lundi 13 juin 2011

Un philosophe mal embouché

Monsieur Luc Ferry, on le sait, est l'un des plus fascinants acteurs de la vie intellectuelle franco-parisienne. Sa récente prestation dans le style "je ne sais rien, mais on m'a tout dit", avec la complicité (involontaire) de monsieur Yves Bertrand, ancien patron des Renseignements généraux, dans une composition inspirée de "je sais tout, mais je ne dirai rien", a été un franc succès public, et notre malicieux pantin a pu s'en réjouir un instant.

Jusqu'à ce que le vilain Canard (Enchaîné) ne révèle que sa position administrative et, par suite, l'origine de ses émoluments, n'étaient pas d'une clarté absolue.

On sait que ce type d'information a le don de faire lever très haut le sourcil ombrageux du contribuable mécontent...

Sans vouloir me prévaloir de mon expérience personnelle en ce domaine - car c'était il y a longtemps, et plutôt que de continuer à toucher mon salaire, j'ai dû en rembourser un et attendre l'autre pendant quatre mois -, il est possible que monsieur Luc Ferry soit de bonne foi, aux prises avec l'un de ces sacs de nœuds que l'administration sait artistement ouvrager.

Mézalors, un simple communiqué, très didactique, aurait dû être suffisant pour éclaircir la situation.

Au lieu de cela, monsieur Luc Ferry s'est très rapidement excédé, et l'on a pu voir cet éminent enseignant, du supérieur il est vrai, commettre l'impardonnable erreur de s'abandonner à une colère mal dominée devant un auditoire à ses yeux trop obtus pour comprendre en quelques mots. Beaucoup de ses collègues, qui remplissent de manière effective la tâche d'enseignement qui leur est dévolue, auraient pu lui déconseiller cette stratégie calamiteuse : devant une classe, la colère doit être parfaitement contrôlée, l'idéal étant tout simplement de la simuler.

Monsieur Luc Ferry a préféré lâcher la bride à son courroux fulminant.

Et rester, ce ouiquende, insensible à l'humour corrézien.

On a pu l'entendre, ce ouiquende. Il parlait assez fort dans les micros.

Sur France-Info, hier soir, il a annoncé qu'il allait "à partir de maintenant poursuivre en diffamation les gens qui prétendent (qu'il) occupe un emploi fictif".

Précisant:

"L'affaire commence à bien faire. L'affaire commence à me chauffer les oreilles et maintenant je vais prendre un avocat pour poursuivre les gens qui disent des conneries."

Et expliquant encore et encore :

"L'idée de remboursement n'a pas de sens. Je suis détaché de mon université dans une autre administration, à savoir les services de Matignon comme président d'un des conseils qui entourent le Premier ministre. Donc, il ne s'agit pas de rembourser."

"Les gens comprennent que je touche deux traitements ou que Matignon va rembourser des heures que je n'ai pas faites, mais c'est grotesque! On ne rembourse pas des heures que je n'ai pas faites. Je suis payé comme président du Conseil d'analyse de la société."

"Si tel ou tel député, si Mme Royal ou l'autre zouave, veut supprimer le Conseil d'analyse de la société mais qu'il le dise, je m'en fous, qu'il le supprime. Mais qu'on ne dise pas que j'ai été payé pour des heures que je n'ai pas faites et que je devrais rembourser. C'est honteux, c'est scandaleux."

(Je n'ai pas regardé si "l'autre zouave" avait réagi...)

Ce n'est pas l'autre, mais celui du pont de l'Alma, à Paris.

A l'heure de mon premier café matinal, monsieur Ferry était toujours sur la brèche, et pas vraiment calmé. Il s'entretenait avec Pascale Clark, dans sa courte séquence "5 minutes avec...". On a pu vérifier qu'il n'est pas faux de dire que l'humeur coléreuse pousse l'individu a des extrémités où il se révèle.

