mercredi 4 février 2009

Remous dans la soupe mathématique

L'article de Denis Guedj, paru dans Libération au mois de décembre, risque d'être passé inaperçu à la plupart, et pourtant on continue d'en parler dans la mare aux canards mathématiques. Il était intitulé Ces mathématiques vendues aux financiers et adoptait un ton polémique et, disons-le, grandiloquent, pour parler de ces mathématiques appliquées à la finance (MAF) dont l'existence a été révélée au grand public par la question (réelle) de leur rôle dans le développement de la crise financière.

Ce point de vue suivait les déclarations de Michel Rocard sur ces "professeurs de maths qui enseignent à leurs étudiants comment faire des coups boursiers", allant jusqu'à dire, dans un dernier effet de manche avant la retraite: "Ce qu’ils font relève, sans qu’ils le sachent, du crime contre l’humanité." Denis Guedj, qui juge cette phrase excessive, n'en donnait pas moins ce portrait sévère des dits étudiants:

Cornaqués par un quarteron de mathématiciens appliqués, aux carrières marquées du sceau de leur fascination pour le marché, ces jeunes golden génies de 23 ans, tout juste sortis de l’adolescence, pour qui les maths ne sont pas une connaissance, mais un instrument de puissance au service des puissants, jouent à la finance, au mieux dans une inconscience polissonne, au pire dans un cynisme condamnable. Abominablement ancrés dans le temps et dans le réel, pragmatiques maladifs à l’esprit stochastique, ils ne cessent de jongler avec la durée, les retards, les avances, le virtuel, le potentiel, et ne parviennent qu’à produire un présent douloureux.

Avant d'attaquer leurs professeurs:

Certains chercheurs, par choix idéologique, intérêt financier, arrivisme, se sont délibérément installés dans le camp des puissants. Je regarde ces chercheurs comme des «ennemis», ils travaillent au malheur du plus grand nombre.

Et leurs résultats:

Gestion des risques, je me marre ! Il faut être gonflé pour affirmer que les MAF ont pour principal objet la gestion des risques. Voilà des experts haut de gamme, à l’intelligence brûlante, armés d’un nouveau savoir aux performances majeures, génies formés pour évaluer les risques et qui n’ont rien vu venir… Rien ! Circulez, y a rien à voir. Que voilà un savoir efficace et des experts compétents !

Canard mathématique du XVIIIème siècle.
(Pour ne pas amplifier la polémique)

Les enseignant et les chercheurs en mathématiques appliquées à la finance avaient, dès le mois de novembre, réagit à la pression de la crise sur leur domaine. On peut consulter en ligne le numéro 87 de Matapli, bulletin de la Société des Mathématiques Appliquées et Industrielles, consacré au sujet Mathématiques financières et industrie bancaire.

Dans son éditorial, Denis Talay, président de la SMAI souligne

qu’on ne saurait trop expliquer autour de nous que les mathématiques ne sont pour rien,
techniquement, dans la crise financière actuelle, les seuls vrais ressorts des bulles spéculatives étant l’appât de gains faciles et de graves manques de contrôle des marchés.

Ce qui me semble un peu court...

Nicole El Karoui est rapidement montée au créneau pour la défense des MAF, et Denis Guedj la met en cause dans son article en la baptisant "la diva des médias". Il se trouve que madame El Karoui, brillante mathématicienne, est une des pionnières françaises dans le domaine des mathématiques financières et est une des responsables du Master de Probabilités et Finances de l'Université Paris VI, cohabilité avec l'Ecole Polytechnique, qui forme les quants (analystes quantitatifs) que le monde nous envie. Elle les présentait ainsi en mai 2007:

Le métier, apparu dans les années 70, s’est fortement développé dans les salles de marchés des banques d’investissement dans les années 90, parallèlement à l’essor des produits dits "dérivés". Les quants participent à la création de ces derniers avec les traders, les structureurs voire les clients. Son rôle consiste surtout à modéliser, calculer, programmer et simuler des modèles mathématiques pour évaluer les produits en fonction de multiples paramètres mais surtout mettre en place les stratégies de couverture des risques inhérents à ces produits, entre autre la défaillance des émetteurs pour les dérivés de crédit.

