mercredi 12 janvier 2011

Droit d'ingérence sécuritaire

Pour ceux qui n'auraient pas trop suivi le feuilleton du remaniement ministériel, il faut peut-être rappeler que madame Michèle Alliot-Marie est actuellement ministre des Affaires étrangères et européennes, en remplacement de monsieur Bernard Kouchner, vrai faux démissionnaire et humaniste de première classe. C'est à ce titre qu'elle répondait hier, au Palais-Bourbon, à quelques questions sur le très long et très impressionnant silence des autorités françaises sur les événements de Tunisie.

Il n'est pas certain que, malgré ses multiples talents, madame Alliot-Marie soit une spécialiste du langage purement diplomatique, car ses réponses, énoncées dans la langue de bois très mou du verbiage parlementaire, laissent entrevoir quelque rémanence de ses anciennes attributions.

Je ne veux pas parler de ceci :

"Plutôt que de lancer des anathèmes, je crois que notre devoir est de faire une analyse sereine et objective de la situation." / "On ne peut que déplorer qu'il puisse y avoir des violences qui concernent ces peuples amis" / Notre premier message doit être celui de l'amitié" / "On ne doit pas s'ériger en donneurs de leçons."

Mais plutôt de cela :



envoyé par SuperBeurkMan. -

"Nous proposons que le savoir-faire, qui est reconnu dans le monde entier, de nos forces de sécurité permette de régler des situations sécuritaires de ce type. C'est la raison pour laquelle nous proposons effectivement aux deux pays de permettre, dans le cadre de nos coopérations, d'agir en ce sens, pour que le droit de manifester puisse se faire en même temps que l'assurance de la sécurité."

(On aura compris que, dans ses propos, madame Alliot-Marie amalgame Algérie et Tunisie - "ces peuples amis", "aux deux pays" -, moyen comme un autre de ne pas trop s'appesantir sur le régime de notre ami monsieur Ben Ali...)

Cette déclaration est suffisamment charabiesque, surtout en sa seconde phrase*, pour être entendue diversement.

On pourra s'étonner que madame Alliot-Marie, qui ne se veut surtout pas "donneuse de leçons", propose les services de nos "forces de sécurité" pour "régler des situations sécuritaires de ce type"... Allons-nous, concrètement, envoyer sur le terrain des spécialistes de notre "savoir-faire" pour donner des leçons de répression et de maintien de l'ordre ? Il est probable que, dans le cadre de nos accords de coopération (les fameuses "coopérations" du charabia cité), ces échanges de savoir-faire se pratiquent déjà depuis bien longtemps, d'une manière ou d'une autre...

Un parlementaire sérieux posera sans doute, s'il y pense, la question à notre ministre.

Peut-être madame Alliot-Marie y répondra-t-elle, sans bafouiller cette fois, en développant une intéressante doctrine du droit/devoir d'ingérence sécuritaire, qui viendra harmonieusement compléter la théorie du droit/devoir d'ingérence humanitaire jadis illustrée par son prédécesseur, le docteur Kouchner.



* Mais qu'est-ce que ça veut dire : "pour que le droit de manifester puisse se faire en même temps que l'assurance de la sécurité" ?

12 commentaires:

Sue Pollet a dit…

C'est affligeant et révoltant qu'elle n'ait trouvé que ça à dire. C'était pas si mal finalement, le "très long et très impressionnant silence des autorités françaises"...

Et pendant ce temps, le site Nawwat relaie un appel à l'armée nationale, la police, le service secret, les gardes du corps personnels de Ben Ali, à toutes les instances qui sont impliquées directement ou indirectement dans la protection de Ben Ali...

Guy M. a dit…

Monsieur Ben Ali doit au moins se sentir en sécurité.

Mais s'il avait le moindre doute, il sait à qui s'adresser.

emcee a dit…

Cette femme est nulle et méchante! Comme toute la clique de sinistres pantins du gouvernement.
Comment peut-elle oser proposer devant l'Assemblée d'envoyer des renforts armés à Ben Ali, alors que c'est lui qui fait tirer sur et tuer la population? Qu'est-ce que les "forces de sécurité" françaises seraient donc censées faire là-bas?
Quelle ordure!
Quant au "savoir-faire", on en parlera au Niger, où si la situation n'avait été dramatique, ils en riraient encore ...

Guy M. a dit…

Au vu de la situation en Tunisie, c'est une proposition particulièrement indécente qui est faite là. Mais je crois que c'est la première fois qu'on l'entend exprimée d'une manière si explicite, malgré le charabia : la France se propose d'exporter son "savoir-faire", sa technicité et, cela va sans dire, sa technologie, dans le domaine de la "sécurité". Nous prenons place, sur ce marché mondial en pleine expansion, comme prestataires de services sécuritaires...

Dorémi a dit…

Ils sont affligeants. On a beau le savoir, on se laisse encore surprendre parfois.
Bises, Monsieur Guy.
Tu peux aussi lire le billet de l'Arabe là :
http://cestlagene.com/2011/01/13/puisquon-vous-dit-qua-tunis-tout-va-bien/

Guy M. a dit…

On pourrait en faire un florilège...

Affligeants, ils le sont, mais surtout inquiétants. Les seules déclarations de MAM auraient dû déclencher un tollé de l'opposition.

Mais non...

Dorémi a dit…

Nous sommes bien d'accord. Lorsque j'ai lu ton billet les bras m'en sont tombés (et je me suis même demandé si j'avais bien compris ce que j'avais lu), c'est pourquoi je n'y réagis qu'aujourd'hui...
Ils (au gvt) ont une fois de plus tablé sur le "plus c'est gros, plus ça passe"...
Je rejoins emcee dans les qualificatifs qu'elle (qu'est-ce qui me fait dire que ce n'est pas "il", d'ailleurs ?)leur colle, je la (le ?) trouve encore bien gentille (gentil ?) avec eux !

Guy M. a dit…

A croire qu'ils sont tous sourds :

Prélevé dans Libération, ceci.

"Fillon s'alarme de «l'utilisation disproportionnée de la violence» en Tunisie. Jusque là, les prises de parole du gouvernement sur la situation dans le pays maghrébin étaient beaucoup plus timides."

La position va-t-en-guerre-on-peut-vous-aider était donc une positions "timide" !

(Sinon, ton intuition est juste : encee s'accorde au féminin.)

Sue Pollet a dit…

Certes, "l'opposition" a encore été en-dessous de tout (ce n'est pas parce que c'est récurrent que ce n'est pas décevant). Mais on peut quand même signaler les déclarations de Jean-Marc Ayrault, chef de file du groupe socialiste à l'Assemblée...

Guy M. a dit…

Voui, difficile de faire moins...

iGor a dit…

Vu passer un joli tweet de Maître Eolas : "Le peuple tunisien propose son savoir faire à la France."
On ne sépare pas les peuples amis aussi facilement :)

Guy M. a dit…

Avantage Eolas !