mercredi 5 janvier 2011

La xénophobie n'a pas de prix

On avait pu, naïvement, croire que les dispositions ignobles concernant l'Aide Médicale d'État - et notamment le droit d'entrée de 30 euros -, soutenues par la frange "Droite populaire" de l'UMP, allaient être supprimées à la suite du vote des sénateurs en seconde lecture. Mais on se souvient que le dernier mot était revenu, lors de l'harmonisation en commission, au premier ministre dont la volonté, qui était peut-être aussi celle du président, était "le retour à la copie votée par l'Assemblée".

Au mois de juin 2010, madame Roselyne Bachelot, ministre de la Santé, avait joué les madame Qui-c'est-qui-paye-c'est-nous en déclarant qu'une "participation financière des bénéficiaires" de l'AME s'imposait, et qu'il faudrait "la proposer dans le prochain projet de loi de Finances". Dans le même temps, elle demandait à l’Inspection générale des affaires sociales un rapport sur le fonctionnement de ce dispositif.

En attendant, quelques députés de la majorité se sont attelés à la tâche de salubrité publique consistant à démanteler de fait l'Aide Médicale d'État en préparant les amendements ad hoc. Ils en ont assuré la promotion auprès de divers organes de presse pas trop regardants, et, à la rentrée, ont pu les proposer à leurs collègues.

Très curieusement, monsieur Eric Besson, tout en constatant les "dérives" de l'AME, a préféré ne pas inclure ces amendements dans son chédeuvre, sa loi relative "à l’immigration, à l’intégration et à la nationalité". Il a gentiment demandé à ses bouillants alliés en xénophobie de bien vouloir attendre l’examen du projet de loi de Finances.

Enfin, nos distingués députés ont pu donner libre cours à la puissance de leur argumentation. Le blogue Hexagone, tenu par Catherine Coroller, donne quelques extraits de la discussion à l'Assemblée. Un billet, très justement intitulé Les mensonges éhontés de députés UMP sur l'aide médicale d'état, retranscrit deux échanges entre monsieur Dominique Tian, "parangon de la mauvaise foi", et madame Bachelot. Notre ministre intègre se voit obligée de rectifier les dires de son camarade de parti.

Madame Bachelot devait craindre les éclaboussures...

Pour marcher dans les flaques, c'est idéal.

Le rapport que la prudente madame Bachelot avait commandé vient d'être mis en ligne.

Ce document, sobrement intitulé Analyse de l’évolution des dépenses au titre de l’aide médicale d’Etat, et signé de l'Inspection générale des finances (IGF) et de l' Inspection générale des affaires sociales (IGAS), comporte 160 pages et, nous dit Lemonde.fr, "conteste tous les points avancés par les députés et sénateurs UMP pour durcir les conditions d'accès à ce dispositif".

Le Monde est bien prudent : la suite de l'article montre que les principaux arguments claironnés par ces élus, notamment sur les fraudes et leurs filières, sont invalidés par les observations faites par l'IGF et l'IGAS.

Le rapport va plus loin. Très technocrates, nos inspecteurs des finances ou des affaires sociales montrent que la contribution forfaitaire de 30 euros est un non-sens, économique et sanitaire. Dans le langage contemporain, il s'agit là d'une mesure "contre-productive".

Surtout, le rapport critique l'idée d'une contribution forfaitaire de 30 euros mise en place dans le budget 2011. Un tel droit d'entrée paraît "financièrement inadapté, administrativement complexe et porteur de risques sanitaires", estime le rapport. Le document pointe ses "lourds effets pervers" et le risque de voir se multiplier les "recours tardifs à l'hôpital, nettement plus coûteux". Selon les députés, le droit d'entrée aurait dû permettre d'économiser 6 millions d'euros. Mais le rapport estime que si 10 % des malades retardent leur demande de soins la dépense supplémentaire pourrait être de 20 millions d'euros.

Ce risque, qui tombe sous le sens, avait déjà été signalé par nombre d'associations, professionnelles ou non. Mais nos députés et sénateurs ont préféré ajouter l'ineptie à l'ignominie.

Il paraît que ça ne coûte pas plus cher.

On peut penser qu'ils y ont reçu quelques encouragements... Le dernier paragraphe de l'article du Monde, mine de rien et pince sans rire, constate :

Un rapport enterré. Ce rapport a été transmis en novembre à Roselyne Bachelot et François Baroin. Mais le document n'a été mis en ligne qu'à la toute fin du mois de décembre, après que les députés avaient voté la mise en place de cette contribution forfaitaire.

On dirait que cette date de publication a été opportunément choisie pour que l'on évite d'en parler. Au demeurant, un quotidien aussi sérieux que lefigaro-point-fr n'en signale même pas l'existence. A la rubrique "Santé" vous pourrez apprendre que "l'épidémie de gastroentérite démarre en France", ou, si cela vous intéresse, "pourquoi les hommes deviennent chauves", mais c'est à peu près tout.

On ne va tout de même pas inquiéter les lecteurs avec le coût de la xénophobie d'État.

5 commentaires:

Marianne a dit…

Vous ne voudriez pas que l'Etat se projette au dela des dates d'élections en conservant des fonctionnements de solidarité de bon sens ?
"Les recours tardifs à l'hôpital , nettement plus couteux " Faudrait- il encore que les hôpitaux les acceptent .
Nos gouvernants ne seraient- ils pas en train de retirer toutes "les contraintes" de l'AP pour rendre ce secteur plus attractif au privé ?

Anonyme a dit…

Le CNR à son époque a proposé un programme de mesures, dont la sécu, déjà testé à petite échelle dans dans regroupements corporatistes ouvriers. Réalité comptable de ce mutualisme: chacun donne un peu: tout le monde reçoit beaucoup. Pour la novlogique économique encore en vigueur aujourd'hui c'est aussi incroyable que la démultiplications des petits pains. Mais pas pour nous. Bien sur qu'il y a TOUT à gagner à soigner tout le monde.

Guy M. a dit…

@ Marianne,

C'est vrai que le "recours tardif" n'est pas toujours le choix du patient. Et c'est là encore un très mauvais calcul et sanitaire et économique... Jusqu'au jour où certains pourront déclarer qu'il n'y plus d'alternative pour appeler le sauveur privé.

@ Anonyme,

Pour un vrai libéral, la pratique mutualiste ressemble à une tricherie qu'il faudrait mettre hors la loi...

pièce détachée a dit…

L'épidémie de gastroentérite démarre en France. En même temps que la saison du blanc.

C'est prouvé : les marchands de lessive rendent votre linge plus répugnant que le propre.

Guy M. a dit…

Tout s'explique...

Et même la calvitie masculine.