mercredi 2 avril 2008

Une bonne tête

Ce n'est pas pour faire le malin, mais je trouve que monsieur Xavier Darcos a une bonne tête. Une bonne tête d'inspecteur de l'éducation nationale à l'ancienne.

Je ne suis pas sûr que vous voyiez ce que je veux dire. D'autant plus (ou moins) que mon impression est assez subjective, je l'avoue, mais nourrie d'une longue expérience et d'une fréquentation épisodique de ce type de personnel de notre ministère.

Un inspecteur est un monsieur correctement habillé (costard-cravate, ni trop plouc, ni trop élégant) qui arrive aux aurores dans un établissement d'enseignement, pour y faire des inspections individuelles et une réunion générale. Vous le voyez traverser la cour et passer dans les couloirs, échangeant des banalités avec le proviseur ou son adjoint. Parfois, vous le voyez s'avancer vers la machine à café, toujours accompagné du proviseur ou de son adjoint, affichant un semi-sourire bonnasse et l'air faussement cordial de celui qui sait son autorité peu contestée. Si vous vous trouvez sur son chemin, il vous faudra bien sûr le saluer et accepter sa molle poignée de main. Vous pourrez alors observer, pendant qu'il vous fixe d'un œil incisif, le raidissement du sourcil qui trahit l'effort de mémoire: "L'ai-je déjà rencontré? Si oui, quel est son nom? Où figurait-il sur le trombinoscope?" En général, il n'a pas de monnaie pour prendre son café, et le proviseur ou son adjoint non plus… Sa présence immobilise la machine et vous gâche très sérieusement votre début de journée.

Je leur ai toujours trouvé de bonnes têtes à tarte, car ils ont souvent su réveiller en moi une très ancienne pulsion gloupière.

Peut-être voyez vous un peu mieux ce que je voulais dire.


© Thierry Zoccolan AFP

Alors qu'un certain mécontentement se fait jour dans les lycées et que ce mécontentement s'exprime dans la rue, monsieur Darcos a accordé, le 1er avril, un entretien à Laure de Charrette du quotidien 20minutes .

Puisque les manifestants lui reprochent un grand nombre de suppressions de postes dans le second degré, monsieur Darcos aborde d'abord ce point, aidé par la première question: "Pourquoi supprimer ces postes : vous dégraissez le mammouth?" (Il faudrait peut-être se débarrasser un jour de ce poncif journalistique du "dégraissage", non? On manque de "créatifs" dans les rédactions?)

"Mais non! D'abord, nous ne renouvelons pas 8.830 emplois de professeurs, sur 900.000. (…)"

Répond Monsieur Darcos.
 

Là, je m'arrête un peu et cherche confirmation. Je lis dans LeMonde.fr que les manifestants "protestent contre les 8 830 suppressions de postes prévues à la rentrée 2008 dans l'enseignement secondaire public." Or, dans l'enseignement public, il y avait en 2006-2007, selon la brochure téléchargeable du ministère, 413 107 enseignants dans les établissements du second degré.

J'ai comme l'impression que quelqu'un se trompe. Ou que l'on veut me tromper et m'égarer avec cette histoire de chiffres…

D'ailleurs les chiffres bruts n'intéressent pas vraiment monsieur Darcos:

"En septembre, sauf cas marginaux, le même service public sera offert aux élèves. Et puis la qualité des cours ne dépend pas du nombre de professeurs. La preuve, on a un des meilleurs taux d'encadrement au monde, avec un prof pour 12 lycéens, or on perd des places dans les classements mondiaux. L'école va mal."

Ce qui l'intéresse, nous l'avons compris, c'est l'aspect qualitatif. Or la qualité, c'est comme tout maintenant, ça se mesure! Et monsieur Darcos nous cite deux "indicateurs" de qualité employés dans son ministère: le taux d'encadrement et les classements mondiaux.

Sur ces derniers, il est peu loquace, mais faisons-lui confiance: nous ne sommes pas bons.

Mais nous avons un des meilleurs taux d'encadrement du monde.

