mardi 24 novembre 2009

A l'attention de tous les nés natifs

"Tiens, vous êtes... ? et comment cela vous est-il arrivé ? un beau matin ?
par temps clair ? oh ! de naissance ? diable !"


Marcel Detienne,
Comment être autochtone, Du pur Athénien au Français raciné,
Seuil, 2003.


Monsieur Jacques Chirac, jadis rempart de la démocratie face au péril frontiste, a des renvois.

Comme il faisait trop moche, aujourd'hui, pour m'intéresser aux ricanements d'un crétin né natif de quelque part, je me suis replongé, dès que mes occupations me l'ont permis, dans la lecture du petit ouvrage de Marcel Detienne, Comment être autochtone, Du pur Athénien au Français raciné, que Maurice Olender a accueilli en 2003 dans la Librairie du XXIè siècle, qu'il dirige aux éditions du Seuil.

Ce livre ne fait pas partie de la bibliothèque du Grand Débat de monsieur Besson.

Pour ne pas risquer de devenir un(e) crétin(e) à la couennerie épaisse, plongez-vous dans ces 150 pages, brillantes, érudites, malicieuses, primesautières et toujours intelligentes, et suivez la promenade balisée par Marcel Detienne:

Un tracé familier et qui donne le plaisir de mettre le "naître impur" dans la maison de Cadmos en face de la belle autochtonie athénienne, tout en découvrant combien la hantise du sang épuré de la vieille France alterne aimablement avec la satisfaction du bel enraciné d'hier et d'aujourd'hui sur Hexagone d'après-guerre."

Je ne saurais cacher plus longtemps au lecteur attentif que ces allées et venues entre des manières de se dire autochtone ou de se vouloir "de souche" conduisent à court terme vers une enquête comparative, plus large et donc collective, sur un autre "comment": "Comment dénationaliser les histoires nationales". En Europe et ailleurs.

A la fin de l'Envoi, Marcel Detienne écrit:

Une publicité s'affiche, très vite, pour quel produit ? je déchiffre par habitude: "Personne n'a originairement le droit de se trouver à un endroit de la terre plutôt qu'à un autre." Signé Kant, sans doute un de ces "nouveaux" graffitistes. Sans intérêt.


Sylvain Bourmeau a eu la bonne idée de s'entretenir, pour Mediapart.fr, avec Marcel Detienne, et de mettre à notre disposition trois vidéos (postées le 9 novembre 2009).

Aucune raison de s'en priver.




5 commentaires:

JBB a dit…

A ma grande honte, il faut que j'avoue que je ne connaissais pas ce Monsieur. Il est fascinant, l'un de ces hommes qui parvient à nous élever sans nous donner trop conscience de nos lacunes. C'est très appréciable.

pièce détachée a dit…

Toujours aussi prenant, Detienne : regard d'équinoxe sur le pull rouge, cheveux un rien hérissés, ailes aux mains comme un Pégase qui se donnerait le choix... Quand on pense, ça ressemble à ce qu'il dit [1], et quand on se souvient de «l'École» (Pratique des Hautes Études) et du «Collège» (de France [2]), on peut encore s'y baigner : c'est une culture-rivière qui nous porte, qui était avant et qui sera encore là quand on n'y sera plus, pas une piscine qu'on doit mettre le réveil tous les matins pour y jeter une pastille de chlore.

Mais enfin, vu qu'il se marre tout le temps même quand ce n'est pas drôle, on se demande : il enseigne (quoi ?) à la John Hopkins University — autant dire aux USA (à bas l'impérialisme !), qui ne sont même pas en France où il devrait rester nous instruire. C'est vrai, quoi : un grand ponte (c'est ce qu'il est objectivement) glamour avec un nom bien de chez nous, dans le réchauffé actuel d'identité import-export, c'est de la marchandise gâchée.

Arrière, sirène au rire compulsif ! Ulysse se bouche les oreilles en mp3 :

«Ah ! faiseurs de pamphlets et chercheurs de doctrines, C'est vous, les impuissants, qui nous avez détruits ! C'est votre esprit qui vient crier sur nos ruines : Ne sois d'aucun Devoir, tu n'es d'aucun Pays !» — P. Déroulède, «Sur Corneille», dans Chants du Soldat, Paris, Calmann Lévy, 1888, p. 103 (on notera, en contexte versifié, la place très claire des majuscules à «devoir» et à «pays» : ni en début de vers, ni en césure, d'ailleurs déconseillée aux poètes).

Très utile, le Déroulède vintage, en cas de descente de police sur la bibliothèque.

[1] «Nous élever sans nous donner trop conscience de nos lacunes», écrit JBB. C'est, pour faire bref (non non, de rien vraiment), la base même du travail d'enseignant (éclaireur, passeur, qui t'apprend à fabriquer ta propre lampe et ton esquif).

[2] Sarkozy ne semble pas avoir remarqué là-dedans le mot «France», mais ça ne saurait tarder. De même, quand ma mère voit «beurre» quelque part («haricots-beurre», «petits-beurre»), elle met direct au frigo.

Guy M. a dit…

@ JBB,

Tu me sais toujours ravi de partager les trésors de ma bibliothèque virtuelle... Et Marcel Detienne en est un, pas toujours facile à suivre en ses débuts, mais toujours stimulant.

@ Pièce Détachée,

Je vois que la jubilation intellectuelle de Detienne est contagieuse !

JBB a dit…

@ Pièce Détachée : oui. J'ai eu la chance d'avoir quelques enseignants de cet acabit, enthousiasmants et passionnants. Ceux-là ont vraiment compté.

Sinon, ce qu'il dit sur la sanctification de la civilisation de la Grèce antique me fait penser à cette petite phrase de Pierre Desproges, à l'entrée "Grec ancien" : "Observons un Grec ancien : il est enveloppé dans un drap, il tient un parchemin et il apporte au monde la civilisation"

Hop, c'est tout.

Guy M. a dit…

C'est tout à fait un Athénien (au sens de Detienne) que décrit Desproges.

(Les intelligences se rencontrent toujours.)