dimanche 20 septembre 2009

Lecture au pied de la lettre

Parmi les mauvaises nouvelles de la rentrée littéraire, il ne faut pas négliger celle du retour d'Alain Finkielkraut sur les tables des libraires.

Un publi-reportage d'Aude Lancelin, dans le Nouvel Observateur, avait averti le vieil observateur que je suis dès la fin août. Après avoir donné des nouvelles de la santé de notre auteur, qui a surmonté une grave maladie, elle écrivait, en préambule au récit de sa rencontre avec le maître:

L'énergie du pugiliste, elle, est intacte. La faculté d'indignation, quasi démultipliée. Et plus encore, cette tonalité d'enthousiasme, si précieusement enfantine, qui le distingue entre tous des routards français du débat d'idées. A celui qui envisagerait de tartiner sur la sérénité conquise du convalescent, on conseillera de repasser un autre jour. Le mécontemporain ne s'est pas assagi, ni réconcilié. Trop de moulins à vent sociaux-démocrates à combattre, trop de futures armées rouges à défaire.

A peu près à la même date, Robert Solé signait, dans le Monde, un exercice attendu de critique admirative:

Un cœur intelligent est un livre subtil, d'une grande richesse, qui surestime parfois... l'intelligence du lecteur.

Il est évident que Robert Solé est d'une modestie qui l'honore...

Alain Finkielkraut observant un moulin à vent,
"dans le vaste salon tapissé de livres" (dixit Aude Lancelin).


Mon incommensurable modestie à moi, et rien qu'à moi, m'a détourné de la lecture du dernier livre d'Alain Finkielkraut.

J'ai préféré continuer l'exigeante mais délectable lecture des deux livres d'Ivan Segré parus au mois de mai 2009 aux éditions Lignes: Qu'appelle-t-on penser Auschwitz ? et La réaction philosémite ou la trahison des clercs.

Ces deux livres constituent une parfaite antidote aux séductions que pourraient encore avoir le courant de "pensée" illustré médiatiquement par la personnalité d'Alain Finkielkraut.


Le premier livre est un recueil de textes qui étudient la manière d'aborder "la singularité d'Auschwitz" dans des écrits contemporains, qu'ils soient de nature philosophique, psychanalytique ou mathématique...

La principale étude, qui donne son titre au volume, est consacrée à une lecture des commentaires du philosophe Philippe Lacoue-Labarthe sur les quelques phrases prononcées par Heidegger au sujet d’Auschwitz. Au cours de son analyse, Ivan Segré est amené à étudier l'influence de la pensée heideggerienne (notamment sur l'essence de la technique) sur les pages qu'Hannah Arendt a consacrées à la question des chambres à gaz et des camps d'extermination dans son Eichmann à Jérusalem.

La lecture de cette étude devrait suffire pour vous convaincre du sérieux et de la profondeur d'un jeune philosophe qui ne sous-estime ni ne surestime l'intelligence de son lecteur...


Le second livre reprend une partie de la thèse de doctorat qu'Ivan Segré a soutenue en juin 2008.Cette thèse de doctorat a été dirigée par Daniel Bensaïd. Le jury en était constitué d'Alain Badiou (ENS Ulm), Charles Alunni (ENS Ulm), Michael Löwy (EHESS) et René Lévy (Institut d'études lévinassiennes*).

Ivan Segré y étudie un corpus de textes qui se rattachent tous à un courant idéologique bien français représenté notamment par Alexandre Adler (historien), Emmanuel Brenner (sociologue), Eli Chouraqui (cinéaste), Alain Finkielkraut (philosophe), William Goldnadel (avocat), Jean-Claude Milner (linguiste), Robert Misrahi (philosophe), Pierre-André Taguieff (politologue), Shmuel Trigano (sociologue), Yves-Charles Zarka (philosophe)… Cette liste, qui est donnée par l'auteur dans son "argument", au début du livre, indique assez bien qu'il s'agit là des "nouveaux intellectuels communautaires" qui ont enfourché le cheval de bataille de la "défense du sionisme" et de la "lutte contre l'antisémitisme".

En face de ces textes qui sont souvent portés par un grand galop rhétorique (pensez au style de Taguieff, de Finkielkraut...), Ivan Segré garde la tête froide et ralentit considérablement le pas.

Il cite abondamment les pages qu'il envisage de commenter, et les situe dans l'ouvrage d'où il les a tirés. Ceci fait, quitte à les débarrasser quelque peu de leur enrobage stylistique, il les prend vraiment au pied de la lettre.

Cette méthode, élémentaire, mais d'une très grande exigence, est d'une efficacité redoutable; et les textes les plus faibles ne résistent pas longtemps: au pied de la lettre se révèle ce que nos idéologues ont à l'esprit.

Ivan Segré montre ainsi comment les deux mots d'ordre, "défense du sionisme" et "lutte contre l'antisémitisme", sont détournés et utilisé pour promouvoir le mot d'ordre fort inquiétant de "défense de l'Occident" et tenter de réduire au silence toute pensée critique, en l'accusant d'antisionisme et d'antisémitisme.

La lecture de ce livre, écrit par un philosophe juif qui se consacre maintenant aux études talmudiques, a décidé de vivre en Israël et a pris la nationalité israélienne, est tout à fait éclairante.

Et réjouissante aussi, car s'il ne donne pas dans la rhétorique échevelée des auteurs qu'il étudie, Ivan Segré sait souvent les épingler d'une ironie définitive. Ainsi, à la fin de la longue note attachée à la page 71:

Alain Finkielkraut est un humoriste juif surdoué et méconnu.

Voilà qui devrait lui faire plaisir.


* L'institut d'études lévinassiennes a été fondé en 2000 par Benny Lévy, alias Pierre Victor, Alain Finkielkraut et Bernard-Henry Lévy. Il est actuellement dirigé par René Lévy, fils de Benny Lévy.


PS: Daniel Mermet a consacré son émission du 2 septembre à un entretien avec Ivan Segré. On peut l'écouter sur le site de Là-Bas.org.

On peut aussi lire la transcription d'un échange avec Lauriane Crochemore datant de juin 2009.

2 commentaires:

pièce détachée a dit…

A y est. J'ai tout lu tout écouté, billet et liens. Épatant, épatant et épatant.

Sans préjuger de mon intelligence de lectrice surestimée, je suis convaincue que les deux livres de Segré feront très bien «dans [mon] vaste salon tapissé de livres».

Merci pour cette chouette idée de déco.

Guy M. a dit…

Pour la déco, c'est toujours très sobre chez Lignes.

Quant au contenu, tu ne regretteras pas.

Juré !