jeudi 23 avril 2009

Scénographie des morts

Comme tout le monde sait que je suis un authentique vieux jeton rétrograde, labellisé années cinquante, personne ne s'étonnera que la fermeture, par décision de justice, de l'exposition Our Body, me laisse aussi froid qu'un macchabée dans un amphithéâtre désert. Je n'avais aucune intention de me rendre à cette exhibition.

Par ailleurs, je dois bien avouer, honteusement bien sûr, que je ne suis pas encore tout à fait décomplexé face à l'irruption de la mort dans nos vies et face à la trace qu'elle laisse devant nous: le cadavre. Si j'ai, jusqu'à présent, fréquenté peu de cadavres, tous m'ont marqué. pour certains, j'ai assisté à ces veillées funèbres que l'on faisait encore dans nos campagnes, rituels où se rassemblaient une famille, un village. La mort a gardé pour moi cette fade odeur qui régnait dans la chambre aux volets fermés, combattue par celle du café que l'on resservait machinalement dans la cuisine...

Page du site dédié à l'exposition.

Représentée par monsieur Pascal Bernardin, la société Encor Events SARL, qui proposait cette manifestation à l'Espace 12, boulevard de la Madeleine, et projetait de la transplanter au Parc Floral de Vincennes, a fait appel, et essaye de convaincre de ses bonnes intentions pédagogiques, mais sans donner davantage de détails sur l'origine des corps, tous chinois, et provenant d'une certaine fondation Anatomical Sciences and Technologie de Hong Kong.

La pédagogie est un art délicat, assez peu pratiqué par les organisateurs de spectacles et créateurs d'événements. En l'occurrence, je ne suis pas convaincu que le fait de se voir en cadavre soit un déclencheur efficace de la connaissance, ou du désir de connaissance, de son corps. En outre, cette connaissance ne saurait se réduire à la stricte anatomie d'un ensemble d'os, muscles, vaisseaux et tendons, mis en scène avec plus ou moins de réalisme... Je suis assez heureux que mon médecin, qui est un excellent anatomiste et m'a souvent entretenu avec beaucoup de patience et de délicatesse des interactions entre mes os, muscles et tendons, puisse avoir une telle connaissance de mon corps sans avoir besoin de m'imaginer dépiauté, mais en utilisant avec compétence son sens de la déduction.

On peut dire que la connaissance de l'anatomie s'est nourrie d'une grande familiarité avec les cadavres, souvent de condamnés, qu'en des temps maintenant anciens, on disséquait en secret, puis en public. Mais je ne peux m'empêcher de penser que la pratique, privée ou publique, de la torture a également été une riche source de savoir sur l'organisation du corps humain.

Et je me demande si la mise en scène de ces dépeçages d'êtres humains, vivants ou morts, ne flatte pas dangereusement un thanatotropisme latent de l'humanité, qui n'a pas grand chose à voir avec le désir de connaissance.

Leçon d'anatomie: le lingchi.
Exécution de Fu-Zhu-Li le 10avril 1905.

Selon monsieur Pascal Bernadin, "il y a 18 à 20 expositions anatomiques du même type en ce moment à travers le monde, aux Etats-Unis ou en Europe, et qui n’ont jamais été interdites".

Soit.

François d'Aubert, le directeur de la Cité des Sciences, qui a l'avantage d'avoir une expérience à la fois dans l'organisation d'événements et dans la vulgarisation scientifique, déclare au Figaro que la Cité n'envisage pas d'accueillir une exposition anatomique de ce type:

L'alibi scientifique lui paraît extrêmement faible, "C'est une prime au voyeurisme sous couvert de science et de pédagogie". Toujours selon le comité d'éthique consulté, cette « mise en scène » a permis de contourner la loi : "La commercialisation du corps fait l'objet d'une interdiction majeure ; or cette mise en scène comporte un aspect commercial non équivoque".

Une leçon de pédagogie scientifique par Gunther Von Hagens.

Le même article nous apprend:

En 2007, la Cité des sciences, avait également opposé un net refus à Gunther Von Hagens, le père de la plastination, pour son exposition Body Worlds.

En consultant les liens vous pourrez vous faire une première idée du personnage, qui semble louvoyer entre la science, l'art et le spectacle...

4 commentaires:

JBB a dit…

"Encor Events SARL"

Rien que le nom suffit à tout dire… Quel blase pathétique…

(Par contre, ta leçon d'anatomie, c'est du sérieux. J'ai fait la bêtise de cliquer sur l'image pour la voir en grand. J'aurais pas dû…)

Guy M. a dit…

Impressionnant comme raison sociale!

(Cette exécution a été amplement photographiée et a même fait l'objet d'une série de cartes postales...)

pièce détachée a dit…

Pilpoil. Un de mes amants d'hier, mort avant-hier à l'état de squelette, part au feu demain dans une boîte combustible.

Je n'ai pas consulté les liens de la «leçon d'anatomie», qui m'ôteraient peut-être un doute : est-ce bien la photo de cet écorché vif qui fascinait tant Georges Bataille ?

Guy est comme moi, du mitan XXe. Mais pas comme moi Guy sait tout. Guy doit savoir.

Après une période de livres, bois, grêle, ripailles, arbres, soleil, terres, lapins sauvages, c'est bien, très bien, de rejoindre la marche de L'escalier sur laquelle on s'était arrêtée, et de passer l'après-midi à sautiller de l'une à l'autre.

Quel que soit le sujet, c'est tout «consolation et réjouissance», comme disait ce Bourguignon en diable (!) de Père Binet au chevet des affligés et moribonds.

Un verre de ratafia : au respect des trépassés faméliques, de leur dépouille. Un autre : pour L'escalier avec toutes ses marches descendantes, montantes et à venir. Alleluia au plus haut des nuages fuligineux !

( — un verre pour chaque marche ? hrmm...)

Guy M. a dit…

Bon retour dans l'escalier...

Curieusement, alors que cette infâme exécution a été la plus photographiée, c'est une photo d'une autre, antérieure, que Bataille a eu entre les mains. Je crois qu'on y voyait plus nettement l'horripilation du condamné qui, bourré d'opium, souriait...

Ceci dit, je suis bien partisan du verre en mémoire des trépassés. Le café de nos veillées funèbres était souvent arrosé...