mercredi 26 janvier 2011

Primes à la casse

D'après une enquête que je viens d'effectuer auprès d'un échantillon représentatif des enseignants, proviseurs, principaux et adjoints du canton de Trifouillis-en-Normandie, je puis affirmer que la proportion de "désobéisseurs" est beaucoup moins forte parmi les personnels de direction que parmi les personnels des "équipes pédagogiques". On pourra, certes, critiquer ma méthode; mais elle est à peu près aussi scientifiquement fondée que celle du ministère de l'Éducation Nationale qui maintient sa grande évaluation des acquis et/ou des besoins des élèves de CM2 malgré les fuites dûment constatées...

A ces chiffres en béton je pourrais ajouter un certain nombre d'observations personnelles concernant l'extrême "bonne volonté" des chefs d'établissements scolaires et leur remarquable aptitude à mettre en œuvre les instructions officielles. Aucun n'a jamais failli : il suffisait qu'un groupe d'experts dise "Y a qu'à", puis qu'un ministre ou un président affirme "J'veux que" pour qu'ils relayent d'un enthousiaste "Faut qu'on" devant leurs troupes galvanisées.

Ceci est un vrai faucon de chasse.
(Photo Patrick Martin, Tribune de Genève.)

Ce n'est donc pas pour améliorer le fonctionnement caporaliste de la hiérarchie de l'Education Nationale qu'est envisagée la très modique, et plutôt minable, prime d'un maximum de 6000 euros sur trois ans, qui serait prochainement, nous dit-on, attribuée aux chefs d'établissement... Cette indemnité, qui ne représente, à son optimum, même pas l'équivalent d'un treizième mois par an, devrait coûter "11 M d'euros en année pleine, selon le ministère".

Comme il était de passage à la radio, monsieur Luc Chatel en a profité pour faire l'annonce de ce "nouveau dispositif" :

Après un an et demi de discussions, le ministère a proposé aux trois syndicats représentant les chefs d'établissements, qui l'ont accepté, le principe d'un nouveau dispositif de primes comportant, pour la première fois, une part variable, en fonction de résultats.

Il semble que la révélation du ministre ait quelque peu pris au dépourvu les représentants syndicaux :

« Cette annonce est une grande surprise car nous n’avons encore rien signé, réagit Florence Delannoy, proviseur du lycée Fénelon à Lille et membre du bureau national de SNPDEN, syndicat majoritaire chez les personnels de direction. Le seul document que nous avons signé est un protocole d’accord qui met en place un cadre légal de discussions sur les rémunérations, les carrières, le recrutement, la formation ou encore les conditions d’exercice. » Pour cette représentante syndicale, le montant des primes « n’a jamais été abordé », et surtout « rien n’a été discuté concernant les objectifs à évaluer et la manière de les mesurer ».

Si cela bredouille un peu du côté des syndicats (SNPDEN-Unsa, Sgen-CFDT et Indépendance et Direction), on y est, au fond, bien d'accord "sur le principe d’une prime de fonction et de résultats". On semble surtout gêné par le "calendrier" de cette annonce, et l'on pose quelques lignes de défense :

Reste enfin un point sur lequel les proviseurs interrogés se retrouvent : le timing de l’annonce jugé très mal venu. « Compte tenu du contexte actuel de réception des dotations, avec 16 000 suppressions de postes, cette annonce tombe très mal », note Patrick Fournier. « Non, notre prime n’est pas liée à des objectifs de suppressions de postes », tient à préciser Pascal Charpentier.

Mais si tout se passe bien, les réunions prochaines dans les lycées et collèges seront probablement illustrées par de savantes et stimulantes broderies sur les propos du ministre :

"C'est ça un système éducatif moderne, c'est un système éducatif qui se fixe des objectifs, et qui cherche à améliorer ses performances."

Forte allégorie d'un système éducatif prémoderne
qui ne se fixait pas d'objectifs
et ne cherchait pas à améliorer ses performances.
(César, compression, date inconnue.)

Avec ce "nouveau dispositif de primes", nos managers de l'éducation vont entrer dans la modernité et se voir honorés d'une "rémunération à la performance", tout comme dans la "vraie vie" des entreprises.

Assez bons élèves à l'origine, ils avaient déjà bien assimilé le langage de ce nouveau monde, qu'ils avaient fini par parler pratiquement sans accent.

On leur souhaite maintenant d'en connaître tous les emmerdements.

Et l'on souhaite bon courage aux (ex)collègues.

2 commentaires:

Dorémi a dit…

Y en a encore des qui ne ploient pas : http://www.appeldesappels.org/spip.php?article574
(Dommage, pour le coup, qu'il soit à la retraite...)
Bise, Monsieur Guy

Guy M. a dit…

Il y a quelques "désobéisseurs", en effet, parmi les "gradés"...

Mais très peu.

(Ce n'est pas une raison pour les oublier, et tu as bien fait de me rappeler l'initiative de Michel Ascher.)

Bise, madame Dorémi.