dimanche 19 décembre 2010

Le cauchemar du survivant

Nous vivons dans un monde étrange, où des associations, qui ont bien autre chose à faire puisqu'elles accueillent dans leurs centres de soins spécialisés des personnes ayant subi la torture et la violence politique dans leur pays d’origine, en arrivent à communiquer à la presse, qui ne va pas s'empresser de relayer, un texte comme celui qui suit:

Victimes de torture dans leur pays d’origine, victimes de lois inhumaines en France.

Les centres de soins pour personnes victimes de torture exhortent les sénateurs à ne pas adopter le projet de loi Besson.

Aujourd’hui, il est nécessaire de le faire savoir : il existe en France des centres de soins spécialisés pour les personnes ayant subi la torture et la violence politique dans leur pays d’origine.

Ces personnes qui parviennent jusqu’à nous ont subi des tortures physiques et psychologiques, ont fui leur maison, ont perdu des proches, ont quitté leur travail et leurs amis, ont traversé des continents pour sauver leur vie. Elles nous sollicitent afin qu’on apaise leurs souffrances : un début possible pour une vie nouvelle.

Mais, au cours des dernières années, en guise d’accueil, ces personnes venues en France pour y chercher refuge sont menacées d’expulsion, avant même d’être en mesure d’exprimer les raisons qui les ont poussées à rejoindre notre pays. Sans accès au travail, sans accès à un hébergement, elles ont souvent à peine de quoi survivre. Comment faire pour qu’un patient se rende à des rendez-vous réguliers ou suive un traitement médicamenteux quand on sait qu’il va dormir dehors et craint d’être arrêté en venant au centre de soins ?

Nous, équipes de ces centres, qui recevons chaque année des hommes, des femmes, des enfants originaires de pays tels que la République démocratique du Congo, la Tchétchénie, l’Afghanistan, sommes atterrées à l’idée que le Sénat puisse adopter le projet de loi relatif à l’immigration, l’intégration et la nationalité, déjà approuvé par l’Assemblée nationale.

Ce projet de loi va rendre encore plus complexe le parcours de nos patients pour justifier devant l’administration française de leur présence parmi nous et encore plus injuste un système qui leur laisse déjà peu de chances de soigner les séquelles physiques et psychologiques d’un passé particulièrement violent.

Nous, cliniciens et personnels associatifs, qui exerçons en France en avons assez !

Nous exhortons les sénateurs à ne pas trahir la France des droits de l’homme et donc à rejeter ce projet de loi qui en est indigne.

Aleph - Sud-Ouest
Association Primo Levi* (Paris)
Awel (La Rochelle)
Er (Grenoble)
Mana* (Bordeaux)
Osiris* (Marseille)
Parole sans frontière (Strasbourg)

Avec le soutien d’Appartenances (Lausanne) et d’Ulysse (Bruxelles), membres de RESEDA.

* Membres de RESEDA - Réseau francophone de soins et d’accompagnement pour les exilés victimes de torture et de violence politique


Sur le site de l'Association Primo Levi, qui signe ce communiqué, le lecteur est accueilli par un extrait d'un poème de Primo Levi qui a été publié dans le recueil Ad ora incerta, en 1984.

On peut en lire la traduction par Louis Bonalumi dans l'édition française de ce livre, parue en 1997 aux éditions Gallimard, sous le titre A une heure incertaine :

Le survivant
******************************à B. V.

Since then, at an uncertain hour,
Depuis lors, à une heure incertaine,
Cette souffrance lui revient,
Et si, pour l'écouter, il ne trouve personne,
Dans la poitrine, le cœur lui brûle.
Il revoit le visage de ses compagnons,
Livide au point du jour,
Gris de ciment,
Voilé par le brouillard,
Couleur de mort dans les sommeils inquiets :
La nuit, ils remuent des mâchoires
Sous la lourde injonction des songes,
Et mâchent un navet inexistant.
"Arrière, hors d'ici, peuple de l'ombre,
Allez-vous-en. Je n'ai supplanté personne,
Je n'ai usurpé le pain de personne,
Nul n'est mort à ma place. Personne.
Retournez à votre brouillard.
Ce n'est pas ma faute si je vis et respire,
Si je mange et je bois, je dors et suis vêtu."

