jeudi 1 juillet 2010

Le sens de la nuance

En contemplant la manière délicate dont il porte à ses lèvres une tasse d'un café d'un arôme sans doute exquis, on se dit que jamais cet homme-là ne casserait volontairement trois pattes au canard du conformisme.

Monsieur Pierre Assouline maintient, depuis octobre 2004, un blogue littéraire de bon ton, au nom un peu ambitieux: La république des livres. S'y accumulent, par une sorte de miracle quasi quotidien, des "notes" d'un intérêt inégal, mais toujours rehaussées d'un reluisant, et incontestable, vernis culturel.

On apprécierait qu'il assure également la maintenance de ce blogue, ou qu'il y emploie une "petite main" mercenaire, tant ses billets s'encombrent d'une palanquée de commentaires, signés d'une armée de trolls aux pseudonymes variés qui semblent se trouver d'une drôlerie irrésistible.

Il est probable que notre ministre de la république des livres ne les lise pas. On ne peut croire que son bon goût pourrait les supporter...

Pierre Assouline,
sans tasse de café,
mais avec moustache.

Dans une "note" datée du 22 juin, monsieur Pierre Assouline se penche sur une déclaration que fit l'écrivain suédois Henning Mankell, participant de la flottille de la Liberté pour Gaza, après sa libération par les autorités israéliennes:

«Je vends beaucoup de livres en Israël et je vais voir si j’interdis la traduction de mes livres en hébreu. En même temps, je ne veux pas toucher les mauvaises personnes, donc il faut que j’y réfléchisse.»

Ce "donc il faut que j’y réfléchisse" inspire à notre blogueur cette réplique imparable:

En général, on réfléchit avant de lancer une idée plutôt qu’après, surtout lorsqu’on a l’oreille des médias.

Dans le parler médiatique à la mode, je crois que cela se nomme un "tacle", mais je ne saurai l'assurer, car c'est un idiome que je ne domine pas plus que les autres.

Visiblement, l'interrogation publique d'un Henning Mankell tout juste libéré des tracasseries et humiliations qu'on lui a fait subir en Israël, n'est pas du (bon) goût de notre arbitre des élégances de la république des libraires. Il trouve sans doute que cette "idée d'un boycott de lecteurs" outrepasse avec excès cette fameuse médiocrité où devrait modestement se tenir la vertu...

Car, n'en doutons pas, le "romancier suédois" est bien homme à dépasser la mesure. Monsieur Pierre Assouline nous le présente comme quelqu'un de "connu pour activisme politique en Afrique du sud, au Mozambique, en Palestine, et pour sa dénonciation sans nuance de «l’apartheid israélien»".

Espérons qu'un jour prochain notre blogueur emploiera toute l'étendue de sa culture littéraire et toute l'excellence de sa documentation pour nous expliquer ce qu'est une dénonciation avec nuance, et comment Henning Mankell devrait s'y prendre pour s'élever, avec toutes les nuances qui s'imposent pour ne pas heurter la sensibilité de monsieur Assouline, contre le sort qui est fait au peuple palestinien, que ce soit sur le territoire devenu israélien ou sur ceux de la Cisjordanie et de Gaza... Je lui fais confiance, il devrait pouvoir trouver, pour illustrer son propos, une bonne demi-douzaine de noms d'écrivains ayant su, en diverses circonstances du siècle dernier, nuancer leurs opinions dans des écrits tiédasses.

Outil de première nécessité
pour écrivain "activiste".

Je m'étonne un peu de trouver dans la prose de monsieur Pierre Assouline cette expression assez peu euphonique d'"activisme politique", mais je suppose que notre élégant styliste l'a choisie en bonne connaissance de ses nuances.

Le mot "activisme" a d'abord désigné une théorie géologique, puis, en philosophie, une "sorte de pragmatisme donnant la primauté aux exigences de la vie et de l'action", et enfin, en politique, "l'attitude de ceux qui préconisent l'action directe et la violence pour faire aboutir leurs revendications et imposer leurs idées". On devine que cette dernière acception du terme se teinte d'une nuance tout à fait dépréciative...

