mardi 22 septembre 2009

Rafle et destruction, comme prévu

Cela fait un sacré bail que je lis les journaux - je me souviens encore de la lecture de l'article du Paris-Normandie qui annonçait l'appel du président Coty au "plus illustre des Français", le futur général-président de Gaulle...

Et j'ai l'impression que depuis toujours je suis agacé par les tics d'écriture des plumitifs des quotidiens, et plus encore par l'utilisation d'expressions toutes faites poussées jusqu'à leur prose par le vent qui souffle d'en-haut.

En découvrant ce matin, dans un article de 20minutes.fr, cette présentation de la "jungle" de Calais comme un "sous-bois sablonneux, où passeurs et migrants vivent depuis la fermeture du centre de la Croix-Rouge à Sangatte, en novembre 2002", j'y ai entendu le lointain écho du prétexte pris par monsieur Besson pour lancer son opération de rafle et de destruction.

Je ne crois pas que l'auteur de l'article soit assez naïf pour croire que l'opération de ratissage de ce matin avait pour but d'interpeller ces fameux passeurs auxquels monsieur Besson prétend opposer une lutte sans merci, mais cette expression introduit discrètement dans son texte la thématique imposée par notre ministre de la rafle et du drapeau.

Une banderole déployée par les derniers occupants.
Photo empruntée à Indymedia-Lille.

A l'heure où commençaient les opérations sur le terrain de Calais, monsieur Eric Besson, par le plus grand des hasards, répondait, sur RTL, aux questions de Jean-Michel Aphatie et pouvait broder sur le motif:

Moi, ce que je veux, c'est que nous démantelions cette jungle qui est le camp de base des passeurs. Ce n'est pas un camp humanitaire.

(...)

Non, non, j'ai vu qu'un certain nombre de personnes décrivent comme ça comme un aimable camp humanitaire. Ca n'est pas un camp humanitaire. C'est le camp de base des passeurs avec des personnes qui sont exploitées, qui sont victimes de violences. Vous avez des chefs, vous avez des chefferies, c'est la loi de la "jungle" qui règne. Et sur le territoire de la république française, la loi de la jungle ne peut pas durer éternellement. (...)

(...) Les commanditaires les plus importants ne sont pas dans la "jungle". Ils restent, j'allais dire planqués loin... Mais ils ont des "lieutenants" qui sont armés parce qu'ils sont organisés, structurés. Ils s'en sont pris aux forces de l'ordre, ils s'en sont pris à des chefs d'entreprise, ils s'en sont pris à des riverains du Calaisis. Il faut casser cette chaîne des passeurs et démanteler la filière.

On dirait bien que monsieur Besson apprécie la musique répétitive.

Mais il joue faux.

Jean-Pierre Allaux, dans un très court échange publié par LibéLille, le 17 septembre, réfutait l'argument du ministre d'une manière limpide.

Eric Besson explique qu'en rasant la «jungle», il lutte contre les passeurs.

C'est exactement le contraire. Chaque fois qu'on rend plus difficile la poursuite du voyage, qu'on offre une liberté de circulation proche de zéro, outre qu'on porte atteinte à la Convention de Genève(1), on renvoie les exilés à des spécialistes du cheminement. Détruire la «jungle» renforce le pouvoir des passeurs. On les rend indispensables.


Comment ça?

C'est la logique de Chicago, de la prohibition. Les gens ont absolument besoin de franchir les frontières, même si elles sont fermées. Du coup, il y a un marché. Les voyous essaient de s'en emparer. (...) plus les gens sont fragiles, plus on crée les conditions de la prospérité des mafias.

(1) La Convention de Genève garantit la liberté de circulation pour les demandeurs d'asile. Jean-Pierre Alaux considère ici que les migrants sont tous des demandeurs d'asile à qui on nie cette qualité. (Note prudente de LibéLille)


Photo AFP, empruntée au Figaro.fr, qui la légende ainsi:
Les migrants étaient protégés et retenus par des militants,
qui ont contraint (sic) les policiers à les extraire un à un de façon musclée.