Le taux d'encadrement s'obtient en prenant fermement d'une main le nombre total d'élèves du second degré et en le divisant de l'autre, avant qu'il ne s'échappe, par le nombre total des enseignants. Vous obtenez, pour 2006-2007, et toujours selon le ministère, 12,2. Maintenant que vous l'avez bien en tête, essayer de ramener ce rapport à du concret (c'est comme cela que l'on peut essayer de comprendre ce que représente un pourcentage). On peut se faire l'image suivante: tout le monde (élèves et professeurs) étant rassemblé dans une grande prairie au bord de l'eau, chaque professeur peut pique-niquer avec 12,2 élèves. Mais quand tout le monde entrera en classe, une partie des enseignants présents iront corriger leurs copies (en pestant parce que cette démonstration leur a fait perdre du temps) et les autres retrouveront leurs groupes de 27, 32 ou 37 élèves (en râlant parce qu'avec tout ça le programme n'avance pas).

On ne nous donne jamais par exemple le nombre moyen d'élèves qu'un enseignant doit suivre durant une année scolaire… Quatre-vingt, cent, cent vingt, cent cinquante?.. Cela pourrait avoir un certain intérêt. Non?

Sachant que nous sommes mauvais avec l'un des meilleurs taux d'encadrement du monde, monsieur Darcos peut poursuivre: "On me demande des postes: je réponds études surveillées, nouveaux programmes, stages, revalorisation du lycée professionnel. Il faut se réformer, changer du dedans, tous nos voisins l'ont fait, sauf nous."

Il doit être content, monsieur Darcos, il a rempli son contrat: il a parlé de "réformer". J'ignore s'il sait que le mot "réforme" est un des mots les plus dévalués chez les enseignants et que, chez certains d'entre eux, on peut déclencher de fort douloureuses crises de fou rire en leur glissant au creux de l'oreille les noms de ses prédécesseurs grands réformateurs.

On l'a compris, monsieur Darcos compte rester ferme face au mécontentement. Son interlocutrice le sait: "On a le sentiment que ce pack de réformes est non négociable. Lycéens et profs défilent pour rien?"

On s'attend à un discours un peu paternaliste sur les inquiétudes de la jeunesse, le dévouement du corps enseignant, et tout ci, et tout ça, bref toutes ces banalités consensuelles que les discours officiels débitent au kilomètre.

Mais non, la France a changé! Le langage scrogneugneu-vieux-réac a maintenant droit de cité (je pense même qu'il envahit la cité, avec tout ce qu'il traîne derrière lui) et monsieur Darcos peut s'offrir le luxe d'être seulement allusif:

"Ces défilés reviennent tous les ans! Il ne faut pas être dupe du discours alarmiste et mensonger de certains syndicats. Et n'exagérons pas la mobilisation des lycéens. Jeudi, ils étaient 4.000 à défiler sur les 450.000 lycéens que compte l'Ile-de-France."


Comprenons le diagnostic: promenades printanières d'adolescents irresponsables encouragés par des syndicats qui mentent.


Sur le traitement des symptômes, vous pourrez trouver des informations édifiantes dans cet article de Rue89 , un point de vue intéressant (comme d'habitude) sur le blog de Flo Py et un rappel sur les méthodes actuellement employées pour répondre au mécontentement dans ce communiqué déjà ancien de la Fsu.

4 commentaires:

Françoise a dit…

Et puis quand les lycéens protestent c'est si facile de les calmer :

http://www.rue89.com/2008/03/30/un-lycee-debloque-a-coup-de-gaz-lacrymogenes

Et ça :

http://www.pour-politis.org/spip.php?article523

Et ça :

http://www.politique.net/2008021902-education-nationale-suppression-de-postes.htm

L'enseignement national a de l'avenir...

Guy M. a dit…

J'avais indiqué le lien vers l'article de Rue89.
Les autres articles indiquent bien avec quel mépris ces choses-là sont traitées en haut lieu.

Françoise a dit…

Désolée pour le lien en double, je les avais tous dans mes archives, j'ai fait un copié-collé sans vérifier.

Guy M. a dit…

Il n'y a pas de mal...

Mais il ne faudra plus faire de remarques désobligeantes sur les copié-collé de certains auteurs (comme Mr Sarkozy, Mr Attali...)