dimanche 23 mars 2008

Au cœur du pavé, mille pages

Comme beaucoup de mes amis mathématiciens, je n'éprouve aucune attirance pour ce qu'on appelle les "chiffres ronds" et je préfère les nombres qui ne tournent pas rond mais qui tournent plutôt carré, ou cube, ou rien du tout.

Alors vous pensez bien que j'ai tendance à me détourner des anniversaires qui régulièrement prétendent ponctuer notre mémoire sur des chiffres ronds. Je me doutais bien que Mai 68 allait faire l'objet d'une telle ponctuation et que j'allais vite étouffer de l'envahissement du spectacle médiatique par les grands témoins à l'insolence devenue si raisonnable. Sans parler des sous-produits éditoriaux sur la mode en 68, et, pourquoi pas, des livres de cuisine soixante-huitarde.

Pour oublier un peu cet enterrement en grande pompe qui devrait finalement ravir la sarko-gallerie, je me suis offert un beau pavé. Il pèse environ un kilogramme trois cents, et comporte un millier de pages de littérature. Sur la couverture, une belle photographie d'ananas en noir et blanc de 1870, le logo de l'éditeur Christian Bourgois, le titre 2666 et le nom de l'auteur Roberto Bolaño.

Le seul nom de l'auteur me garantit que ce pavé est à l'épreuve de la veulerie des soixante-huitards survivants agréés, avec label rouge (pâle, parfois très pâle, virant étrangement au bleu nuit chez certains).

2666 est le dernier livre écrit par Roberto Bolaño avant sa mort le 14 juillet 2003, à Barcelone. Il a été publié en 2004 en Espagne, et c'est son ami Ignacio Echevarría qui a supervisé l'édition posthume. Il vient de paraître an français, traduit par Robert Amutio.

Roberto Bolaño disait qu'il pourrait vivre sous une table en lisant Borges… Quand les bavardages sur 68 me gonfleront trop les neurones mémoriels, je me mettrai sous une table pour lire Bolaño…


Né en 1953 à Santiago du Chili, d'un père camionneur et boxeur et d'une mère enseignante, il passe son enfance au Chili, dans une petite ville du sud de Santiago. En 1968, espérant une vie meilleure, ses parents s'installent à Mexico avec leurs deux enfants, Roberto et sa sœur. C'est l'année des jeux olympiques qui sont ouverts le 12 octobre, soit dix jours après le massacre par l'armée mexicaine de centaines d'étudiants protestataires regroupés sur la place Tlatelolco.

A Mexico, la ville "où tout est possible", Bolaño décide de devenir poète et abandonne ses études. Plus tard il expliquera les lacunes de sa culture d'autodidacte par le mauvais agencement des étagères dans les librairies, l'empêchant de voler certains livres.

A dix-neuf ans, en 1973, il repart seul pour le Chili, par voie de terre (surtout en car) et sans doute en prenant son temps. Il arrive un peu avant le triste 11 septembre 1973, où l'infâme général Pinochet renverse le président élu Salvador Allende. Roberto Bolaño est arrêté, emprisonné et finalement relâché au bout de huit jours à la suite de l'intervention d'un membre de sa famille (ou de deux gardes anciens camarades d'école).

Il rentre à Mexico où, avec l'auréole du vétéran, il se remet à écrire. En 1974, avec Mario Santiago Papasquiaro et un groupe d'amis exclus de tous les ateliers d'écriture de l'UNAM (Université de Mexico), il fonde le Movimiento Infrarrealista de Poesia qui se réclame du Dadaïsme, des poètes de la Beat Generation, de Rimbaud, de Lautréamont et aussi de Sophie Podolski (une jeune poète belge, suicidée à vingt ans, dont la revue Tel Quel venait de découvrir Le Pays où tout est permis (on peut s'étonner que Philippe Sollers puisse découvrir autre chose que son propre génie, mais c'est ainsi)).





Les infrarréalistes de Mexico
Photo trouvée sur le site www.infrarrealismo.com
où l'on peut aussi trouver le manifeste signé par Bolaño



On peut facilement les imaginer, fous de poésie, insolents, provocateurs, s'attaquant aux institutions culturelles… Octavio Paz fut entre autres de leurs victimes.

Après avoir publié en 1976 une mince plaquette de vingt-deux pages de poésie et intitulée Reinventando el Amor, Roberto Bolaño va quitter le Mexique pour l'Europe. Pendant quelque temps son itinéraire devient erratique: Espagne, France, Belgique, Pays scandinaves, Afrique… Ecriture, rencontres, lecture, petits boulots… Dans les années 80, il se fixe plus ou moins en Catalogne, à Blanes, un village côtier entre Barcelone et Gérone.

C'est là que le trublion poète, accessoirement gardien de camping et vendeur de bijoux, va devenir le grand écrivain de fiction Roberto Bolaño. Il écrit d'abord des nouvelles qu'il présente à des concours. En 1993, il obtient un prix avec un court roman, et progressivement il se fait une réputation dans les milieux littéraires. Mais quand Jorge Herralde, de la grande maison d'édition Anagrama, veut lui proposer un contrat, il ne peut le joindre car Bolaño est trop pauvre pour avoir le téléphone!

