vendredi 17 décembre 2010

Fromage blanc à l'Élysée

Le frémissement qui, dans la journée d'hier, a parcouru la blogosphère n'aura, je le suppose, échappé à personne. Comme il a pris l'ampleur considérable d'un frétillement, nous l'avons même ressenti à Trifouillis-en-Normandie. Ma souris, qui se prend parfois pour un chihuahua, en a remué frénétiquement la queue en poussant quelques jappements de plaisir.

Désireux, paraît-il, de "se reconnecter avec un domaine qui a toujours semblé échapper à la présidence et à l’exécutif français", assavoir le ouaibe français, monsieur Nicolas Sarkozy "a invité plusieurs personnalités - en tout huit blogueurs et professionnels du secteur - à un déjeuner à l’Elysée, ce jeudi midi, à l’initiative de Claude Guéant".

Lundi dernier, cela bruissait déjà très fort. A la suite d'une brève parue dans Les Échos, Alexandre Piquard pouvait, en toute discrétion, confirmer la grande nouvelle :

"Je confirme que j'ai bien été invité à l'Elysée jeudi midi", affirme de son côté un participant joint par Le Monde.fr, tout en préférant rester anonyme, car on lui a "demandé de garder une certaine discrétion sur cette invitation", lancée la semaine dernière. Ce participant précise que la liste d'invités possibles parue dans Les Echos lui semble "assez exacte".

Le journaliste va jusqu'à poser la fausse bonne question convenue, et récolte, en conséquence, la bonne fausse réponse convenue :

N'y a-t-il pas un risque pour ces blogueurs d'être instrumentalisés ? "J'estime être un grand garçon et conserver ma liberté de parole", répond le participant contacté, tout en affirmant "ne pas être dupe". "L'Élysée a envie de reprendre un peu la main sur le sujet Internet en vue de 2012, analyse-t-il. Le gouvernement s'est fait une mauvaise image sur le Web et veut rattraper cela."

Ce qui caractérise peut-être le "non-dupe" est qu'ayant tout compris par avance, il peut faire l'économie d'une bonne part de son esprit critique...

"Les non-dupes errent" (sans faire la liaison, svp)
fut le titre de son séminaire XXI, en 1973-1974.
(La photo, elle, date du séminaire XVIII, comme on peut lire.)

L'un des arts premiers chez le/la politique est de savoir discourir en faisant semblant de prendre au sérieux les gens qui se prennent au sérieux. Et l'on sait que monsieur Nicolas Sarkozy est un expert en cette matière, quitte à sacrifier un peu de son temps à l'heure du déjeuner. En picorant de ci de là les réactions de ses invités du jour, on peut se convaincre qu'il a bien réussi avec les hôtes qu'il honorait ce jour-là.

Sérieux comme un pape de la Toile qui viendrait d'être intronisé, monsieur Éric Dupin, connu pour se presser le citron avec régularité, commence ainsi son billet, intitulé Déjeuner à l’Élysée, le debrief : Conseil du numérique et G8 internet :

Je suis de retour de l’Élysée où, comme vous le savez certainement, le président Nicolas Sarkozy avait convié huit représentants de l’internet français à un déjeuner.

Comme je m'en fichais éperdument, je ne le savais pas... J'ai pourtant continué ma lecture de ce compte-rendu qui comporte, on s'en doute, une bonne dose de naïveté et de fatuité dans la narration de cet "instant d'exception" :

Impressionnant, forcément, mais pas tant que cela, car dès l’arrivée par la grande porte, l’accueil est particulièrement sympathique et pas trop protocolaire. Petit kif personnel et impression de marcher sur l’eau (ça tombe bien, il pleuvait) quand vous remontez tranquillement la célèbre cour du Château et que vous passez devant une (petite) haie de journalistes que vous saluez pour la photo en escaladant les marches du fameux perron comme un chef d’état.

On croirait presque qu'il s'y croirait...

