vendredi 6 juin 2008

La sociologie à l'ombre des murs


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Pour moi qui suis un bouseux normand qui ne connaît de culture que celle de la betterave, le sociologue semble un individu qui se penche avec neutralité sur la société pour voir "comment ça fonctionne", et qui bien souvent se relève en concluant qu'en fait "ça ne fonctionne pas". C'est alors qu'il se fait traiter d'intello qui ne se met jamais les mains dans le cambouis.

C'est de bonne guerre.

C'est sans doute pour ça que la sociologie est une sorte de sport de combat.


Les lecteurs d'Indymédia Paris Ile de France, ou du Post.fr ou de 17 milions et les autres, ont peut-être eu des échos de l'arrestation, à son domicile parisien, vers 6 heures du matin, mardi 3 juin, de Gwénola Ricordeau, sociologue, docteure en sciences sociales, actuellement attachée temporaire d'enseignement et de recherche à l'université de Lille-II.

Ces informations se sont pas vraiment suffisantes. Le billet d'Indymédia est surtout un appel à soutien, qui a été relayé par 17 millions (avec des liens complémentaires bienvenus).

Le billet de Jimmy Gladiator dans LePost.fr paraphrase Indymédia, mais est suivi d'un commentaire (une hasardeuse extrapolation et un malencontreux copié-collé) qui affirme que le chef d'accusation retenu contre elle est "diffamation", ce qui ne peut se vérifier nulle part…

Il est assez facile de s'apercevoir que ce commentaire copicolle des informations concernant un procès intenté, en 2005, à Gwénola Ricordeau , devant la 17ième chambre du Tribunal de Grande Instance de Paris (jugeant les délits de presse et délits d’opinion). Soupçonnée de participer au site "Vive les mutins", on lui reprochait (d'après HNS-info du 13 mars 2005):

  • la diffusion d’un texte évoquant les « tabassages des ERIS (équipes de surveillants cagoulés, institués par Perben en janvier 2003 pour les opérations de maintien de l’ordre en détention) et critiquant les quartiers d’isolement ("où l’on meure doucement, mais sûrement");
  • la diffusion d’un texte écrit, en juin 2003, par un groupe de détenus (Il n’y a pas d’arrangement) du quartier d’isolement de la maison d’arrêt de Bois d’Arcy, suite à plusieurs tabassages dans ce quartier;
  • la diffusion de deux affiches de soutien avec les inculpés de la mutinerie de Clairvaux et appelant à un rassemblement de solidarité lors de leur procès, à Troyes (Aube).

Pour mes lecteurs en bas-âge, qui hésitent encore sur une belle carrière, vous pourrez trouver tous les renseignement sur le corps prestigieux des ERIS (Equipes régionales d'intervention et de sécurité) en suivant ce lien (où j'ai trouvé la belle illustration). Et si vous voulez aller plus loin, vous pourrez toujours méditer sur l'aimable réalité et la délicate transparence d'un ordre qui a besoin de serviteurs cagoulés pour se maintenir.


L'arrestation de Gwénola Ricordeau de mardi dernier est à placer dans un autre cadre.

Les quotidiens nationaux étant muets, voici les informations glanées dans Ouest-France.


Article du jeudi 05 juin 2008: Feu sur le chantier de la prison: 2 gardes à vue

Dans le cadre de l'enquête sur un incendie qui, en 2004 à Rennes, avait causé de gros dégâts, deux femmes ont été placées en garde à vue, mardi à Paris.

Mardi matin, la sociologue, chercheuse et enseignante Gwenola Ricordeau, 32 ans, a été interpellée à Paris, par des gendarmes de Rennes. Elle a été placée en garde à vue dans la capitale, en compagnie d'une autre femme. Les gendarmes ont agi dans le cadre d'une enquête sur un incendie volontaire remontant à février 2004. Des cocktails molotov avaient détruit une pelleteuse, une tractopelle et un groupe électrogène, sur le chantier de la future prison des hommes de Rennes.

Quatre ans après les faits

Ce centre de détention de 700 places doit ouvrir l'an prochain, et remplacer la vieille prison Jacques-Cartier. Les dégâts causés par cet incendie avaient été estimés à 200000 €.

Le parquet de Rennes avait ouvert une information judiciaire. La juge d'instruction saisie avait confié l'enquête à la brigade de recherches de la gendarmerie d'Ille-et-Vilaine. Quatre ans après les faits, ce sont ces gendarmes qui ont procédé aux deux interpellations, mardi à Paris, dans le cadre d'une commission rogatoire décernée par la juge rennaise.