Cette formation attirait jusqu'ici une bonne partie de nos étudiants les plus brillants...

Il est permis de s'inquiéter pour leur avenir...

A ma connaissance, Nicole El Karoui n'a pas répondu à l'article de Denis Guedj. Peut-être ne le fera-t-elle jamais.

En revanche, j'ai pu lire les réponses de Bruno Deutsch et de Denis Talay.

Si l'article de Guedj tient du coup de gueule, les réponses tiennent plutôt du coup de menton méprisant par leur utilisation d'un argument qui m'a un peu surpris.

Il s'agit de contester à Denis Guedj la qualité de "mathématicien", au prétexte que sa liste de publications se limite, dans le domaine mathématique, à sa thèse.

Quelque chose me gêne fort dans ce reproche: j'y retrouve trop ce grand air péremptoire, cassant et prétentieux que l'on prête trop souvent aux mathématiciens...

Ce qui me gêne encore plus, c'est de trouver ceci sous la plume d'un chercheur (Denis Talay) écrivant sur le site Images des Mathématiques que le CNRS tient pour justement diffuser une autre image des mathématiques et des mathématiciens...

Denis Guedj n'a probablement démontré aucun théorème non trivial (rien ne me prouve que monsieur Talay l'ait fait), mais il a, par son travail d'écrivain, intéressé davantage le grand public, qui dépasse largement l'annuaire des anciens élèves de Normale Sup, que ne saurait le faire la mesquine réaction d'un matheux soucieux de la reconnaissance de ses publications.

7 commentaires:

JBB a dit…

c'est bien beau tout ça. Mais maintenant, je ne sais plus quoi penser : on peut les brûler en place publique, ces mathématiciens qui font dans la finance ?

(J'aime bien quand tu parles ainsi de domaines auxquels je n'entrave que pouick. Pour moi, les maths, c'est exotique)

Guy M. a dit…

Ce qui me gêne chez eux c'est qu'après avoir bien mangé au râtelier de la finance, ils se retranchent derrière les résultats obtenus sur le plan scientifique, dont on repère les conséquences pratiques.

Alors, on peut les bruler un peu;ils repousseront...

mathoscope a dit…

La plupart des arnaques sont basées sur les maths, elles consistent à faire espérer de gros pourcentages de bénéfice. Cette fois on a utilisé des maths supérieures pour arnaquer les couches supérieures de la société, mais on reste dans le schéma de l'arnaque classique. Ce serait comique s'il n'y avait pas les conséquences désastreuses pour le reste de la population.

Anonyme a dit…

Ce qui est remarquable sur le site image des mathématiques (qui a publié la réponse de Talay), c'est la complète liberté de ton laissée par le CNRS. Il ne s'agit donc pas d'une opinion officielle des chercheurs du CNRS, mais de celle de Mr Talay. D'autres opinions assez iconoclastes sont exprimées sur ce site.http://images.math.cnrs.fr/
Emmanuel.

Guy M. a dit…

@ mathoscope,
Je ne suis pas persuadé que le "modèle" de l'arnaque soit bien pertinent dans ce cas. Cela me semble un peu réducteur.

@ Emmanuel,
Le site est effectivement très riche et je pense qu'on peut y trouver de quoi satisfaire sa curiosité à tous niveaux. Je regrette que le "coup de menton" de Denis Talay.

JBB a dit…

"Alors, on peut les bruler un peu;ils repousseront..."

Si c'est juste un peu, c'est cool :-)

Guy M. a dit…

C'est aussi, hélas, le triste argument: "c'est un sale boulot, mais si nous (qui avons une si belle conscience) ne le faisons pas, d'autres (avec une laide conscience) le feront..."