*************************8 février 1984


Primo Levi (1919-1987).

De doctes critiques vous expliqueront que Primo Levi n'était pas un grand poète bien qu'il ait lu et écrit de la poésie durant toute sa vie...

De brillants jeunes gens nés sans complexes vous diront que ce n'est là que prêchi-prêcha de bisounours humaniste - car c'est ainsi qu'ils causent...

Mais nul autre que le survivant Primo Levi n'a su dire avec cette force le cauchemar des survivants.

On sait que Primo Levi l'a vécu, ce cauchemar, dès son retour des camps, mais c'est en se tournant vers la grande poésie des classiques qu'il trouve la force de l'évoquer encore, près de quarante ans plus tard.

Il ouvre son poème par une citation, en anglais, d'un vers de Coleridge, tiré de The Rime of the Ancient Mariner (1798), le premier d'un quatrain qu'il traduit :

Since then, at an uncertain hour,
That agony returns;

And till my ghastly tale is told,

This heart within me burns.


Dans la version d'Henri Parisot (Le Dit du Vieux Marin, Librairie José Corti, 1999), ce passage est ainsi amplifié :

Depuis lors, au moment le plus imprévisible,
L'angoisse, de nouveau, de mon être s'empare,
Et, tant que n'est pas dite mon affreuse histoire,
Ce cœur, qui est le mien, dans ma poitrine brûle.

La vision qui se développe semble être un écho de l'Inferno de Dante, se dit-on vaguement...

Un lecteur de l'italien reconnaitra au dernier vers une citation du chant XXXIII, et pourra vous dire ce passage :

"Io credo", diss' lui, "che tu m'inganni ;
ché Branca Doria non mori unquanche,
e mangia e bee e dorme e veste panni."

Ainsi traduit par Jacqueline Bisset (La divine comédie, L'Enfer, GF-Flammarion, 1985) :

"Je crois", lui dis-je, "que tu me trompes,
car Branca Doria n'est pas encore mort ;
il mange, il boit, il dort, il met des habits."

Il vous faudra entendre alors ce qu'est "le survivant" pour Primo Levi : un damné qui "n'est pas encore mort".

Nous vivons dans un monde étrange, où nos élu(e)s ont approuvé une loi qui ouvre la chasse à ces survivants, ces damnés qui ne sont pas encore morts...

Alors, pour nos chers élu(e)s, et pour nous aussi, ce poème que Primo Levi avait placé en tête de Se questo è un uomo (Si c'est un homme, traduit par Martine Schruoffeneger, éditions Juillard, 1987) :

Si c'est un homme (Shemà)

Vous qui vivez en toute quiétude

Bien au chaud dans vos maisons,

Vous qui trouvez le soir en rentrant

La table mise et des visages amis,

Considérez si c'est un homme

Que celui qui peine dans la boue,

Qui ne connaît pas de repos,

Qui se bat pour un quignon de pain,

Qui meurt pour un oui pour un non.

Considérez si c'est une femme

Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux

Et jusqu'à la force de se souvenir,

Les yeux vides et le sein froid

Comme une grenouille en hiver.

N'oubliez pas que cela fut,

Non, ne l'oubliez pas :

Gravez ces mots dans votre cœur.

Pensez-y chez vous, dans la rue,

En vous couchant, en vous levant;

Répétez-les à vos enfants.

Ou que votre maison s'écroule,

Que la maladie vous accable,

Que vos enfants se détournent de vous.


***************************10 janvier 1946

Qui d'entre vous, qui d'entre nous, ose se demander si les survivants des enfermements, des violences et des tortures sont encore des hommes, encore des femmes ?

