mardi 1 novembre 2011

Poésie pour la main gauche

D'une certaine manière, la poésie me dit quelque chose. Mais pour dire cette chose qu'elle me dit, il me manquerait justement la manière. Aussi me semble-t-il souvent préférable de dire un poème, malgré ma diction atone, bien peu sonnante mais assez trébuchante - surtout si je dois le faire de mémoire...

Et le poème se passe bien de l'emphase qu'y mettent certains cabotins. Ainsi que de leurs commentaires.

Lorsque j'ai appris que Tomas Tranströmer, qui est de ceux dont la poésie me dit quelque chose, venait d'être choisi comme lauréat du prix Nobel de littérature 2011, j'ai pris plaisir à poster quelques belles photos de Dan Hansson pour accompagner deux poèmes, Sombres cartes postales et Les ratures du feu, tirés de La place sauvage, un recueil de 1983.

Que cela leur ait dit quelque chose ou pas, mes trois lectrices et deux lecteurs ne m'en ont rien dit.

Quelques heures avant, mais je m'en suis aperçu trop tard, Zineb Dryef avait mis en ligne le second de ces deux textes, à titre de "cadeau" destiné aux passant(e)s et riverain(e)s du site de Rue 89. En parcourant les réactions, on constate que le cadeau fut diversement apprécié. Ainsi, un "citoyen", par ailleurs "internaute", laisse ce commentaire revêche de consommateur frustré :

Un peu très léger comme article.
Juste un poème apparamment pas si bien traduit.

C'est qui ce Monsieur Tranströmer ?
Pourquoi a-t-il eu le Nobel ? Quelles sont ses qualités personnelles, qu'elle est la particularité de son oeuvre, celle-ci est-elle importante (en quantité), rare, qu'en est-il ?
L'article ne dit rien.
On dirait une brève de l'AFP.
: (

S'il vous plaît, Rue89, faites un vrai article sur cet Homme !
Sinon j'irai voir ailleurs, et de toute façon, je vais continuer à lire 1Q84 de Haruki Murakami dont je suis fan depuis un bon nombre d'années maintenant...

(Je ne suis pas sûr que l’œuvre de Haruki Murakami mérite une recommandation aussi inepte...)

D'autres internautes, peut-être inspiré(e)s par le "apparamment pas si bien traduit" de notre "citoyen", s'emploient à démolir la traduction que Jacques Outin nous a offerte - car une traduction de poésie est toujours un cadeau...

Jacques Outin au cours d'une lecture,
avec Matthias Debus à la contrebasse.
(Photo : A. Muff)

Si la clientèle mal embouchée de Rue 89 a eu droit à un cadeau poétique, celle du BibliObs a dû se contenter des prosaïques considérations de Grégoire Leménager s'interrogeant sur d'éventuelles fuites bousculant le marché des paris en ligne, et s'avisant que "M. Kjell Espmark (...) est à la fois le préfacier des œuvres complètes de M. Tranströmer et, plus accessoirement il est vrai, l’actuel président du Comité Nobel". D'où le soupçon qu'il y ait eu "non seulement des fuites, mais encore du copinage chez les Suédois"...

(L'excitante question des "fuites" sera reprise par David Caviglioli en deux articles d'une profonde inanité.)

Grégoire Leménager, qui apparemment aime bien les ragots de fond de couloirs, se fait un plaisir de renvoyer au blogue d'Aliette Armel, "qui avait accompagné Le Clézio à Stockholm en 2008, et connaît assez les coulisses du Nobel pour parler en connaissance de cause", où l'on découvre "pourquoi les Nobel ont hésité à récompenser Tranströmer" :

Concernant Tranströmer, l'académie suédoise de littérature a longtemps hésité. Depuis son attaque cérébrale, les jeux semblaient définitivement faits : son empêchement quasi certain à tenir son rôle dans la représentation théâtrale grandiose de la remise des prix, le 10 décembre, semblait constituer un empêchement irrémédiable.

Et Aliette Armel conclut :

La surprise est heureuse : les partisans de la splendeur du fonds l'ont emporté sur les garants de la forme.