Et c'est en authentique pignouf, d'une incomparable goujaterie, avec le vocabulaire de charretier que seul peut employer un gougnafier parvenu, que je l'ai entendu défendre son considérable "travail" à la tête du Conseil d'Analyse de la Société (CAS).

Pour découvrir le labeur et les produits de ce trop méconnu Conseil, que monsieur Luc Ferry s'emploie actuellement à populariser, en ne ménageant pas son irascible talent, le plus simple est de se rendre sur le site du CAS. Une fois dépassée l'étrange impression d'être arrivé par inadvertance sur une page dédiée aux Editions Odile Jacob, vous pourrez y découvrir l'édito illustré d'un portrait (souriant) du "président délégué", qui est un raccourci de la présentation qui, elle, est agrémentée de photographie de séances de travail plénières.

Un rapide passage en revue de la liste des membres du conseil vous permettra de vous faire une idée de la diversité plutôt convergente des "32 personnalités de tous horizons" qui le composent, toutes "choisies en fonction de leur compétence".

On y trouve, et j'y vais un peu selon mes goûts pour faire cet assortiment,

Christine Albanel, Ancien Ministre de la Culture et de la Communication,
Patrick Artus, Directeur de la Recherche et des Études économiques de NATIXIS,
Jeannette Bougrab, Secrétaire d’État chargée de la Jeunesse et de la Vie associative,
Monique Canto-Sperber, Philosophe. Directrice de l’École Normale Supérieure,
Bernard Fixot, Éditeur,
Mara Goyet, Professeur d’histoire-géographie,
Etienne Klein, Physicien, adjoint au Directeur des sciences de la matière au CEA,
Père Alain Maillard de la Morandais, Prêtre,
Emmanuel Leroy-Ladurie, Universitaire, membre de l’Institut,
Gilles Lipovetsky, Professeur agrégé de philosophie, essayiste,
Alain-Gérard Slama, Universitaire, journaliste,
Lucy Vincent, Docteur en neurosciences et pharmacologie.

Rassurez-vous, le Conseil d'Analyse de la Société ne comporte, parmi ses membres, aucun spécialiste du "social" - quel vilain mot !

Enfin, pour découvrir le sujet de société qui sera prochainement analysé par le CAS, il vous suffira d'ouvrir la dernière lettre de mission reçue du premier ministre. Elle date du 13 mai 2011, et demande un rapport "sur les jeunes" pour le mois de novembre 2011.

On peut trouver que c'est bien court, mais la lettre du premier ministre balise assez bien le travail demandé. Après avoir très modestement fait un bilan de tout ce que son gouvernement a déjà fait pour "les jeunes", monsieur François Fillon écrit :

Aujourd'hui, dans un monde en profonde mutation, les jeunes Français, comme le montrent plusieurs études récentes et contrairement à ce qu'insinuent certains discours trop caricaturaux sur l'état de notre jeunesse qu'on entend ici ou là, restent très majoritairement confiants dans leur avenir individuel et dans leurs capacités personnelles de réussite. Mais ils affichent encore souvent un certain pessimisme quant à l'avenir de leur pays et, pour un certain nombre d'entre eux, une défiance à l'égard des institutions et des médias.

Il nous appartient de prendre en compte les légitimes attentes de la jeunesse pour continuer à faire évoluer notre politique en faveur des jeunes.

A ce titre, je souhaite que vous puissiez analyser les aspirations des jeunes, dans leur diversité, et ce faisant distinguer la part du réel et celle du mythe dans les inquiétudes qui la traversent aujourd'hui.

Si on lit bien, ces messieudames ont déjà le plan de leur rapport, avec, en prime, quelques mots clés et une partie de la conclusion.

Alors, au travail !

12 commentaires:

emcee a dit…

Ca, c'est la peau de banane qu'on lui a jetée pour les paroles imprudentes qu'il a prononcées sur le ministre pédophile. Dans cette caste, ils se tiennent tous par la barbichette.
Cela dit, je ne suis pas fâchée de voir qu'il a été épinglé. Cela fait des années qu'il vit à nos crochets. Et il est arrogant, avec ça.

