samedi 15 mars 2008

Le Salon du Livre pris en otage

Le Salon du Livre de Paris est une manifestation organisée depuis 1981 par le SNE, syndicat national de l'édition qui regroupe les entrepreneurs travaillant dans ce beau domaine culturel. Lesdits entrepreneurs sont pour la plupart des professionnels honorables, souvent passionnés et parfois passionnants. Ce n'est pas leur faire injure que de penser que l'installation de "la plus grande librairie de France" à la porte de Versailles n'est pas un investissement à fonds perdus.

Pour donner plus d'éclat à son salon, le SNE a imaginé d'inviter chaque année un pays dont la littérature sera mise à l'honneur. C'était une idée. Etait-elle bonne? Etait-elle tout à fait cohérente? Je n'en sais rien, mais je remarque que, dans les études littéraires, les départements se repartissent plus selon les langues que selon les pays. Quant à définir "la littérature d'un pays", on sent bien que cela ne peut se faire qu'en utilisant cet arbitraire commode qu'est la frontière nationale et en demandant aux poètes leurs papiers.

Cette année, le pays mis à l'honneur est Israël. Ce pays n'a pas que des amis dans le monde, mais il a une littérature (au sens précédent). Cette littérature s'écrit en diverses langues, dont l'hébreu. Les autorités culturelles israéliennes ont choisi de mettre en avant cette langue, ce qui exclut de fait les deux tiers des acteurs de la scène littéraire israélienne, selon Benny Ziffer (directeur de la rédaction du supplément littéraire du quotidien Haaretz). A propos des écrivains invités, le même B. Ziffer affirme ceci: "A partir du moment où l’administration finance le billet d’avion, elle estime que l’écrivain est là pour servir la cause israélienne et elle exige officiellement ce propagandisme dans un contrat que tous les écrivains doivent signer. C’est ce qui s’est passé avec les Salons du Livre de Paris et de Turin." Et il ajoute: "Le grand écrivain israélien Yehoshua Kenaz par exemple n’est pas invité en France parce qu’il a refusé de signer ce document! Or, son œuvre est largement traduite en Français. Et il écrit en hébreu. "

Il semble donc que la délégation israélienne ait eu à tenir compte d'impératifs explicitement politiques. On peut ainsi mieux comprendre, chez B. Ziffer, un certain agacement. Et son appel au boycott.

Car appel au boycott il y eut.

Rappelons qu'un boycott est un acte volontaire de refus de consommer les produits ou les services d'une entreprise ou d'une nation. Le boycott engage, comme la grève, dans une partie de perdant/perdant qui est toujours un peu risquée, et qui ne peut être gagnée que par la participation du plus grand nombre. Sinon, le seul appel au boycott peut avoir un retentissement non négligeable, à condition qu'il ne soit pas déformé par les bavardages culturellement corrects ou étouffé par la surenchère des grenouilles du bocal médiatique (le "ou" n'est évidemment pas le "ou" exclusif des logiciens).

Nous sommes dans ce cas.

L'inauguration du salon par Mr Shimon Pérès a été "presque normale", nous dit 20minutes.fr, qui feint de s'en étonner. Le Monde.fr nous rapporte que le président israélien a estimé que "Ceux qui veulent brûler les livres, boycotter la sagesse, empêcher la réflexion, bloquer la liberté, se condamnent eux-mêmes à être aveugle, à perdre la liberté". Le président israélien entre ainsi dans un champ où les références sont nombreuse et éloquentes: de la destruction des annales par le Premier Empereur en Chine aux brasiers allumés par les fanatiques du Führer, en passant par la (les) crémation(s) de la bibliothèque d'Alexandrie ou les autodafés des places publiques de l'Europe médiévale, on voit qu'il y a de quoi faire. Mais qui a parlé de brûler des livres, à Paris, en 2008?

Sans jouer avec le feu, l'éditorialiste anonyme du Monde du 14 mars
nous rappelle doctement que "Boycotter les livres, voire récuser une langue, a toujours été l'arme des dictatures." On sent bien que l'on frôle de très près la fameuse reductio ad Hitlerum Stalinumque, et c'est l'effet recherché par cette plume allusive qui a intitulé son papier "Le salon pris en otage".

J'en profite pour insérer la pause artistique du jour:

Tête d'otage n°1 de Jean Fautrier
(Œuvre de 1944, une époque où le mot "otage" avait un autre sens,
et où les otages n'avaient pas de visages)



La surenchère sur le thème des otages se retrouve dans Libération qui publie, sous le titre «L’appel au boycott du Salon du livre est une prise d’otages», un dialogue entre l'écrivain Sayed Kashua et Bernard-Henri Lévy (le chapeau de l'article le présente comme "philosophe" mais il me semble bien avoir reconnu l'écrivain mondain surnommé BHL). Sayed Kashua est le seul écrivain arabe israélien invité au Salon. L'hébreu est sa langue maternelle. Il n'a pas boycotté le Salon et il ne prétend représenter que lui-même. Il avoue d'emblée un certain malaise:

«Je suis très content d’être là aujourd’hui, et j’espère qu’un jour je serai invité à un Salon du livre et je pourrai simplement dire "je suis un écrivain israélien". Ce qui n’est pas le cas. J’ai été à l’école juive et j’ai grandi en hébreu, qui est ma langue maternelle, mais l’Etat d’Israël a du mal à accepter tout ce qui n’est pas juif.»