A moins que ces balourds de Suédois cérémonieux aient enfin admis qu'un poète en fauteuil peut aussi revêtir l'habit...

... et être mis en lumière.
(Photo : Dan Hansson.)

Dans Baltiques, dont la première édition date de 1974, soit une quinzaine d'années avant l'accident vasculaire cérébral qui le laissa hémiplégique et partiellement aphasique, Tomas Tranströmer écrivait :

(...)

2 août. Quelque chose voudrait être dit, mais les mots ne suivent pas.
Quelque chose qui ne peut être dit,
aphasie,
il n'y a pas de mots, mais peut-être un style...

Il arrive qu'on se réveille la nuit

et qu'on jette très vite quelques mots
sur le papier le plus proche, dans la marge d'un journal
(les mots rayonnent de significations !)

mais le matin : les mêmes mots ne veulent plus rien dire, des gribouillis, des lapsus.
Ou les fragments du grand style nocturne qui nous aurait frôlés ?

La musique vient à quelqu'un, il est compositeur, on le joue, il fait carrière, devient directeur du conservatoire.

Le vent tourne, et il est condamné par les autorités. Son élève K*** se voit promu procureur général.
On le menace, on le dégrade, on le bannit.
Quelques années plus tard, la disgrâce est levée, on le réhabilite.
Vient alors l'hémorragie cérébrale : paralysie du côté droit accompagnée d'aphasie, il n'arrive à saisir que des phrases simples, il ne trouve plus les mots.
L'élévation ou le blâme ne l'atteignent donc plus.
Mais la musique reste, il compose toujours dans le style qui est le sien,
et devient une sensation pour les médecins durant le temps qui lui reste à vivre.

Il écrivait de la musique sur des textes qu'il ne comprenait plus
- de la même manière
qu'avec nos vies nous exprimons quelque chose
dans le chœur des lapsus fredonnés.

(...)


(Extrait de la section V de Baltiques, dans la traduction de Jacques Outin.)

Pour construire cette large métaphore de la parole poétique au bord de l'ineffable, Tomas Tranströmer évoque le "cas clinique" du musicien soviétique Vissarion Chebaline (1902-1963) ancien directeur du conservatoire de Moscou, destitué par Staline en 1948, qui, à la suite de deux attaques cérébrales, en 1953 et 1959, fut atteint d'une "aphasie sans amusie".

(Quant au "procureur général", son œuvre et son nom peuvent être oubliés.)

On peut donc s'étonner de lire, toujours sur le site de BibliObs, ces propos de Renaud Ego, recueillis par Clément Barry :

Il a évoqué sa propre situation dans un de ses ouvrages, Baltiques, où il décrit un pianiste qui perd toute la maîtrise de son instrument après avoir été frappé par un AVC.

Puisque, dans Baltiques, on ne trouve pas de "pianiste qui perd toute la maîtrise de son instrument", il faut croire que Renaud Ego, qui a pourtant signé un court essai (plutôt intéressant) servant de postface aux Œuvres complètes 1954-2004, parues en Poésie/Gallimard, n'a pas relu Tranströmer depuis un bout de temps...

Tout est là, pourtant...
Avec une postface de Renaud Ego.

Musique et poésie sont venues à Tomas Tranströmer en son adolescence et lui sont restées quand, dans son âge mûr, un "incroyable affront" lui est passé "sur la tête comme un sac".

Privé de l'usage de sa main droite, il a continué à jouer son piano de sa seule main gauche sur des pièces que ses amis musiciens lui ont offertes.

A part le fameux Concerto pour la main gauche que Ravel écrivit pour Paul Wittgenstein - qui trouvait qu'il ne sonnait pas -, je ne connais que peu de pièces de piano destinées à la main gauche. Je ne connais ni les réductions faites par Wittgenstein lui-même ni les œuvres spécialement écrites pour lui. Et je connais encore moins la musique que joue Tranströmer. Mais je repense à l'étrange impression ressentie, il y a bien longtemps, en écoutant une amie pianiste s'imposer, pour affiner son interprétation, la contrainte de ne jouer que la seconde portée des morceaux qu'elle travaillait. Parfois ne s'entendait que la ponctuation d'accords et de rythmes marquant les fondations d'une architecture encore à édifier... Mais parfois aussi, dans les profondeurs des notes graves, se révélait un "quelque chose", resté jusque là inentendu de mon oreille rustique.