Par delà les argumentaires, j'ai surtout une très grande envie d'aller dégueuler ma carte d'identité française sur les souliers vernis du ministre de notre Identité nationale.




Je ne regarde pas la télévision, donc je n'ai pu voir comment a été arrangé sur nos écrans le beau travail effectué par les forces moralement blindées qui sont intervenues. Mais cette vidéo en anglais me semble assez éloquente (et je préfère ne pas comprendre les commentaires).

Et s'il faut accompagner ces images, je préfère citer les propos de Sylvie Copyans, membre de l'association Salam, cités dans l'Express.

Nous avons assisté à une opération de démantèlement vraiment horrible, avec une violence inutile et démesurée. Il y avait des pleurs, des évanouissements. Des mineurs ont été embarqués et envoyés de force vers Metz. Les majeurs ont été placés en garde à vue pour être auditionnés avant d'être placés dans des centres de rétention s'ils refusent les propositions d'Eric Besson. Nous avons vraiment honte pour le gouvernement. Ça fait huit ans que je travaille pour cette association et je suis encore choquée par ce que j'ai vu. (...)

(...) Il faut arrêter de traiter les migrants comme du bétail et des sous-hommes.

Monsieur Besson pourrait-il soutenir
le regard de cet homme
qu'il fait traiter en sous-homme ?

6 commentaires:

JBB a dit…

Moi aussi, je suis une bouse en english. Mais j'ai quand même réussi à comprendre ça : "Children, it's just children. I can not believe that it happen's in France." Cette dame est bien la seule à conserver des illusions sur notre pays. S'il m'en restait, je les ai définitivement perdues en visionnant cette vidéo.

Guy M. a dit…

Les médias étrangers étaient largement présents (j'ai posté une des premières vidéos que j'ai pu trouver, mais il y en a beaucoup maintenant - voir sur le Jura Libertaire, par exemple). Notre image identitaire de pays des droits de l'homme est en train de se démanteler...

grossebourse a dit…

"Children, it's just children."

Je n'ai jamais vraiment compris pourquoi ont estimé qu'un enfant était plus "important" qu'un adulte ou un vieux. Pour moi, tué un bébé, un gosse et tué un adulte, cela revient au même dégâts et je serait révolté de la même façon.

La question qui se pose est celle-ci : la vie d'un enfant est-elle plus importante que celle d'un adulte ?

Je répondrai que l'une et l'autre sont aussi importante, et d'ailleurs peut être a égal niveau avec un quelconque autre animal sur la planète.

Guy M. a dit…

Face à l'ignoble et à l'inhumain, il n'y a pas de gradations à introduire, j'en suis d'accord.

Mais nous sommes ainsi faits que le fait de s'attaquer à des enfants nous choque davantage...

Je suppute qu'il y a à cela des tas de bonnes raisons et des tas de moins bonnes (qu'il faudrait examiner).

pièce détachée a dit…

Dans la vidéo que tu donnes, l'autocar s'appelle Schidler.
Ça me rappelle immanquablement La liste de Schindler, le film qui lave les consciences plus blanc que blanc.

Le commentaire de la vidéo n'ajoute rien, si ce n'est que les migrants arrêtés pourraient être expulsés vers le premier pays de la communauté européenne dans lequel ils ont mis les pieds, c'est-à-dire, pour la plupart d'entre eux, la Grèce, d'où ils se disperseront sans doute une fois de plus en bêtes traquées.

Je ne sais pas.

Guy M. a dit…

Les autocars sont allés déposer les personnes arrêtées à Nîmes, Marseille, Toulouse, Rennes, etc. alors que les centres de Coquelles et Lesquin sont quasiment vides (d'après les militants lillois). Les passages devant les JLD ont été "improvisés": avocats commis d'office, difficultés pour trouver des traducteurs... Un nombre important ont été libérés (mais le parquet a fait appel sur beaucoup de cas).

C'est sans doute ce que l'on appelle un état de droit.

(Je crois que le "retour au point de départ" européen découle des accords entre pays de la communauté fortifiée européenne.)