lundi 29 juin 2009

De quoi la Voix du Nord est-elle la voix ?

Le camp No Border de Calais a été étouffé avec tant de soin que rien, ou presque rien, n'est paru dans les médias nationaux. Seuls les médias locaux se sont appliqués à en suivre le déroulement.

A leur manière.

C'est ainsi que j'ai dû subir la lecture des nombreux articles fielleux d'un certain Laurent Renault, journaliste à La voix du Nord, quotidien qui, si j'étais nordiste, me ferait rêver d'être aphone.

Mais bien sûr, ma prudence naturelle, et mon respect de la déontologie du blogueur, m'ont conduit à vérifier, compléter et recouper les informations avec les témoignages et les analyses des participants. Il suffisait de consulter les sites d'Indymédia-Lille, et du Jura Libertaire régulièrement mis à jour.

Car, au final, la manière de Laurent Renault m'a semblé assez singulière.

Tête de manifestation clownesque.
Son compte rendu de la manifestation du samedi 27 juin, est ainsi titré: Manifestation des No Borders : quelle clownerie que cette grande parade de Calais !

Il s'ouvre par ce curieux chapeau:

Match nul, tout le monde a gagné ! À l'issue de la manifestation, chacun des deux camps, No Borders et État, a pu faire ses comptes. Un seul incident, pas de blessé, la fête... Un défilé classique qui a réuni un petit millier de personnes à l'appel des syndicats Sud et Solidaires.

Vous pourrez chercher dans la suite un quelconque retour sur ce "seul incident"...

Quant au titre, il semble motivé par ceci:

10 heures. - Une longue file sort du camp No Border installé depuis le début de semaine rue Normandie-Niemen. Depuis plusieurs jours, la provocation entre ces militants d'extrême-gauche et les forces de police ont placé le défilé sous une certaine tension. Le grand jour est arrivé. Synonyme de toutes les peurs. Et ce sont des clowns et des musiciens qui ouvrent le bal masqué. Car dans le cortège, de nombreuses têtes sont cachées. Masque de Zorro pour l'un, foulard et bandana pour l'autre, des capuches aussi sous cet écrasant soleil.

N'attendons surtout pas d'éléments d'information précis dans la suite de cette caricature d'article qui expédie la fin de la manifestation en quelques mots:

(...) quelques messages et autres témoignages, les syndicalistes remontent dans les bus. Les No Borders accompagnés jusqu'au pont Vétillart. Les troupes se dispersent.

Mais puisque le besogneux Laurent Renault a dû apprendre qu'un journaliste avait, avant de lâcher sa prose, à écouter et retranscrire, il consacre un paragraphe entier au sort d'une mamie dans l'embarras:

Otages. - Les personnes présentes à la manifestation ont dû prendre leur mal en patience avant de regagner le centre-ville. « Je suis avec ma petite fille, on n'est pas des terroristes quand même ! » insiste cette Calaisienne garée deux rues derrière. Elle patientera. Comme tout le monde. Pas de différence entre gentils et méchants.

J'imagine que cette géniale opposition gentils/méchants a dû lui plaire, puisqu'il la reprend, d'un manière qui m'échappe un peu, dans sa conclusion:

Victoire. - Dans cette partie, tout le monde a gagné. les syndicalistes ont manifesté les No Borders étaient pacifiques il y avait des méchants parmi les gentils les policiers ont fait en sorte que tout se passe pour le mieux dans chacun de leurs mondes...

Ce camp a décidément quelque peu dérangé le monde du talentueux Laurent Renault...

(On pourra comparer avec ce récit d'un participant dans le Jura Libertaire)

Et le lendemain, les méchants anarchistes plient bagages.

La prose de ce pathétique personnage à la rancoeur si racornie que ça doit quand même le gêner un peu pour sourire, se retrouve le lendemain dans un article-bilan, intitulé: Comme un dimanche normal, sans CRS ni No Borders, où nous pouvons apprendre que "les Calaisiens ont repris leurs habitudes. Comme les migrants. Tous les autres sont repartis."

