lundi 12 janvier 2009

Le sens de l'honneur



Ce serait scandaleux que la période des soldes permette de liquider tous ces rubans de la Légion d'Honneur que certaines de nos compatriotes refusent d'accepter.

Pourtant, le rouge, ça va presque avec tout.

Trois femmes ont décliné l'honneur de porter à leurs boutonnières le petit ruban rouge qui devait les distinguer.

On a bien sûr parlé ici ou du refus de deux journalistes, Françoise Fressoz et Marie-Eve Malouines, et un peu de celui d'une troisième femme, beaucoup plus éloignée, il est vrai, des médias.

Ce troisième refus, le voici dans toute sa sécheresse et sobriété, et toute sa dignité:

Monsieur le Président,

Par une lettre datée du 30 décembre 2008, vous m'informez de votre décision de me décerner, sur la réserve présidentielle, le grade de chevalier de la Légion d'honneur.


Je suis très heureuse, Monsieur le Président, de cet intérêt montré à ma contribution à la recherche fondamentale en mathématiques et à la popularisation de cette discipline et je vous en remercie.


Monsieur le Président, il y a un an et demi, vous receviez une lettre (ouverte) envoyée par ma mère, Josette Audin, qui vous demandait de contribuer à faire la vérité sur la disparition de mon père, Maurice Audin, mathématicien lui aussi, et disparu depuis le 21 juin 1957 alors qu'il était sous la responsabilité de l'armée française.


A ce jour, vous n'avez pas donné suite à cette demande. Vous n'avez d'ailleurs même pas répondu à cette lettre.

Cette distinction décernée par vous est incompatible avec cette non-réponse de votre part. Vous me voyez donc au regret de vous informer que


je ne souhaite pas recevoir cette décoration.

Je vous prie de croire, Monsieur le Président, à l'expression de mon respect,

A Strasbourg, le 1er janvier 2009

Michèle Audin
mathématicienne

Michèle Audin parmi les oliviers.

Comme j'appartiens un peu à cette curieuse communauté des mathématiciens, j'ai eu la curiosité d'aller sur la page personnelle de Michèle Audin, où en consultant son "bref CV" et sa liste de publications, je me suis senti largué, certes, mais pas tout à fait dépaysé, regrettant simplement que l'état lamentable des neurones qui me restent m'empêche de m'attaquer à la lecture de son livre de géométrie... Mais je me promets de lire le beau livre, plus accessible, que Michèle Audin a consacré à la mathématicienne Sofia Kovalevskaya, aux éditions Calvage & Mounet.

Cette mathématicienne de grande qualité n'a pas dû peser longtemps sa décision de refuser la légion d'Honneur. Peut-être a-t-elle pesé les mots de sa lettre au président, mais peut-être pas: il y a des gens pour qui "être à la hauteur" est comme une seconde nature.

L'enquête menée par Pierre Vidal-Naquet pour le Comité Audin a établi que Maurice Audin, arrêté par les parachutistes du général Massu, le 11 juin 1957, à Alger, est mort sous la torture. Il a très probablement été assassiné par les services du général Aussaresses. Le lieutenant Charbonnier, surnommé "le docteur", est le principal suspect. En cherchant sur le ouaibe, vous pourrez trouver des témoignages de survivant(e)s à ses interrogatoires. Il "a continué sa carrière dans l’armée. Il est même mort avec la légion d’Honneur... Je dis bien d’Honneur", devait s’indigner Pierre Vidal Naquet en 2004.

dans les rues d'Alger en 2003.


Aucun mot ne figure dans aucun dictionnaire pour qualifier cette décision du chef de l'état de proposer à la fille de Maurice Audin la décoration même qui a tant fleuri les boutonnières des assassins de son père.

Il ne pouvait pas ne pas savoir.

Mais il est vrai que monsieur Sarkozy peut être quelque peu oublieux. Il a oublié de répondre à la lettre que Josette Audin, l'épouse de Maurice Audin, lui avait adressé le 19 juin 2007 (dont vous trouverez le texte ici).

A la relire, je me demande si cette lettre, qui ne demandait que la vérité, ne parlait pas une langue un peu étrangère à certains:

Je ne demande pas, Monsieur le Président, dans le cadre de cette démarche, que s’ouvre un procès des tortionnaires meurtriers de mon mari, sachant que des lois d’amnistie les couvrent, même si je pense que la justice française se grandirait en appliquant une jurisprudence internationale pour laquelle aucune affaire criminelle ne peut être éteinte tant que le corps reste disparu. Des pays qui se targuent moins que le nôtre de porter haut les droits de l’homme en sont venus à procéder ainsi dans un souci de réhabilitation. Je ne vous - demande pas, non plus, de - repentance, un mot qui n’appartient pas à mon vocabulaire. La - torture passée ou présente, et où qu’elle se pratique, exige reconnaissance, stigmatisation, condamnation, et rien d’autre. Je vous demande simplement de reconnaître les faits, d’obtenir que ceux qui détiennent le secret, dont certains sont toujours vivants, disent enfin la vérité, de faire en sorte que s’ouvrent sans restriction les archives concernant cet événement.

Vous qui invoquez fréquemment l’honneur de la France, ne la laissez pas, pour un temps encore, se déshonorer en cautionnant la dissimulation honteuse de cette mort. Vous qui parlez de la souffrance, du courage et de l’humanité des résistants, ne laissez pas enfoui dans la fosse commune de l’histoire, sans lui rendre au moins son identité et sa vérité, un homme comme mon mari qui avait tellement l’Algérie au cœur, et dont les convictions de jeune mathématicien et de militant communiste étaient si pures, qu’il s’est dressé contre des méthodes barbares et qu’il a donné sa vie à ce pays, l’Algérie.

C'est le langage de la vraie noblesse. Qui ne s'apprend pas.


PS: Des liens vers l'Association Maurice Audin et le site de Pierre Audin, qui vous mèneront vers des documents essentiels et qui vous permettront de vous associer aux amis de Maurice Audin.

2 commentaires:

Le Charançon Libéré a dit…

Je ne sais comment tu fais pour toujours parler de choses dont je n'ai pas entendu parler (c'est sans doute un peu parce que je suis un ignare, mais pas que…). En tout cas, merci pour ce beau billet sur une affaire dont je ne connaissais rien.

Guy M. a dit…

La communauté des matheux n'est pas toujours fréquentable... mais il y a des infos qui circulent.