lundi 23 juin 2008

Hortefeux, le pompier pyromane






Pendant que nos bons journaux s'interrogent déontologiquement sur le nombre exact de "retenus" du Centre de Rétention Administrative de Vincennes qui ont profité de l'incendie des locaux pour faire la belle, je ne vais pas ricaner des aventures de l'inénarrable Ubu Hortefeux, ou des réactions humanistes mais fermes des cadors de l'UMP*.

Monsieur Hortefeux priant.**


J'ai seulement envie de laisser un peu d'espace à ceux qui se trouvent "accusés" d'avoir soufflé sur le feu et dont les médias vont peut-être "oublier" d'utiliser le communiqué suivant:

Communiqué de presse du RESF au sujet des événements de Vincennes

23 juin 2008

Il y a trois jours, le ministre Hortefeux paradait : presque 30 000 d’expulsions depuis 12 mois, 80% de plus que l’année dernière à la même époque. Des chiffres incontestablement gonflés (incluant les départs de touristes ayant dépassé la date de validité de leur visa ou les retours « volontaires » de Roumains ou de Bulgares expulsés avec un pécule du montant du prix de leur retour en autocar) mais qui en disent long : le respect des droits humains est bien menacé quand un responsable politique croit utile à sa gloire de gonfler les chiffres des mauvais traitements qu’il inflige à une fraction de la population !

La réalité n’a pas tardé à se manifester. Le décès le 21 juin d’un tunisien de 41 ans dans les murs de la prison administrative pour étrangers de Vincennes a été l’étincelle qui a allumé l’incendie, au sens propre comme figuré. Le soir même un premier départ de feu se produisait. Dimanche vers 15 heures, il semble que plusieurs foyers se soient déclarés, que les policiers sur place auraient été incapables de contenir (les extincteurs auraient été vides). Les internés administratifs étaient alors rassemblés dans la cour, gazés disent certains, parqués derrières des barrières. 17 d’entre eux, intoxiqués par la fumée ont été hospitalisés, quatorze selon la police auraient disparu, les autres ont été transférés en car et en train vers les prisons administratives de Palaiseau, Lille et Nîmes. Les deux centres de rétention de Vincennes sont entièrement détruits.

Ces événements d’une extrême gravité étaient parfaitement prévisibles, d’autant qu’ils se sont déjà produits dans des pays européens poursuivant les mêmes objectifs : Incendies des centre de rétention de Yarl’s Wood en Grande-Bretagne (2002), de Schipol-Oost aux Pays-Bas (2005).

Voilà des mois que la tension monte dans la majorité des prisons administratives pour étrangers. Vincennes avait déjà été partiellement détruit par un incendie puis, au moment des fêtes de fin d’année, une vague de révolte partie du Mesnil-Amelot avait gagné Vincennes. Mais, en réalité, c’est quotidiennement que les tensions et les incidents très violents y ont lieu, spécialement à Vincennes qui, avec 280 places, constitue le CRA le plus important de France. Encore plus qu’ailleurs, les incidents y sont quotidiens : automutilations, tentatives de suicide, grèves de la faim, bagarres pour un rien, incidents parfois très violents avec la police, se produisent chaque jour. Le sénateur de Paris Jean Desessard, un familier des lieux d’enfermement, disait en sortant de Vincennes il y a une quinzaine de jours, n’avoir jamais perçu une tension pareille.

Le stakhanovisme du ministre en matière d’expulsions, ses objectifs chiffrés, à l’unité près, imposés à toute la chaîne administrative et policière (dont la rétention est l’avant dernière étape) engendrent une tension extrême des personnels débordés, parfois conduits à prendre des libertés avec les procédures et contraints à des gestes qui heurtent leur conscience. A l’inverse, cette chasse à l’homme génère la terreur chez les sans papiers en liberté et le désespoir chez ceux qui sont pris. Les gestes comme ceux d’hier à Vincennes sont inévitables. Ils se reproduiront si la même politique se poursuit.

Car le véritable scandale n’est pas que quelques centaines d’hommes désespérés aient incendié leur prison. Il est dans leur internement administratif, prélude à leur expulsion. La peine qui les attend, leur bannissement, est pire que la prison. Ils ont été arrêtés à l’improviste, enfermés. Ils ont perdu leur travail, ils perdront leur logement, la totalité des biens qu’ils avaient accumulés, certains perdront leur conjoint et leurs enfants. Ils seront déposés menottés, dans la tenue dans laquelle ils ont été arrêtés, sur le tarmac d’un aéroport où personne ne les attend. Une expulsion est une humiliation dont personne ne se remet. Certains finissent mendiants, fous ou suicidés.