9 commentaires:

emcee a dit…

C'est poignant.

Merci pour ce témoignage passé aux oubliettes de l'histoire pour des récits plus glamour.

Guy M. a dit…

Il faut espérer que Primo Levi ne sera pas oublié de si tôt. Mais j'ai remarqué que ses poèmes ne sont plus disponibles chez les marchands en ligne.

pièce détachée a dit…

Plus disponibles... je flaire un malentendu. S'il s'agit du recueil en français dans lequel figure «Le survivant» (À une heure incertaine, Gallimard, coll. Arcades n° 53), les débitants en ligne suivants l'ont : fnac, chapitre.com, rueducommerce, deslivres.com, &tc. (je vais pas faire tout Gogolle non plus).

Marchand.point.fnac précise «livraison non garantie pour Noël». Mais même mes libraires chéries en leur capharnaüm — et depuis quand on achète des livres ailleurs, hein ? — peuvent l'avoir pour l'Épiphanie. Glissé dans la crèche du futur cloué-bras-et-jambes, à côté des parfums et des lingots d'or, on avouera que pour 14 € c'est donné, et ça remplacera au mieux toute la phrangipanne décervelante qui nous pâte la goule, comme disait Louis-Alfred.

Guy M. a dit…

Ce n'est pas un malentendu, c'est seulement de la fainéantise de ma part. J'ai seulement consulté le site d'un célèbre marchand de papier imprimé qui est directement accessible en un clic dans mon navigateur.

Je n'ai pas pu aller voir mon libraire normand: je suis bloqué par 1 m de neige, j'entends les loups hurler et, pour aller au fond du jardin, j'ai dû creuser un tunnel...

On ne peut pas être sérieux dans ces conditions.

emcee a dit…

Oulah! UN métre! Et la météo, qu'est-ce qu'elle disait?

Certes, Primo Levi ne sera pas oublié ... de ceux qui le connaissent.

Je ne suis pas sûre du cheminement de la pensée qui m'a amenée à écrire le com' précédent, mais si c'était maintenant, je dirais que je voulais dire qu'il y avait, aujourd'hui, recrudescence de l'usage de la torture, malgré des témoignages comme celui de Primo Levi.

Les Etats-Unis (de Bush, puis, plus hypocritement d'Obama) ont même justifié le recours à la torture (ou plutôt ce qu'ils appellent "interrogatoires libres") à l'égard de présumés terroristes, cela sans que cela n'émeuve la population outre mesure.

Guy M. a dit…

... voire un mètre cinquante. Je vis dans une région oubliée de Dieu et de Météo France. Même TF1 n'ose pas venir chez nous.

Cette recrudescence de la torture, l'association Primo Levi y fait face, dans ses centres de soins, depuis plus de quinze ans. Et elle la dénonce inlassablement dans ses rapports et publications.

La justification principale repose sur l'argument de la bombe à retardement. On sait que cet argument est bidon, mais la bonne conscience s'en accommode.

Anonyme a dit…

Pitié !

Le coup de pub, ici ! pour les tueurs de libraires me scie un tantinet... Impossible si on aime le livre, le sens, épitoussah ! Ou alors, achetons Levi en grande surface, hein ?

GrrRrrrr !

Karl-Groucho Divan

Guy M. a dit…

Ne malentendons pas !

On n'évoquait ces "tueurs de librairies" que pour vérification rapide de la disponibilité d'un bouquin... Mon expérience de fainéant montre d'ailleurs que ce n'est pas fiable, et que le mieux est effectivement de passer un coup de fil à un vrai libraire qui a accès à une base de données plus complète...

pièce détachée a dit…

@ Guy

ah ouf ça m'arrange : toute mègue en conflit avec le gaillard normand, je me sentais pas bien.

@ K.-G. Divan : pour lire, faut savoir lire.