter la canicule qui s'annonce: le Hanul, le plus ancien campement Rrom d'Ile-de-France, installé depuis une dizaine d'années à Saint-Denis, a été évacué et rasé au petit matin du 6 juillet.

Afin de pouvoir travailler au frais, les CRS ont débarqué sur le coup de 6h, et, nous apprend l'AFP, "l'expulsion était achevée environ une heure après". Les pelleteuses étaient prêtes, elles ont pu passer immédiatement à l'action, et les responsables doivent maintenant se féliciter du succès de l'opération: il ne restait personne sur les lieux.

Les derniers résistants ont été évacués à la main.
(Photo empruntée à La Voix des Rroms.)

Outre les justifications données par la préfecture, on trouve aussi dans la presse (Libération, Le Parisien, par exemple) un certain nombre de récits et témoignages qui montrent que tout s'est déroulé avec la violence habituelle et un certain mépris, habituel lui aussi, de l'humanité la plus élémentaire.

Ainsi on peut lire dans La Croix, sous la signature d'Ève Chalmandrier:

Vers minuit, une voiture banalisée a traversé le camp. Dans la foulée, un camion remorquant une pelleteuse s’est garé devant le terrain. « Alors les habitants ont barricadé les deux entrées avec des chariots, des frigos, des caravanes retournées, tout ce qu’ils trouvaient. Juste pour marquer le coup, car ils savaient qu’ils ne résisteraient pas », reprend-elle.

Les Roms se sont assis au milieu du camp, se tenant par le bras, entourés de membres des associations. Près de 75 policiers les ont attrapés un par un, pour les emmener à la sortie du camp. « Ils nous ont agressés, bousculés pour nous faire dégager », raconte Ramona Goman, qui fait partie des expulsés.


Une violence verbale, aussi, s’il faut en croire Hugo Sanchez, qui venait régulièrement faire des spectacles au Hanul. « Les policiers étaient odieux et méprisants. Ils leur disaient : “Vous ne parlez même pas français, qu’est-ce que vous venez faire ici ?”, et ils nettoyaient leurs tenues après avoir touché les Roms, comme s’ils étaient souillés. » Les policiers estiment, eux, que l’opération s’est « plutôt bien passée ».


Affirmatif !

"Plutôt bien" : Ils avaient un toit, ils n'en ont plus.
(Photo AFP/Caroline Taix)

On ignore si les autorités municipales de Saint-Denis ont fait quoi que ce soit pour signaler au préfet, en lui demandant de la respecter, la convention qui avait été signée, en 2003, par monsieur Patrick Braouezec, alors maire de la ville, avec les résidents du Hanul. Cette signature, qui avait été célébrée en grande pompe, n'a jamais été dénoncée depuis.

Ce que l'on sait, en revanche, c'est que les expulsés ont dû attendre devant les grilles fermées de la mairie avant qu'une délégation soit reçue par deux adjoints.

Renata et Denisa, deux fillettes nées au Hanul et enregistrées à l’état civil de St-Denis, faisaient partie de la délégation.

L'article de La Voix des Rroms poursuit:

Après un exposé d’environ 20 minutes où Mme. Haye, adjointe au maire, a mis en valeur l’engagement politique de la ville en faveur des Rroms, Denisa a pu poser la première question : « où allons-nous dormir ce soir ? ». En guise de réponse, la petite fille de 9 ans a pu apprécier un second exposé sur le même thème, cette fois-ci par M. Proult, lui-aussi adjoint au maire.

Renata et Denisa auront pu bénéficier d'une leçon précoce de langue de bois citoyenne:

Les deux élus ont maintenu tout au long de l’entretien que la ville n’avait pas de locaux pour un hébergement d’urgence, mais qu’elle faisait beaucoup d’efforts pour les Rroms, notamment avec un « village d’insertion » et avec un discours en faveur de l’ouverture du marché de l’emploi aux Roumains.

Mais rien de bien concret n'est sorti de cette entrevue:

En ce qui concerne l’urgence pour ces familles, la seule proposition de la ville était de se joindre à une demande d’entretien avec la préfecture de la région. Or, comme les solutions éventuellement envisagées dans ce cadre correspondent à quelques nuitées d’hôtel, la proposition n’a pas été jugée sérieuse par les expulsés (...).

Tant de choses sont déjà faites pour les Rroms...
(Photo AFP/Caroline Taix)

Nombreuses sont les municipalités qui affirment faire "beaucoup d'efforts pour les Rroms", sans vraiment persuader les intéressés qu'elles font ce qu'il serait raisonnable de faire...

Ce discours revient avec insistance à chaque expulsion.

A ce propos, et notamment sur ces fameux "villages d'insertion", il faut relire le point de vue que Pierre Chopinaud a donné en janvier 2010 dans Le Monde, sous le titre Le purgatoire français des Roms d'Europe.

(Ce point de vue est repris sur le blogue de la Tribune de Genève, Bienvenue chez les Rroms, accompagné de magnifiques photographies en noir et blanc, dues à Fab William Alexander.)

C'est un texte à l'écriture tendue qui mérite une lecture complète, car il reste profondément d'actualité.

Madame Dominique Voynet, sénatrice-maire de Montreuil, se sentant visée, a cru devoir y répondre par un autre point de vue, publié par le même quotidien.

C'est une lecture instructive, mais assez affligeante, qui garde l'actualité des sempiternels discours responsables répétés à l'envi.


PS: A lire également, sur l'expulsion du Hanul, le billet de Gilles Devers, avocat, sur son blogue Actualité du droit.

2 commentaires:

Dorémi a dit…

Les [très utiles] mots ont un sens répertoriait cet article-là hier, en plus de celui de Gilles Devers :
http://www.laviedesidees.fr/La-France-contre-ses-Tsiganes.html
Bises, Monsieur Guy.

Guy M. a dit…

Merci, c'est un bon complément.

Bises, madame Dorémi.