L’explication aux événements d’hier à Vincennes est là, dans le désespoir total de chacun des enfermés et dans la concentration du malheur dans une centaine de cellules.

Ils se reproduiront, sous une forme ou sous une autre, en France et en Europe puisque la directive de la honte adoptée la semaine dernière à Strasbourg rend légale la rétention de 18 mois, l’interdiction de séjour de 5 ans des expulsés, la possibilité d’enfermer et d’expulser des enfants. Vincennes en pire, plus longtemps et en famille.

Ce qui s’est produit hier signe la faillite de la politique de M. Sarkozy en matière d’immigration. Nous sommes d’une certaine façon à la croisée des chemins. Soit une nouvelle politique est définie, qui prenne en compte les intérêts des pays dont viennent les immigrés, l’aide qu’ils apportent à leur développement, les besoins aussi de main d’œuvre des pays riches vieillissants, la richesse véritable que constitue le brassage des cultures et des populations, etc,. Une politique réfléchie et concertée. Ou alors, à l’inverse les apprentis sorciers qui ont enclenché la course infernale aux records d’expulsions et de mauvais traitements s’entêtent, rebâtissent Vincennes en plus grand et en plus monstrueux et les choses finiront très mal. Pour les sans papiers, pour les immigrés… mais aussi pour tous les autres, tous ceux qui ne marcheront pas droit.




* LeFigaro.fr, indispensable outil pour ricaneur compulsif, m'apprend que monsieur Patrick Gaubert (UMP), député européen ET président de la Licra avait trouvé le CRA de Vincennes "plutôt convenable" lors d'une visite en mai dernier.

L'entretien que ce monsieur accorde au figaro ce termine par cette très jolie dénégation de l'intolérable:

La véritable pression est surtout psychologique. Ce sont des gens qui attendent qu'on les renvoie dans leur pays d'origine. Or beaucoup sont en France depuis des années. C'est terrible. Ce ne sont pas des assassins, mais des gens qui bossent, la plupart ont des fiches de paye. Chacun vous montre un dossier… Quand vous les écoutez, vous vous demandez ce qu'ils font là. Effectivement certains n'ont rien à y faire.

En tant que vice-président de la sous-commission des droits de l'homme au parlement européen, et président de la Licra, est-ce que vous ne pensez pas que c'est la politique migratoire qui est en cause ?

Quand on entend ces retenus, on a envie de les aider mais la loi est ainsi faite, un immigré en situation illégale soit repartir chez lui. En tant que parlementaire, nous privilégions l'immigration légale, donc nous sommes obligés d'être dur avec l'immigration illégale, on ne peut pas avoir l'un et l'autre. Soit on régularise tout le monde, soit on a une politique du retour, et les gens passeront alors par des centres de rétention pour rentrer.

** Cette illustration de monsieur Hortefeux priant sans doute Sainte Barbe (patronne des pompiers et des artilleurs) figure dans une page de Les mots ont un sens datée du 21 février 2008.


5 commentaires:

Françoise a dit…

Guy M.,

Je signale ton billet, que je viens de lire, dans celui que je poste ce soir. On ne sera jamais assez nombreux pour dénoncer tout ça.

Guy M. a dit…

Merci Françoise.

Tu as raison: "On ne sera jamais assez nombreux pour dénoncer tout ça." (Et dans le même temps, je me désole et j'entre dans une "espèce de rage" en lisant les commentaires des lecteurs des journaux en ligne)

Alors continuons!

Françoise a dit…

Oui, il y a des commentaires "à vomir". Mais il y en a aussi qui montrent un grand désarroi et de la colère. Et puis, il y a toutes ces associations admirables (la Cimade, le Gisti, RESF), qui font un travail formidable. (J'essaie de ne pas désespérer, mais... c'est difficile n'est-ce pas).

Guy M. a dit…

Les raisons d'espérer semblent parfois bien cachées, c'est vrai... Mais on en trouve. Je viens de découvrir sur le blog de Circé [ http://circe45.over-blog.com/article-20676239.html ]la réponse de RESF à la demande de rencontre que lui a adressée Mr Hortefeux... Formule finale: "Nous vous prions, Monsieur le ministre, d’agréer l’expression de la considération que mérite votre politique."

Il y a donc des gens pour exprimer leur refus, et avec une certaine élégance dans l'expression...

Françoise a dit…

Bien envoyé !