Certes, le mot "activisme" est de plus en plus employé dans la langue journalistique comme un équivalent paresseux de son faux-frère anglo-saxon "activism" qui n'a pas de connotation péjorative, et qui peut se traduire très simplement par "militantisme", mais on ne saurait soupçonner monsieur Assouline de faire un tel contre-sens pour parler de l'engagement d'Henning Mankell.

Un roman "activiste"
d'Henning Mankell.

On peut penser qu'il aurait été plus loyal de la part de notre chroniqueur de préciser quels ont été, et sont encore, les engagements de Mankell en Afrique, mais je ne peux croire que monsieur Assouline aurait été plus loyal si ces engagements étaient restés cantonnés en Afrique, et n'avaient pas concerné également la Palestine...

Bien qu'il cite avec complaisance le jugement tout en nuances porté sur Henning Mankell par l'écrivain hollandais Léon de Winter - qui l’a traité «d’idiot utile du Hamas» - , et juge la réponse de Mankell "d'une insigne faiblesse", notre journaliste-biographe-romancier-blogueur français ne cherche pas à examiner le bien-fondé du coup de colère du "romancier suédois". Il semble beaucoup trop chagriné par cette "idée d'un boycott de lecteurs" qu'il a, semble-t-il, tant de mal à concevoir de la part d'un écrivain.

Un seul des exemples avancés entretient un rapport pertinent avec le sujet. Il s'agit de celui de John Berger qui est cité, sans indication de références précises:

« Un important éditeur israélien me demande de publier trois de mes livres. J’ai l’intention d’appliquer le boycott avec une explication. Il existe cependant quelques petits éditeurs israéliens marginaux qui travaillent expressément pour encourager des échanges et des ponts entre les Arabes et les Israéliens et si l’un d’entre eux me demande de publier quelques chose, j’accepterai sans aucune hésitation et par contre, j’écarterais toute question de royalties à l’auteur. »

Mais Pierre Assouline écarte cet exemple par une remarque que l'on peut trouver "d'une insigne faiblesse":

Ainsi il choisirait plus ou moins ses lecteurs par le biais d’un certain type d’éditeur tout en refusant leur argent. On voit par là que c’est compliqué.

On peut trouver aussi que le romancier français manque singulièrement d'imagination...

A moins que celle-ci ne soit paralysée par l'état de choc provoqué par la violence du procédé suggéré par Henning Mankell ou John Berger :

Mais un boycott, fut-il à géométrie variable, est toujours compris comme une mesure de rétorsion. Or que l’on s’en prenne à un gouvernement, une institution ou une corporation, ce sont toujours les lecteurs qui sont pris en otage.*

On comprend soudain toute l'horreur de la situation envisagée, et l'on est envahi d'une empathie sans nuance pour les lecteurs israéliens menacés d'un boycott impitoyable.

Ou, plus exactement, d'un blocus.


* Ah ! "les lecteurs pris en otage"...

Et on voit par là que le canard du conformisme est encore debout.

Sur ses trois pattes.

4 commentaires:

Anonyme a dit…

Moi j'ai un copain qui a lu le blog d'Assouline, ben dans un premier temps il est devenu tout mou, puis incolore puis inodore et finalement il est mort d'ennui. On a retrouvé son cadavre décomposé à côté d'une pile de livres de Raymond Barre. Ca fait flipper.

Guy M. a dit…

Il faut le lire avec modération, voyons...

(Quant à lire Raymond Barre, c'est une forme de suicide, assez lent mais imparable.)

Crapaud Rouge a dit…

Ce genre de types n'a strictement rien à dire, c'est pourquoi ils épousent si facilement tous les conformismes de leur époque.

Guy M. a dit…

Et ils sont légion...