dimanche 12 décembre 2010

L'abominable mouche poilue

Ce n'est certes pas à vous que je vais le faire découvrir, mais je viens de retrouver, au fond de ma mémoire passoire, ce petit poème de Boris Vian, extrait des Cantilènes en gelée (1949) :

LES MOUCHES

A Jean-Paul Sartre/Oudin


Des hommes se promènent dans la rue.

Certains ont l'œil éteint comme une chaussette sale
Une morve récurrente leur obstrue les cornets du nez.

D'autres, brillants, le regard vif
Tournent leur canne en s'en allant.

Tous sont des enculeurs de mouches

Mais il y a deux façons d'enculer les mouches :
Avec ou sans leur consentement.

*****************************24 avril 1947

Cette pénétrante remarque méritait d'être rappelée à ceux de mes lecteurs qui seraient atteints d'un irrépressible domjuanisme diptérophile a tergo - cela se rencontre dans les meilleures familles.

Certes, je les entends déjà contester le sévère constat du poète, trop réducteur selon eux, puisque l'étonnante variété du sous-ordre des Brachycères promet à leur perversité des plaisirs sans nombre. Ou, plutôt, atteignant un nombre qui dépasse largement les mille e tre du bellâtre mythique. Car ces gens-là, comme mon beau-frère, prennent la mouche où ils la trouvent, et quasiment "par surprise".

Seuls quelques monomaniaques font une fixette sur la mouche cantharide, dite encore "mouche d'Espagne"...

Mais la cantharide n'est pas une mouche.

En fait de mouche espagnole, est beaucoup intéressante la redécouverte récente, dans le parc naturel de la Sierra de Cebollera, en Espagne, de spécimens de Thyreophora cynophila (Panzer, 1794), considérée comme disparue, et répertoriée comme telle en 2007. Cette mouche avait été décrite pour la première fois par Georg Wolfgang Franz Panzer qui, l'ayant trouvée sur une carcasse de chien, l'avait d'abord nommée Musca cynophila. Elle avait été vue pour la dernière fois, vers 1840, dans les environs de Paris.

Avec sa tête orange vif, son corps bleu métallique et ses ailes résilles à taches noires, cette mouche devrait avoir du succès. Sa redécouverte a d'ailleurs déjà fait l'objet d'un petit film, en espagnol, que l'on trouve sur YouTube.

Et elle ne pense qu'à ça...

D'un physique nettement plus ingrat, la Mormotomyia Hirsuta (Austen, 1936), que l'on vient de retrouver au Kenya, pourrait néanmoins séduire les amateurs d'exotisme.

Cette mouche, surnommée "the terrible hairy fly", a tout pour plaire:

Les yeux sont réduits, les ocelles absents, les pattes très longues, les ailes réduites à deux moignons lancéolés, les balanciers absents, (...). La pilosité épaisse et dressée qui recouvre le corps lui donne l'aspect d'une araignée, (...). Larves et adultes vivent par centaines sur du guano de chauves-souris; les larves s'en nourrissent, la pupaison a lieu sur des pierres voisines, la pupe étant curieusement dressée verticalement, fixée par deux processus anaux spinuleux.

Elle a aussi du poil aux pattes.
(Illustration tirée de l'Encyclopédia Biospeologica,
partie Diptera, rédigée par Loïc Matile.)

Il semble que cette curieuse bestiole ne se rencontre qu'en un seul endroit de notre globe, une crevasse verticale de Ukazi Hill, à l'est de Nairobi. Cet endroit est assez peu fréquenté par les entomologistes puisque, après la description de l'abominable mouche hirsute par Austen, en 1936, il a fallu attendre 1948 pour que van Someren rende une visite aux guanophages de la région.

Cette année, Robert Copeland de l'International Centre of Insect Physiology and Ecology (Icipe), et Ashley Kirk-Spriggs, du National Museum de Bloemfontein (Afrique du sud), ont fait le déplacement et annoncé la "redécouverte" de la Mormotomyia Hirsuta.

Laquelle aurait pu leur répondre qu'elle n'avait pas disparu...

Suffisait de venir voir.

Le Figaro.fr, le quotidien le plus lu par les enculeurs de mouches, publie la dépêche de l'AFP, qui semble avoir été traduite du communiqué de l'Icipe par une mouche espagnole qui passait par là.

Et sans joindre la photo de la vedette du jour.

Mais la voici...
Et c'est un garçon !

8 commentaires:

nicocerise a dit…

Je crains de n'avoir pas tout retenu excepté les 2 variétés d'enculeurs de mouches et qu'il y a beaucoup de poils.

Guy M. a dit…

C'est une excellente synthèse.

emcee a dit…

C'est vrai, ça: mais quelle mouche t'a donc piqué?
Cela dit, pour être velu, le sujet est très intéressant et très érudit et nous change des gros poissons et des punaises de sacristie.
Mais, moi aussi, je ne suis pas sûre d'obtenir une note honorable si je devais plancher sur le sujet.

Alunk a dit…

A propos de velu et de mouches, même si la cantharide n'en est point:

http://www.doctissimo.fr/html/nutrition/mag_2001/mag0216/nu_3574_substances_aphro.htm

Marianne a dit…

Il me vient à penser , cela m'arrive , qu'il y a plusieurs niveaux de lecture de cet "excellent" billet.

Guy M. a dit…

@ emcee,

Vive la biodiversité des sales bestioles !

@ Alunk,

Tout cela est bien peu appétissant.

@ Marianne,

Peut-être, mais jamais de double sens...

pièce détachée a dit…

À propos de cantharide, un polar jouissif et ricanant, à la Goya, Ensor, Grosz et Montfaucon réunis, avec des notables dont «la chemise de nuit à la mode, aux couleurs du drapeau français, était soulevée sous les aisselles, révélant un spectacle qui fit plisser les yeux aux trois hommes», et bien d'autres ritournelles grinçantes : Pierre Magnan, Les Charbonniers de la mort (Folio).

Guy M. a dit…

Voilà un extrait qui me prend par les sentiments...