Je me demande s'il n'y a pas, justement, quelque chose de cet ordre qui me parle dans les derniers poèmes publiés par Tomas Tranströmer en 2004, sous le titre La grande énigme.

Le poète qui, depuis 1990, a privilégié les formes courtes, y propose quarante-cinq haïkus regroupés en onze sections d'ampleurs inégales.

Impossible de ne pas y entendre résonner les graves :

La mort se penche
sur moi, un problème d'échecs.
Et elle a la réponse.


PS 1 : A propos de cet agaçant "empêchement quasi certain à tenir son rôle" (etc.), ces quelques images d'une interview de Tomas Tranströmer, et de sa femme Monica Tranströmer, faite après l'annonce de son prix Nobel :




PS 2 : Après avoir disparu des rayonnages des libraires, les livres de Tomas Tranströmer, tous traduits par Jacques Outin, ont été réimprimés et sont à nouveau disponibles.

On trouvera en bonne place le Poésie/Gallimard déjà signalé, bien sûr, mais les amateurs de belles mises en page pourront s'offrir La grande énigme, aux éditions Le Castor Astral.

Et, chez le même Castor, il faut signaler la jolie édition, illustrée de photographies et de facsimilés, de Les souvenirs m'observent, recueil de proses où, à l'approche de la soixantaine, Tranströmer évoquait son enfance et son adolescence.

6 commentaires:

Olivier a dit…

Comme ça m'avait dit quelque chose la première fois, je mets un commentaire aujourd'hui.

Je n'étais pas au courant de ce critère de sélection des Nobel selon lequel il faut être en pleine santé, presque présentable et bien coiffé, le col repassé et les chaussettes propres, pour être célébré.

Je découvre Tranströmer sur votre blog. C'est une belle rencontre.

Guy M. a dit…

Admettons que Le Clézio ne devait pas manquer de prestance...

Mais le regard et le sourire de Tranströmer ont beaucoup de classe.

(Et ce ne sera pas la première fois qu'un lauréat fera prononcer son discours par quelqu'un d'autre.)

pièce détachée a dit…

Il manque à Aliette Armel, pour«parler en connaissance de cause» depuis les coulisses, d'avoir réussi à accompagner Elfriede Jelinek à Stockholm en 2004. C'est ballot ! Jelinek, même pas malade, juste agoraphobe, avait fait connaître, en des termes beaucoup plus féroces, «son empêchement quasi certain à tenir son rôle dans la représentation théâtrale grandiose de la remise des prix». Elle a envoyé à Stockholm une vidéo faite par ses soins.

Inutile, pour parler en expert, de rappeler qu'on s'est promené au bras de Le Clézio soi-même en personne. C'est sur le site du Nobel, et tout bêtement sur Wikipédia, direct en français.

La vulgarité de ces gens me ferait regretter d'essayer de quitter cette impasse au fond de laquelle tous les mots se castagnent au milieu des poubelles éventrées de l'absurde...

Arf !

Guy M. a dit…

Tu sais que tes remarques me manquent ?

Merci pour celles-ci, en tout cas...

(Car, évidemment, j’étais passé à côté de ce que tu dis.)

Pfff...

pièce détachée a dit…

«...passé à côté...» — tu veux dire : de cette impasse ? (je te le souhaite) ...
...

Guy M. a dit…

Je connais trop la topographie de certaines impasses - et il y en a tant ! - pour jamais prétendre être passé à côté de telle ou telle.

Ce que je te souhaite est difficile à dire, mais facile à comprendre.

Et je te le souhaite.

(En fait, j'avais raté les références que tu donnais.)