samedi 10 janvier 2009

La notion de crime de guerre



Il m'arrive d'avoir un sens de l'humour un peu décalé: la notion de "crimes de guerre" m'a toujours fait amèrement rigoler.

Très amèrement.

Comme si la guerre n'était pas la matrice même du crime...

Je sais que cette remarque infantile va profondément décevoir un grand nombre de mes lecteurs et trices qui abordent ces parages bloguesques avec des frisettes dans les yeux (laissez-moi rêver un peu!)

Que voulez-vous ? J'ai passé beaucoup de temps dans ma vie à apprendre à être intelligent, puis, voyant que c'était sans espoir, encore beaucoup de temps à apprendre à le paraître... Je suis arrivé à l'étape douloureuse du renoncement: je me laisse aller à ma native connerie angélique de pacifiste bêlant.

Parfois, il me vient comme un sursaut.

Tel celui qui m'a pris quand j'ai découvert ce que j'appellerai le cogito glucksmannien, que j'ai cité en exergue d'un billet sur les expectorations du dit Glucksmann.

"Deux êtres conscients se rencontrent, donc ils se battent, donc ils se mettent en doute, donc ils pensent."

Cette belle sentence proclame avec hauteur que la guerre de chacun contre chacun est la source même de notre pensée: en résumé, je te casse la gueule, donc je pense (donc je suis). On voit bien le fil qui relie le cogito glucksmannien au cogito cartésien: pour se tenir assuré de sa pensée, "l'être conscient" doit en passer par l'épreuve du doute. Mais, contrairement à Descartes et à moi-même, qui faisons cela très bien tout seuls, notre agrégé de philosophie ne découvre la mise en doute qu'après une rencontre polémique avec l'autre et un échange serré de mandales et torgnoles.

Vivant dans une société trop policée, André Glucksmann connaît assez peu le doute, et par conséquent il n'est pas sûr qu'il pense...

Mais j'ai longtemps médité sur son schéma, avant de conclure qu'assurément j'étais incapable de penser (au sens glucksmannien).

(Merci à Bellaciao, pour cette image)

Alors je m'obstine dans la non-pensée.

Chaque communiqué de la guerre menée par l'état d'Israël contre les palestiniens de la bande de Gaza est pour moi le récit d'un crime.

J'ouvre par exemple la page d'accueil du site Contre-Info. J'y relève, à l'heure où j'écris:

The Telegraph : des dizaines de civils victimes du bombardement de l’habitation où l’armée israélienne les avait regroupés.

Tirs de chars israéliens à Gaza malgré la pause humanitaire, selon des témoins (Le Monde)

Gaza : Le Times a rassemblé des preuves de l’emploi par Israël d’obus au phosphore interdit par les lois internationales (Times)

Gaza: l’ONU dément la présence de combattants dans une école bombardée (Le Monde)

D'autres faits, sur la même page:

« Nos sources à Gaza rapportent que les soldats israéliens sont entrés et ont pris position dans plusieurs maisons palestiniennes, forçant les familles à rester au rez-de-chaussée pendant qu’ils utilisaient le reste de la maison comme poste militaire et comme position de tir. » Communiqué d’Amnesty International.

« Dans une des maisons, l’équipe du CICR et du Croissant-Rouge palestinien a découvert quatre petits enfants à côté de leurs mères respectives, mortes. Ils étaient trop faibles pour se lever tout seuls. Un homme a également été trouvé en vie, trop faible pour se mettre debout. Au total, au moins 12 corps gisaient sur des matelas. » Communiqué du CICR.

Trois cliniques mobiles, clairement marquées du signe de la croix rouge et parquées dans les locaux d’une organisation médicale, ont été détruites par l’aviation israélienne dans la nuit du 5 janvier. « Nous avons été en mesure d’aider les blessés jusqu’à présent parce que nos véhicules étaient à l’intérieur de Gaza. Cette capacité d’assistance en urgence est maintenant détruite. Nous sommes profondément choqués que ces bombardements israéliens empêchent les efforts de l’aide humanitaire », déclare Henrik Stubkjær, secrétaire général de DanChurchAid. (article)

La liste est déjà longue...

Je ne crois guère que ces crimes indubitables soient un jour qualifiés de "crimes de guerre", au sens du droit international.

Avez-vous remarqué que ce sont souvent les vaincus qui sont poursuivis pour crimes de guerre ?

Les vainqueurs auraient-ils les mains plus propres ?

Il me semble que cette naïve remarque ne peut qu'aggraver mon cas.

Tant pis.



PS: Sur la qualification de crime de guerre, il est intéressant de lire, toujours sur Contre-Info, la prise de position de Stéphane Hessel. Il s'agit de la transcription d'un entretien accordé, le 5 janvier, à Swiss Info (on peut tenter de l'écouter à cette adresse... mais je n'ai pas réussi...)

3 commentaires:

pièce détachée a dit…

Je savais bien que la saillie de Glucksmann me rappelait quelque chose. Voici :

«[L'homme de valeur] prend la guerre comme fait élémentaire et ne philosophe pas à son sujet comme s'il s'agissait d'une idée ou d'une représentation.»

La citation nous est offerte par Viktor Klemperer.

L'auteur en est Joseph Goebbels, qui a publié cela le 27 décembre 1942 dans Das Reich.

C'est horrible.

Lucide a dit…

On a dû fréquenter les mêmes écoles buissonnières...
Que l'année te soit douce, continue à bêler, je fais l'écho.

Guy M. a dit…

@ pièce détachée,
Penser la guerre comme "fait élémentaire" était bien le premier programme de recherche du plus très jeune Glucksmann...

(Merci pour le rapprochement lumineux...)

@ Lucide,
Pourvu que l'on nous entende...