mercredi 19 mars 2008

Faut-il acheter Le Monde?

Parmi les trésors de ma considérable bibliothèque, je possède un rare exemplaire d'un ouvrage qui a dû être envoyé au pilon. Je l'ai découvert il y a une douzaine d'années, avec une certaine gourmandise, chez un soldeur de tout venant littéraire. Le relisant ce matin, j'ai dû reconnaître que la gourmandise est un bien vilain défaut.

Mais que peut faire un amoureux des œuvres de Georges Perec croisant un livre intitulé Moi aussi je me souviens ? Il oublie toute prudence et l'achète; ce n'est que rentré dans sa turne qu'il regarde le nom de l'auteur. Il s'agissait d'Eric Fottorino. (Editions Balland, 1992)

Malgré son titre ambitieux qui rappelle le fameux Anch'io son' pittore! (et moi aussi je suis peintre!) du jeune Corrège devant une peinture de Raphaël, ce livre est d'une platitude absolue. Perec avait repris une idée exploitée par l'américain Joe Brainard dans son I remember; mais alors que Brainard enfile des souvenirs personnels pour esquisser une autobiographie, Perec distille avec nonchalance des souvenirs impersonnels, et mystérieusement (vocabulaire ? rythme ?) en fait un poème envoûtant. Fottorino a repris l'idée de Perec, et n'en fait qu'une litanie ennuyeuse.



Le livre CD Je me souviens lu par Sami Frey


Désormais, Eric Fottorino est un monsieur important au journal Le Monde (vous dire quoi au juste, je ne peux pas, vous savez bien qu'il n'y avait qu'Alain Minc pour comprendre leur organigramme). Il a le droit de faire des éditoriaux et de les signer, c'est dire!

Lundi soir à Paris, soit mardi matin dans ma province, Le Monde a publié sous le titre osé Avertissement un éditorial signé d'Eric Fottorino.

En trois phrase et une incise, l'introduction esquisse la dégradation rapide de l'image du candidat Sarkozy devenu président Sarkozy.

Le premier paragraphe aborde le résultat des récents scrutins:

«Si la nette victoire de la gauche se nourrit largement de considérations locales, il est clair que le pays a adressé un message d'avertissement à Nicolas Sarkozy. Le taux d'abstention, particulièrement élevé à droite, conforte ce sentiment de bouderie chez une partie des électeurs qui avaient porté leur champion à l'Elysée en mai 2007.»

Notre éditorialiste reprend donc les conclusions que les politologues des instituts de sondage avaient avancées dimanche soir, après avoir passé la journée, voire la semaine précédente, à examiner par transparence les bulletins blancs ou inexistants glissés dans les urnes.

On est dans la situation suivante: nous avons les résultats de diverses enquêtes statistiques, portant sur des échantillons différents, répondants à des questionnaires légèrement différents; de plus une catégorie de la population semble surreprésentée dans les refus de répondre. Un statisticien honnête resterait extrêmement prudent dans ses conclusions. Là, non, tout est clair.

Le pays s'était, en mai 2007, placé derrière Sarkozy dont la «maîtrise du verbe» devait «entraîner l'action dans un dessein volontariste de réformes, de mépris pour l'immobilisme, de volonté d'agir pour remettre en marche un pays sclérosé dans son économie, ses archaïsmes étatiques et sociaux, sa méritocratie en panne». Eh bien, ce pays, le voilà désenchanté, sinon déçu!

Et c'est, bien sûr, l'image du président pipole omniprésent qui a déçu les Français.

Eric Fottorino, s'appuyant sur la popularité de Mr Fillon, indique «la voie à suivre par le président: travailler sans ostentation, se montrer sans Ray-Ban ni montre chic.»

Sans doute effrayé par son audace, il corrige:

«Pour autant, les Français ne demandent pas à Nicolas Sarkozy de sortir de la cuisse du Général, (…) Ils n'attendent pas davantage que l'hôte actuel de l'Elysée cite Chardonne ou Zola avec la gourmandise de Mitterrand. Ni qu'il se pique d'arts premiers ou de civilisations de la lointaine Asie comme son prédécesseur. Personne ne lui demande d'étaler une culture qui ne serait pas la sienne. (…)»

Ben, non, voyons.

«En réalité, les Français ne demandent pas à Nicolas Sarkozy de changer. Ils lui demandent au contraire d'être ce qu'il avait dit qu'il serait: un président actif, arc-bouté sur son programme de réformes.»

Car:

«Avertissement n'est pas rejet. Au contraire. Le président doit comprendre que ses électeurs, et au-delà le pays entier, redoutent plus que tout son échec. »

Conclusion: on retouche un peu l'image, mais on tient ferme sur le fond. Au travail, président, vos électeurs, donc les Français, comptent sur vous!

On pourra s'amuser à constater qu'Eric Fottorino, comme un bon crypto-anarchiste qu'il n'est pas, a glissé dans son texte de quoi le dynamiter en douce: «mais qu'est-ce que la forme sinon le fond qui remonte à la surface?»

Il a dû mettre cela pour ajouter une touche littéraire, pour qu'on n'oublie pas qu'il est écrivain.




PS: En lisant cet article, il est évident que j'ai lu par erreur un courrier qui ne m'était pas destiné. Mais, jusqu'à plus ample informé, je reste citoyen français… même si je n'ai pas voté pour Sarkozy et n'attends rien de bon de sa présidence.

Vais-je rester lecteur du Monde? C'est un autre problème.

3 commentaires:

Françoise a dit…

Quelle chance nous avons ! Le Monde, LE journal de référence ! Objectivité et information à tous les étages ! Mr Beuve-Mery doit en sauter de joie dans sa tombe.

Eric Fottorino... voyons... ne ferait-il pas partie de la famille des célèbres Brossareluire ?

Guy M. a dit…

Meunon! Le Monde est devenu LE journal de révérence (quelqu'un a déjà dû y penser... mais je n'ai pas le temps de chercher...

Françoise a dit…

"LE journal de révérence"

Alors tirons-lui la nôtre...