jeudi 13 mars 2008

Maudite soit la guerre

Quand j'étais gamin, ils étaient déjà vieux. Ils avaient des mains où manquaient souvent quelques doigts. Ils avaient des moustaches comme des brosses métalliques, et je n'aimais pas les embrasser.

On disait qu'ils l'avaient faite, la "guerre de quatorze". Et l'on mettait comme du silence autour d'eux.

Le dernier vieux papy est mort hier.

On va mettre un peu de bruit autour de lui. On va même lui rendre un hommage national.

Il avait dit: "Je refuse ces obsèques nationales. Ce n'est pas juste d'attendre le dernier poilu. C'est un affront fait à tous les autres, morts sans avoir eu les honneurs qu'ils méritaient. On n'a rien fait pour eux. Ils se sont battus comme moi. Ils avaient droit à un geste de leur vivant... Même un petit geste aurait suffi."

On l'aura eu à l'usure. Il s'est rangé à l'avis de sa fille Janine, plus conciliante, qui disait: "Je souhaite pour papa une cérémonie très simple dédiée à tous les poilus et aux femmes qui ont participé à cette guerre. J'exige aussi que son corps nous soit restitué afin qu'il repose dans le caveau familial."

Le Président fera-t-il un discours aux Invalides? Et de quelle plume? La thématique abordée est-elle déjà indiquée dans le Communiqué de M. le Président de la République ?


"J’exprime aujourd’hui la profonde émotion et l’infinie tristesse de l’ensemble de la Nation alors que disparaît Lazare PONTICELLI, dernier survivant des combattants français de la Première Guerre mondiale.

Je salue l’enfant italien venu à Paris pour gagner sa vie et qui choisit de devenir Français. Une première fois en août 1914 lorsque, trichant sur son âge, il s’engagea à 16 ans dans la Légion étrangère pour défendre sa patrie d’adoption. Une deuxième fois en 1921 lorsqu’il décida de s’y établir définitivement.

Je rends hommage à l’entrepreneur qui, la paix revenue, a créé puis développé une entreprise qui emploie aujourd’hui plusieurs milliers de personnes."


Avec ces deux mots clés "Patrie d'adoption" et "Entrepreneur", la plume la plus médiocre peut faire très fort à grand renfort d'anaphores. A titre d'exercice, je vous laisse imaginer.

Une autre thématique possible apparaît dans ce même communiqué, moins lyrique, mais bien plus moderne: la thématique statistique.

"A travers lui, je m’incline devant les millions de «poilus» qui répondirent, avec un courage quotidien admirable, à l’appel de la Patrie envahie. Ils étaient partis pour un été, pour ce qui devait être la «der des der» et se sont battus pendant 52 mois. 1,4 millions d’entre eux y ont laissé la vie.
(…)
Nous avons le devoir de nous souvenir qu’en dépit de la mort de 900 soldats par jour pendant plus de quatre ans, notre pays a tenu jusqu’au bout."


Riche thématique, mais qui impose des choix dans le développement. Est-il plus frappant de souligner un débit létal de 900 morts par jour ? Ou faut-il indiquer que cela donne un mort par minute et demi? Ne serait-il pas utile de donner le tonnage de métaux divers utilisés pour tuer et préciser le rendement de chaque tonne? C'est assez délicat, il ne faut pas ennuyer, et je ne suis pas sûr que le président puisse disposer d'une présentation power-point pour détailler les diagrammes en camembert et toute cette sorte de choses.

Mais je ne suis pas trop inquiet: l'essentiel sera dit et on taira ce dont il ne faut pas parler.


Si un jour je dois me joindre à un hommage public aux hommes et aux femmes qui ont eu à souffrir de la guerre, ce sera avec mes amis anarchistes, pacifistes, libre-penseurs qui se réunissent chaque année, le 11 novembre, devant le monument aux morts de Gentioux.



(photo JC Caron)


On y chante peut-être la chanson de Craonne.

On y lit peut-être ce petit poème:



(trouvé sur www.amnistia.net)

La mémoire et la fidélité peuvent se dire de diverses façons.





PS: Lazare Ponticelli a combattu en France jusqu'à l'entrée en guerre de l'Italie. Il a alors été renvoyé dans son pays natal entre deux gendarmes français… Sous l'uniforme italien, il a été envoyé sur le front du Tyrol. De cette bataille méconnue des français, un grand écrivain italien, Mario Rigoni Stern, s'est fait l'historien littéraire. Ses livres sont édités en France par 10/18 et par La fosse aux ours. Histoire de Tönle, Les saisons de Giacomo et L'année de la victoire sont trois grands récits. On peut commencer par là.
 

5 commentaires:

Françoise a dit…

"Le Président fera-t-il un discours aux Invalides ?'

Il est incapable d'en faire moins d'un par jour.

Il pourrait nous parler du maréchal Pétain par exemple. Ce grand héros de la Grande Guerre...

Guy M. a dit…

Françoise,
Il pourrait même amorcer une réhabilitation du maréchal!
Il faut s'attendre à tout.

Françoise a dit…

C'est vrai que cela fait un moment que sa tombe n'a pas été fleurie...

Anonyme a dit…

effectivement en phase et souvenirs d'enfance identiques

(j'aime bcp le profil cv aussi)


tgb-rue-affre

(je signe comme ça car sinon j'oublie tjrs mes mots de passe)

Guy M. a dit…

C'est vrai, j'ai un cv que Rachida Dati, grande spécialiste de ce domaine, m'envie...