dimanche 9 janvier 2011

Quelques moments de la vie de Bruno Walter

Dans Le tournant, Histoire d'une vie (traduit de l'allemand par Nicole Roche avec la collaboration d'Henri roche, éditions Solin/Actes Sud, 1984), Klaus Mann évoque ce souvenir de son enfance à Munich :

[Bruno Walter] , avec ardeur, faisait de son mieux, comme si nous étions des directeurs de théâtre qu'il fallait persuader de monter une œuvre aussi parfaite. "Il faut que vous vous représentiez les décors, lançait-il à travers la musique. Et les costumes ! Donc la Reine de la Nuit apparaît au fond, glissant doucement sur le croissant de lune..." Tandis que ses mains tiraient du clavier des effets comparables à ceux d'un orchestre tout entier, par sa bouche s'exprimaient Pamina, Papageno, Sarastro, les trois joyeuses Dames. Il s'interrompait pour signaler avec enthousiasme des passages particulièrement beaux ; il gesticulait, plaisantait, croassait, tonnait, susurrait ; il était le ténor lyrique, la flûte, le soprano coloratur, la grosse caisse ; il nous faisait rire et pleurer ; nous comprenions presque l'œuvre, ou du moins nous pressentions sa grandeur, grâce à cette éloquence irrésistiblement émerveillée - et qui émerveillait.

Au pupitre, Bruno Walter usait d'un autre genre d'éloquence mais qui émerveillait tout autant.

Et ses enregistrements sont encore là, malgré leur qualité technique largement dépassée, pour nous faire pressentir la grandeur des œuvres qu'il interprétait.

En 1949, ce grand chef, qui savait si bien empoigner un orchestre pour lui faire porter les voix au plus haut, gravait les Kindertotenlieder de Gustav Mahler, à la tête de l'Orchestre philharmonique de Vienne. La voix soliste était la voix unique de Kathleen Ferrier.

Des enfants qui l'entouraient autrefois dans sa maison de Munich, deux étaient morts : sa fille Gretel Walter, depuis une dizaine d'années, et son camarade d'enfance, Klaus Mann, depuis quelques mois.

I
À présent, le soleil va se lever, aussi brillant
Que si nul malheur n’était arrivé cette nuit.
Le malheur n'est arrivé qu'à moi seul.
Le soleil, lui, brille pour tout le monde.

Tu ne dois pas étreindre la nuit en toi,
Tu dois la verser dans la lumière éternelle.
Une petite lumière s'est éteinte sous ma tente.
Salut, ô lumière joyeuse de ce monde.





II
Maintenant je vois bien le pourquoi des flammes si sombres
Que vous me jetiez à chaque instant.
Ô yeux, comme pour d’un regard
Faire passer ensemble toutes vos forces.

Mais je ne devinais pas, car un brouillard m’enveloppait,
Tissé de destinées aveuglantes,
Que ce rayon vous ramenait déjà vers votre foyer,
Là-bas, d’où proviennent tous les rayons.

Vous vouliez me dire, par vos lumières :
« Nous aimerions tant rester à jamais près de toi !
Mais cela nous est refusé par le destin. »

Regarde-nous, car bientôt nous serons loin de toi !
Ce qui n’est pour toi encore que des yeux en ces jours,
Dans les nuits à venir ne sera plus pour toi que des étoiles. »





III
Quand ta maman
Apparaît à la porte,
Et que je tourne la tête,
Pour la voir,
Ce n’est pas sur son visage
Que tombe d’abord mon regard,
Mais à l’endroit,
Plus près du seuil,
Là, où serait ton
Cher visage,
Si, rayonnante de joie,
Tu entrais avec elle
Comme autrefois, ma petite fille.

Quand ta maman
Apparaît à la porte,
À la lueur de la bougie,
C’est pour moi toujours
Comme si tu entrais avec elle,
Te glissant derrière elle,
Comme autrefois, dans la pièce !
Ô toi, chair de ton père,
Ah, joyeuse apparition
Trop vite éteinte !





IV
Souvent je pense qu'ils sont seulement partis se promener,
Bientôt ils seront de retour à la maison.
C’est une belle journée, Ô n’aie pas peur,
Ils ne font qu’une longue promenade.

Mais oui, ils sont seulement partis se promener,
Et ils vont maintenant rentrer à la maison.
Ô, n’aie pas peur, c’est une belle journée,
Ils sont seulement partis se promener vers ces hauteurs.

Ils sont seulement partis avant nous,
Et ne demanderons plus à rentrer à la maison,
Nous les retrouverons sur ces hauteurs,
Dans la lumière du soleil, la journée est belle sur ces sommets.





V
Par ce temps, par cette averse,
Jamais je n’aurais envoyé les enfants dehors.
Ils ont été emportés dehors,
Je ne pouvais rien dire !

Par ce temps, par cet orage,
Jamais je n’aurais laissé les enfants sortir,
J’aurais eu peur qu’ils ne tombent malades ;
Maintenant, ce sont de vaines pensées.

Par ce temps, par cette horreur,
Jamais je n’aurais envoyé les enfants dehors.
J’étais inquiet qu’ils ne meurent demain ;
Maintenant, je n’ai plus à m’en inquiéter.

Par ce temps, par cette horreur !
Jamais je n’aurais envoyé les enfants dehors !
Dehors ils ont été emportés,
Je ne pouvais rien dire !

Par ce temps, par cette averse, par cet orage,
Ils reposent comme dans la maison de leur mère,
Effrayés par nulle tempête,
Protégés par la main de Dieu.





Gustav Mahler a composé ses Kindertotenlieder entre 1901 et 1904, sur des poèmes empruntés au recueil du poète Friedrich Rückert (1788-1866).

On peut trouver le texte allemand, ici ou là modifié par Mahler, sur le site "The Lied, Art Song, and Choral Texts Page" qui donne accès à des traductions en diverses langues.

Les ci-dessus traductions françaises proviennent de Wikisource.

4 commentaires:

pièce détachée a dit…

Toujours pas lu Le Tournant, dont les genèses sont comme un tore : écrit et publié en anglais (New York, 1942), réécrit et publié en allemand dix ans plus tard. Façonné, en 1942, des lointains souvenirs de Munich conjugués à la fréquentation quasi quotidienne de Bruno Walter et de son épouse parmi les exilés en Amérique ; re-façonné dix ans plus tard, dans une langue maternelle "retrouvée", avec cette fois des souvenirs à triple fond et plus...

Kathleen Ferrier fut introuvable pendant des années (ô larmes). Presque tout est réédité. Sa voix et sa beauté sont pour les insomniaques, il fallait donc s'attendre à la croiser dans l'Escalier.

Guy M. a dit…

Il n'y a toujours pas de code d'entrée au bas de l'escalier. Les insomniaques peuvent venir y dormir.

pièce détachée a dit…

J'ai écrit «réécrit... re-façonné dix ans plus tard»... euh... disons pendant sept ans, jusqu'au suicide de l'auteur en 1949.

Désolée pour la bourde.

Guy M. a dit…

Pas si grave...

L'essentiel étant cette écriture à travers deux langues, et le temps que Klaus Mann a passé sur ce(s) livre(s), lui qui, selon son père, écrivait trop vite...