En post-scriptum, notre influent cite un commentaire de monsieur Jean-Baptiste Descroix-Vernier, PDG de Rentabiliweb, qui semble également très content de lui et de l'univers élyséen:

Je crois aussi qu’on a pas mal innové a l’Élysée avec Jacques-Antoine et moi, en terme de protocole et de look :)

Ce grand amateur de smileys termine par cette remarque:

Note : tu as vu, la légende est vraie :) le Président ne picole pas une goutte, et s’engloutit un demi kilo de fromage blanc en fin de repas :)

J’aurais du mal ans les deux cas :)


Avec un protocole aussi allégé que le fromage blanc présidentiel, personne ne pouvait l'y obliger...

Monsieur Jacques-Antoine Granjon, président et fondateur de Vente-privée.com,
expose à la presse ses projets de réforme du protocole et du look élyséens.
(Photo : L. Blevennec/Présidence de la République.)

Un autre incontournable du ouaibe national, le "célèbre avocat qui blogue anonymement depuis des années", a accepté de répondre aux questions de Raphaële Karayan, pour L'expansion. Lui aussi semble ravi :

On mange très bien à l'Élysée ! Plus sérieusement, ce fut 1h30 de conversation sur un ton franc et direct, dans une ambiance assez détendue. Le président nous a mis à l'aise tout de suite, en nous demandant de nous exprimer librement. Il n'y avait pas de protocole particulier. C'était très vivant. Le président est très à l'aise, y compris dans la controverse.

Pas plus que les autres convives, maître Eolas ne s'est fait embobiner. Lui non plus n'est pas dupe :

A la fin, Nicolas Sarkozy a livré ses conclusions, mais nous ne sommes pas dupes, elles étaient écrites à l'avance car certains sujets n'avaient pas été abordés.

Que voilà une fine remarque !

Face à un interlocuteur d'une telle subtilité, Raphaële Karayan se permet une question embarrassante, dans de manière allusive et suffisamment incompréhensible:

Vous sentez-vous légitime par rapport à l'agenda de la réunion ?

Elle s'attire cette superbe réponse du maître, qui devrait faire jurisprudence :

Ce n'est pas une question de légitimité. Le président prend les avis qu'il veut. Ma seule légitimité, c'était d'être invité. Je suis un citoyen français qui donne son avis.

Tous ceux qui estiment que leur légitimité est justement de ne pas mériter les invitations des gens de pouvoir peuvent, légitimement sans doute, se demander si le fromage blanc de l'Élysée n'est pas monté à la tête de notre bon maître légitime.

8 commentaires:

Floréal a dit…

Une telle désinvolture avec un si illustre blogueur hors catégorie tel le bon maitre de céans, si prometteur, tout de meme...
Vous rendez-vous compte qu'il pourrait avoir un jour prochain un strapontin, influente éminence grise de couloir après avoir été anonyme blogueur influent, etre demain, que sais-je, sous-ministre de DSK?
Vraiment, vous n'avez aucun sens des bienséances...

Delphine a dit…

J'y étais aussi !!
Et ce que ne dit pas M. Smiley (trop de pression ?? peur des représailles ???), c'est que notre président a mangé son fromage blanc la tête sous une serviette.

Chomp' a dit…

Faut une grande cuillère
pour bouffer avec le diable...

Guy M. a dit…

@ Floréal,

En fait de strapontins, il semble que cela soit prévu sous forme d'un vague "conseil" où ces messieurs pourront siéger.

@ Delphine,

Faute d'ortolans, on se contente de faisselle...

@ Chomp',

Ne pas oublier la louche pour le fromage, c'est plus distingué.

ubifaciunt a dit…

Mon Guy qui cite Lacan, rahhhhh... Déjà que tu étais haut dans mon estime, v'là que tu gagnes encore des points de ouèbe-credibility !

Guy M. a dit…

Bientôt AAAAA, comme l'andouillette ?

pièce détachée a dit…

Ah non, AAAA c'est pas l'andouillette, c'est la notation financière des États à sujets barrés (en lacanien : $). L'andouillette c'est ¥¥¥¥(aBon).

Guy M. a dit…

Côté lacanien, je n'ai jamais été bien au point. J'ai dû m'arrêter au "petit a".

Mais pour les andouillettes, celles de Jérémie, sur le marché d'Evreux, méritent bien le classement ¥¥¥¥(aBon).

Quand je pense qu'il y en a qui se nourrissent de fromage blanc, peut-être même battu et allégé...