lundi 29 septembre 2008

Rumeur d'acharnement

« Qui va parler pour eux ?
Qui se souvient d’eux ?
Qui se souvient de leur visage ?
Moi, je veux me souvenir de leur visage.
Je veux me souvenir d’eux. »


Hamé devant ses juges, 3 juin 2008




Comme tous les vieux papys dont l'audiogramme ressemble au graphique d'un CAC40 en pleine crise financière, je n'écoute qu'assez peu de musique de rap français.

C'est aussi une question d'habitude et de paresse de l'oreille... me dit-on.

Mon peu de goût pour cette musique ne m'empêche pas d'apprécier chez certains groupes qui la pratiquent le peu d'efforts qu'il font pour me plaire... Autrement dit, j'aime beaucoup leur caractère sans concessions et leur merveilleuse absence de putasserie pour prendre leur place dans le chaubise.

Et l'authentique beauté et liberté de leur parole.

Hamé, du groupe La Rumeur

Je trouve très beau et très digne cet article, Insécurité sous la plume d’un barbare, qui a été écrit par Mohamed Bourobka (Hamé, du groupe La Rumeur) et publié en avril 2002, entre les deux tours de l'élection présidentielle et accompagnant la sortie du premier album du groupe, L’ombre sur la mesure.

En voici le début:

Ça y est, les partisans chevronnés du tout sécuritaire sont lâchés. La bride au cou n’est plus et l’air du temps commande aux hommes modernes de prendre le taureau par les couilles. Postés sur leurs pattes arrières, les babines retroussées sur des crocs ruisselant d’écume, les défenseurs de "l’ordre" se disputent à grands coups de mâchoires un mannequin de chiffon affublé d’une casquette Lacoste.

Sociologues et universitaires agrippés aux mamelles du ministère de l’intérieur, juristes ventrus du monde pénal, flics au bord de la crise de nerfs en réclamation de nouveaux droits, conseillers disciplinaires en zone d’éducation prioritaire, experts patentés en violences urbaines, missionnaires parlementaires en barbe blanche, journalistes dociles, reporters et cinéastes de "l’extrême", philosophes amateurs des garden-parties de l’Elysée, idéologues du marché triomphant et autres laquais de la plus-value ; et bien évidemment, la cohorte des responsables politiques candidats au poste de premier illusionniste de France... tous, jour après jour, font tinter en prime-time le même son de cloche braillard :


"Tolérance zéro " !!! "Rétablissement de l’ordre républicain" bafoué "dans ces cités où la police ne va plus".

Ou plus loin:

Les pédagogues du dressage républicain n’auront pas en ce sens la critique fertile. Ils n’esquisseront nulle moue face à la coriace reproduction des inégalités sociales au travers des échelons du système scolaire, ni l’élimination précoce du circuit de l’enseignement de larges franges de jeunes qui ne retiennent de l’école que la violence qui leur a été faite. Les rapports du ministère de l’intérieur ne feront jamais état des centaines de nos frères abattus par les forces de police sans qu’aucun des assassins n’ait été inquiété. Il n’y figurera nulle mention de l’éclatement des noyaux familiaux qu’ont provoqué l’arsenal des lois racistes Pandraud-Pasqua-Debré-Chevènement et l’application à plein rendement de la double peine.

Ou encore plus loin:

À l’exacte opposée des manipulations affleure la dure réalité. Et elle a le cuir épais. La réalité est que vivre aujourd’hui dans nos quartiers c’est avoir plus de chance de vivre des situations d’abandon économique, de fragilisation psychologique, de discrimination à l’embauche, de précarité du logement, d’humiliations policières régulières, d’instruction bâclée, d’expérience carcérale, d’absence d’horizon, de repli individualiste cadenassé, de tentation à la débrouille illicite... c’est se rapprocher de la prison ou de la mort un peu plus vite que les autres...


Vous saurez retrouver dans les deux derniers extraits deux passages qui ont amené en juillet 2002 le ministère de l'Intérieur a déposer une plainte pour "diffamation publique envers la police nationale".

En suivant le fil de cette affaire, on peut relever deux ou trois faits:

En 2004, procès au Tribunal de Grande Instance. Verdict, le 17 décembre 2004: Relaxe.

Appel. Procès devant la Cour d'Appel. Verdict, le 11 mai 2006: Relaxe.

Pourvoi en cassation. Le 11 juillet 2007, la cour de cassation annule la décision de relaxe.

En juin 2008, nouveau procès devant la Cour d'Appel. Verdict, le 23 septembre 2008: Relaxe.


On croyait en avoir fini... et Rue89 titrait La Rumeur "gifle le Ministère de l'Intérieur" de Sarkozy (on peut faire plus léger...), tandis que Maître Eolas se contentait de Affaire "La Rumeur", suite (et fin ?) Le chanteur Hamé relaxé.

Non, non, le feuilleton va continuer: le procureur général de la cour d'appel de Versailles a formulé, vendredi, un nouveau pourvoi en cassation... (voir par exemple ici).

Mohamed Bourokba, dit Hamé

J'espère que Mohamed Bourokba n'est pas trop parano, mais à sa place, j'aurais un peu, quand même, sur les bords, la vague impression d'être malgré tout, quelque part, l'objet d'une sorte de manière, en quelque sorte, d'acharnement, voyez-vous ce que je veux dire ?

Comme si quelqu'un m'en voulait...

Mais j'aime pas faire courir des bruits...


PS: Vous pourrez trouver un dossier complet et très intéressant sur les procès de La Rumeur en cliquant à cet endroit. Il s'agit du site de A contresens.

Des récits, des vidéos se trouvent sur le blog des Rageuses, que je ne connaissais pas, et que je vous invite à découvrir: ça le mérite...

Enfin, les polyglottes pourront voir qu'on parle aussi de ce procès dans El Pais et dans l'International Herald Tribune, où j'ai piqué la dernière photo de Mohamed Bourokba.

3 commentaires:

Dorémi a dit…

Allons, allons, monsieur Guy, de nos jours, lorsque l'on est né "au mitant du siècle dernier", on n'est pas encore un vieux papy au tout début de celui-ci :-)

Guy M. a dit…

Peut-être... mais mon audiogramme est très en avance pour mon âge.

Dorémi a dit…

Alors le mien aussi :D