Ce n'est qu'en 1996 qu'Anagrama publiera régulièrement Bolaño. Presque toute son œuvre a été traduite en français et publiée par les éditions Christian Bourgois ou Les Allusifs.

Les éléments biographiques réapparaissent souvent dans les nouvelles et les romans de Bolaño (il s'appelle alors Arturo Belano) mais on est très loin de l'autobiographie, très loin aussi de l'autofiction à la parisienne… L'écriture de Bolaño est forte, violente, ample, dérangeante, exigeante pour le lecteur, mais par dessus tout belle et inoubliable.



Roberto Bolaño et Arturo Belano.


Si je devais donner des conseils à qui voudrait découvrir cette œuvre, je ne pourrais qu'indiquer mes trois livres préférés.

Amuleto (Les allusifs), longue nouvelle de 1999. En 1968, à Mexico, Auxilio Lacouture, amie des poètes et de la poésie, reste treize jours cachée dans les toilettes des femmes, au quatrième étage de la faculté de Lettres que la police envahit…

Nocturne du Chili (Christian Bourgois), court roman de 2000. L'agonie d'un prêtre, critique littéraire et poète, qui a donné des cours de marxisme à Pinochet…

Les Détectives Sauvages (Christian Bourgois), gros roman de 1998. Les errances et les dérives des deux poètes Arturo Belano et Ulises Lima, avatars transparents de Roberto Bolaño et de son ami Mario Santiago Papasquiaro…


Dans le numéro 40 (septembre-octobre 2002) du Matricule des Anges Dominique Aussenac s'entretenait avec Bolaño.

Voici quelques extraits:

DA: La poésie occupe dans vos romans une place primordiale. La considérez-vous comme un matériau de base?
RB: J'aimerai croire que ce n'est qu'un simple hasard. Si j'étais un boucher, j'écrirais sur les bouchers et les boucheries. Si j'étais magicien, j'écrirais sur le monde, parfois plein de rancœurs des magiciens. Je suis, ou plus exactement je fus poète, ce qui est la même chose que n'être rien. J'écris sur ce que je connais le mieux, sur ce qui m'a le plus déçu aussi et sur ce que j'admire le plus : le domaine de la poésie, le seul domaine avec celui de la douleur où il est encore possible de se perdre, de trouver des formules merveilleuses (ou plus exactement: la moitié d'une formule) et où l'on peut consciemment ou pas mettre sa propre vie en jeu.

(...)

DA: Justement dans Amuleto où l'héroïne survit grâce à la poésie, vous écrivez "métempsycose, la poésie ne disparaîtra pas. Son non-pouvoir se fera visiblement autrement." Pouvez-vous commenter cette phrase?
RB: Métempsycose est une allusion à mes lectures de Poe. La contre-image de la poésie c'est l'oubli. L'oubli absolu auquel chaque être humain est acculé. L'oubli, cette bataille perdue d'avance, la poésie le combat moyennant des changements, moyennant la magie des changements. Lorsque je parle de "non-pouvoir" je fais référence à quelque chose d'évident : la poésie est un objet somptuaire, dépourvu de pouvoir. Le discours poétique (celui de la vraie poésie) ne tend pas vers le pouvoir. Vers la révolution, mais jamais vers le pouvoir. Je parle de la poésie moderne de l'époque des Lumières jusqu'à aujourd'hui.

(...)

DA: L'humain avec toutes ses approximations, erreurs, ses intuitions, son génie est aussi à l'instar de la poésie, votre matériau premier?
RB: Sans aucun doute. L'être humain et ses envies de vivre. Ses envies de rire. L'être humain qui sait que rien n'a de solution et qui pourtant lutte pour trouver des solutions. Ou parce que son naturel le pousse à lutter. Ou parce qu'il lui semble plus élégant, plus sexy, de lutter que de ne pas lutter.


Et puis ceci, que j'isole d'une réponse de RB:

Au sujet de l'humour: il n'y a que faire l'amour qui est un peu mieux que rire. Ou non, ça dépend. Au-dessus de l'humour et de l'amour il y a peu de choses sacrées, probablement aucune. Ce qu'il y a, c'est parfois un énorme silence facile à confondre avec quelque chose de sacré, mais qui ne l'est pas. Ou il y a de la peur, qui peut aussi se confondre avec le sacré. Mais non, généralement ce qu'il y a, c'est du silence.



3 commentaires:

Françoise a dit…

Merci Guy,

Je découvre cet homme... maintenant qu'il est mort. Mort jeune, et sans doute avait-il encore beaucoup à nous dire.

L'amour, l'humour, la peur, le rire. Le silence.

Je le lirai sûrement.

Guy M. a dit…

Françoise,
Je ne peux que te souhaiter de faire une bonne rencontre avec Bolaño.
En fait, j'aurais dû faire une suite à mon billet, car maintenant je vois que j'aurais dû parler de la virtuosité de la mise en forme de ses romans, de la course contre la maladie de ses dix dernières années (justement ses années de production) et de beaucoup d'autres choses encore...
Mais si j'ai donné envie de le lire, c'est déjà bien.

Françoise a dit…

Oui, je pense que je me l'achèterai. Encore merci, et Joyeuses Pâques.