Sur les sites Internet qui évoquaient hier ces gardes à vue, Gwenola Ricordeau est présentée comme "militante anti-carcérale". Après avoir travaillé à l'université de Paris-IV (La Sorbonne) en 2003-2004, la jeune femme était plus récemment attachée temporaire d'enseignement et de recherche (Ater) à l'université de Lille-III.

Véritable spécialiste du monde carcéral, elle est l'auteure, entre autres ouvrages, d'un livre, paru cette année aux Éditions Autrement. Il est intitulé Les détenus et leurs proches : solidarités et sentiments à l'ombre des murs. Cet ouvrage est tiré d'un doctorat en sciences sociales. Gwenola Ricordeau devait être l'invitée de France Culture, pour parler de son livre, hier après-midi.

À l'issue des deux gardes à vue, la juge d'instruction rennaise aura le choix. Soit procéder à des mises en examen pour destruction volontaire par moyen dangereux, ou complicité. Soit considérer que les deux femmes ne sont pas impliquées dans cette affaire, et poursuivre son instruction dans une autre direction.

signé: Michel TANNEAU.



Dernière minute du 5 juin 2008: Dégradations sur le chantier de la prison: la sociologue libérée hier soir

Gwenola Ricordeau, 32 ans, placée en garde à vue mardi à Paris, par les gendarmes de Rennes, a été remise en liberté hier soir vers 21 h. Les enquêteurs agissaient sous commission rogatoire dans l'affaire des dégradations sur le chantier de la future prison de Rennes en 2004 à Vezin-le-Coquet. Des engins avaient été incendiés. Deux autres personnes, un homme et une femme, ont recouvré eux aussi leur liberté après avoir été entendus en garde à vue.

Gwenola Ricordeau, sociologue, est l'auteure d'ouvrages critiques sur le monde carcéral. Son interpellation avait soulevé l'indignation de nombreux militants. Un rassemblement de soutien avait même été prévu à Paris aujourd'hui si la garde à vue s'était poursuivie.



Pour mes lecteurs à l'esprit mal tourné, voici la réécriture du même communiqué (en gros) sur le site Saint-Malo.maville:

Chantier de la prison : suspects remis en liberté

La sociologue Gwenola Ricordeau, 32 ans, a été remise en liberté, mercredi soir, après avoir été placée en garde à vue par les gendarmes de Rennes à Paris. Les enquêteurs mènent des investigations sur l'incendie, en février 2004, du chantier de la future prison de Vezin-le-Coquet (Ille-et-Vilaine). Deux autres suspects ont recouvré la liberté après leur audition. Un renseignement avait été recueilli, faisant état de la présence de l'un des trois suspects à Vezin-le-Coquet le soir de l'incendie. L'interpellation de Gwenola Ricordeau avait suscité l'émoi dans les milieux militants de la mouvance anarchiste autonome. Un rassemblement devait être organisé, jeudi, à Paris, au cas où la garde à vue se serait prolongée.

Signé: Ouest-France (sic)



Me font peur, je vous dis, les anarchistes autonomes.



PS: Le livre de Gwénola Ricordeau ne va peut-être pas être facile à trouver, à cette heure où les tables des libraires se garnissent de gros pavé traduits de l'anglo-saxon, à la reliure profilée pour résister aux projections de sable de ce sale gosse qui ne peut pas se noyer tout seul.

Il est paru en avril 2008, aux éditions Autrement et il a pour titre Les détenus et leurs proches : solidarités et sentiments à l'ombre des murs.

Vous pouvez en lire une critique dans Liberation.fr.

2 commentaires:

Kamizole a dit…

Il devient de plus en plus évident que nos libertés se rétrécissent à vue d'oeil sous le règne de Sarko 1er. Merci de cet article, je ne connaissais ni le livre ni cette débile arrestation ! Je vais en faire une "brève" en faisant un lien... Délit de sympathie !
Le pouvoir n'aime les sociologues (c'est vrai de toutes les sciences humaines... psycho, etc) que bénis-oui,oui... Il suffit de voir comment Bourdieu était traité, surtout après qu'il eut osé s'engager aux côtés des pauvres en déc. 95 et tous ses écrits (dont un magnifique texte paru dans le Diplo - mars 98 ? sur l'idéologie libérale passant aux "travaux pratiques).
On aura garde d'oublier comment les sociologues ont été tenus en lisière dans l'ex-URSS... toutes les dictatures se ressemblent, ce n'est sûrement pas Hannah Arendt qui reviendrait me contredire.
A commencer par les procès !
Cela ressemble un peu à l'incendie du Reichstag en 1933.

Guy M. a dit…

La sociologie est bien une science empêchant de gouverner au carré, comme on le voudrait. C'est une science du constat et en cela, elle dérange beaucoup (je pense par exemple à "La misère du monde", dirigé par Bourdieu).