BHL peut alors placer une belle tirade où il convoque ses vieux amis écrivains A.B. Yehoshua et D. Grossman, la présence de députés arabes à la Knesset et le modèle d'intégration d'Israël.

Sayed Kashua reprend:

«S.K. : Une étude récente a montré que 75 % des Israéliens souhaitent que les Arabes israéliens quittent le pays. Ce ne sont pas seulement des politiciens fous ou quelques personnes isolées. Vous me parlez de David Grossman comme votre ami et j’en suis très heureux. J’aimerais pouvoir dire qu’il est aussi le mien, mais quelquefois je me sens attaqué. Il y a quelques semaines, Avraham B. Yehoshua m’a attaqué dans une interview dans Haaretz disant que je ne devrais pas écrire en hébreu mais en arabe. J’ai le sentiment que la majorité des Israéliens veulent vivre à côté de nous, mais séparés.»

BHL nie cette attaque d'A.B Yehoshua sur le droit d’écrire en hébreu.

Sayed Kashua cherche alors à préciser son rapport à l'hébreu et son amour de cette langue; mais BHL conclut rapidement sur un compliment paternaliste et un rappel à l'ordre:

«BHL: Je veux juste ajouter que vous ne parleriez pas l’hébreu, et vous ne le parleriez pas si bien et avec tant de grâce et de talent, si l’Etat d’Israël n’existait pas.»

J'ignorais que l'immense BHL lisait et entendait l'hébreu au point de pouvoir juger de la langue d'un écrivain.

Quant à son interlocuteur, Sayed Kashua, qui était venu parler de littérature, BHL ne l'a pas entendu.



PS: Sur les écrivains du camp dit de la paix, présents au Salon, il est instructif de lire Le nouveau philosémitisme européen de Yitzhak Laor, aux éditions La fabrique.
Les éditions La fabrique sont présentes au Salon du Livre et en marge du Salon. Les informations utiles sont ici.

4 commentaires:

Françoise a dit…

Bonjour Guy,

J'avais des doutes sur l'opportunité de boycotter ce salon. Depuis deux jours je n'en ai plus. La lecture de ton billet (on se tutoie?) me conforte dans cette position.

Quand Shimon Peres se permet de dire :

"Si encore ils boycottaient seulement les livres, mais qu'ils ne boycottent pas les Dix commandements, y compris "Tu ne tueras point".

Jusqu'où peut-on être cynique, ou inconscient ?

Françoise a dit…

J'ai oublié de donner la référence de l'article qui rapporte ces propos (entre autres), la voici :

http://tempsreel.nouvelobs.com/actualites/international/proche_moyenorient/20080314.OBS5009/vif_incident_entre_shimon_peres_et_de_jeunes_juifs_lors.html

Posuto a dit…

Est-ce que tout le problème au fond ne viendrait pas d'un mauvais timing et de mauvaises décisions ? Trop de "politiques" qui placent la littérature en bouclier. Et puis aussi ce distinguo qui me laisse rêveuse sur "c'est une langue qui est invitée et pas un pays"...ce qui ressemble pour moi à une mauvaise excuse un peu pitoyable.
Boycott ou pas, ça a le mérite de mettre des problèmes sur la table. Le problème c'est que ces problèmes ne se résoudront pas au salon du livre.
(sinon, au fond est-ce qu'on ne va pas être confrontés aux mêmes genres de débats avec les Zeujolympiques ?...)
Kiki (qui comprend pas tout, mais qui essaye)

Guy M. a dit…

Françoise,
Merci pour ton lien.
Je n'ai trouvé l'allusion aux dix commandements qu'après avoir posté mon billet grâce à un coup de gueule du camarade Fontenelle. Cela dépasse tout...

Kiki,
Officiellement, on invite la littérature d'un pays, donc le pays d'abord. D'où au départ des choix politiques. Si on invite l'Espagne, les responsables espagnols peuvent décider de ne représenter que le castillan (et on sera privés de la présence de l'excellent Sergi Pamies, qui écrit en catalan, ou du grand Bernardo Atxaga, qui écrit d'abord en basque). L'idée de départ est incohérente...
Et cette année on arrive au maximum de confusion, et de cynisme aussi (voir le lien donné par Françoise)