Bon, son histoire ne semble pas bien tenir debout.
S'il est détaché de l'université pour aller travailler ailleurs, soit il garde sa paie initiale, soit il est payé par l'autre organisme, mais il ne cumule pas les deux.
Or, il semblerait que c'est ce qui s'est passé, non?
Cette histoire de Ferry boîte.

Guy M. a dit…

Il faut s'attendre à voir les peaux de bananes voler assez bas dans les mois qui viennent, effectivement...

Dans le cas de ce pauvre Ferry, il est étonnant de constater que plus il s'explique plus on a l'impression qu'il nous mène en bateau.

Il ne semble même pas capable de dire s'il a été payé deux fois ou non...

emcee a dit…

mouarf!
"Il ne semble même pas capable de dire s'il a été payé deux fois ou non..." eh bien, il noie le poisson, sans doute ;-)

Guy M. a dit…

Ceci dit, le salaire avoué est tout à fait minable...

On espère pour lui qu'il a accès à un véhicule de fonction.

Ysabeau a dit…

J'ai lu le Canard enchaîné (comme pratiquement toutes les semaines) et il apparaît, au vu des documents que ledit volatile communique que monsieur Ferry était au courant dès le début des heures qu'il avait à effectuer. Il semblerait d'ailleurs qu'il n'a pas fait diligence pour que le problème soit réglé, il s'est même plutôt montré très négligent. Alors je ne pense pas qu'il ait une excuse quelconque.

J'imagine qu'un bénéficiaire du RSA par erreur doit, lui rembourser séance tenante les immenses sommes qui lui auraient été consenties par notre société dans sa grande générosité. Parce que lui il vivrait honteusement aux crochets de la société. Mais par contre un ancien ministre...

Guy M. a dit…

Ce qui est curieux, au regard de ce que je sais des administrations, c'est que ces négligences ont généralement pour effet de bloquer le salaire du fonctionnaire qui se détache sans précautions.

Quant au bénéficiaire du RSA, évidemment on l'a à l’œil !

Dorémi a dit…

Je suis sûre que tu trouveras celle-ci bien bonne : http://www.liberation.fr/societe/01012343354-servier-avance-masque-a-matignon
Bise, Monsieur Guy

Guy M. a dit…

Ah ! cette chère Lucy !

"Joint par Libération, Luc Ferry assure que Fillon l’a nommée à sa demande. «C’est une amie de vingt ans», qu’il a choisie avant que le scandale n’éclate pour ses compétences de «biologiste»."

Je crois lui avoir rendu un hommage assez vibrant ici :
http://escalbibli.blogspot.com/2011/01/lamour-toujours-lamour.html

(Ceci dit, la composition de ce Conseil est très intéressante...)

Dorémi a dit…

Ah, oui, ça me disait bien quelque chose…
Cela dit, sa bio n'est pas la seule à ne pas être complète, sur ce site : celle d'Albanel, par exemple, ne mentionne pas son passage par la rue de Valois.

Dorémi a dit…

«(Ceci dit, la composition de ce Conseil est très intéressante...)»

Pas franchement un ramassis de gauchisses, tous ces joyeux drilles, s'pas :-)

Guy M. a dit…

Compétents, mais nommés par le premier ministre, tout de même...

Qui a fait des choix : je remarque que l'on y trouve, pour le monde de l’édition, Bernard Fixot, mais pas Odile Jacob - qui pourtant publie les rapports du CAS.

Et je me demande ce que peut bien faire Mara Goyet dans cet aréopage. Elle omet d'ailleurs de signaler qu'elle en fait partie dans ses bios...

frédéric asselineau a dit…

Le plus amusant est que l'article du "Figaro magazine" auquel il se réfère comme vérité véritante est typiquement un article de rumeur, qui n'est pas signé de Yves Bertrand, mais simplement F. M., qui doit signifier rien de plus que Figaro Magazine !
L'article sur mon blog :
http://asselineau.blogspot.com/2011/06/philoso-fion.html