L'article, qui se hisse à un niveau d'analyse inouï (on notera aussi l'efficace poncif de la compassion), se conclut par:

Pourquoi les Calaisiens ne se sont-ils pas joints à cette manifestation ? Voilà bientôt quinze ans qu'ils vivent au quotidien avec les migrants, dans l'indifférence, dans la compassion, en offrant des dons, du temps. Parfois ça exaspère. des drames remettent les discussions à plat. Le tout dans un contexte économique difficile. Elle est peut-être là leur priorité. De la frontière anglaise à Calais, pour sûr on en reparlera comme on en parle depuis quinze ans. Alors en attendant, les Calaisiens sont allés à la plage oublier un peu tout ça.

Mais il y a des Calaisiens qui pourraient juger que Laurent Renault les calomnie...

Je suis sûr qu'il y en a qui s'emmerdent autant que moi à la plage.


PS: Comme pour certains articles de presse, mon titre est purement bruitiste.

Et rhétorique: on sait bien que la Voix du Nord est la voix de ses maîtres.

On pourra consulter avec profit le numéro 12 de La Brique, ainsi que ces articles mis en ligne.

Par ailleurs, l'excellent Jura Libertaire a reçu ceci:

Mise en demeure

Lille, le 24 juin 2009

Monsieur le Directeur de la Publication,

Nous avons constaté que sont reproduits et diffusés des articles parus dans LA VOIX DU NORD sur le site juralibertaire.over-blog.com que vous éditez notamment à l’adresse suivante : http://juralibertaire.over-blog.com/article-32844337.html

Cependant, à aucun moment vous n’avez sollicité ni obtenu notre accord pour la reprise de ces articles.

Je vous rappelle que ces diffusions non autorisées sont constitutives du délit de contrefaçon, sanctionné par l’article L.335-3 du Code de la propriété intellectuelle.

Dans ces conditions, nous vous mettons en demeure de retirer de ce site l’ensemble des articles de la Voix du Nord dans un délai de quarante-huit (48) heures à compter de la réception de la présente.

À défaut, nous nous réservons la faculté d’engager toute procédure judiciaire, notamment en référé, afin de faire valoir nos droits.

Dans l’attente de vous lire, je vous prie d’agréer, Monsieur le Directeur de la Publication, l’expression de mes sincères salutations.



dimanche 28 juin 2009

Vérité et Justice

Hier, un cortège, parti vers 15 heures du 58 rue des Amandiers (Paris 20ème), a fait calmement le tour du quartier, en passant par la place Auguste Métivier, le boulevard de Ménilmontant, la rue du même nom, la rue des Pyrénées, et la rue Orfila, empruntée jusqu'à son croisement avec la rue de la Bidassoa.

Boulevard de Ménilmontant.

Quelques arrêts ont été ménagés, où était lu le texte suivant, distribué aux passants:

Il y a 2 ans, le dimanche 17 juin 2007 entre 4h et 4h 30 du matin, la police aété appelée pour « tapage nocturne » au 8 rue de la Bidassoa Paris 20ème.


Les 8 policiers qui se sont rendus sur les lieux, ont trouvé dans la rue un jeune homme seul et non armé, tentant de se cacher.

Après l'avoir plaqué au sol face contre terre, l'avoir menotté aux poignets, un bras passé par dessus l'épaule et l'autre replié dans le dos, et lui avoir attaché les chevilles avec une sangle de contention en cuir, les policiers l'ont porté dans le fourgon de police.

C'est là, sur le plancher du fourgon, que tandis qu'un policier pressait sa tête, quatre autres comprimaient son thorax agenouillés respectivement sur son épaule gauche, son dos et ses jambes maintenues repliées en arrière.


Ce jeune homme s'appelait Lamine Dieng.

Un jeune homme qui avait une famille, des amis, des projets, en un mot: une vie. Il avait 25 ans et il est mort dans ces conditions-là, dans ce fourgon de police aux mains de ces 5 policiers.

Cinq professionnels garants de la sécurité publique, initialement appelés pour tapage nocturne.

En 2 jours, la Police des polices (IGS) a conclu que Lamine était « mort naturellement d'un arrêt cardiaque ».


La famille a déposé plainte avec constitution de partie civile le 22 juin 2007.

Un comité de soutien s'est formé pour exiger que toute la lumière soit faite sur le décès de Lamine, que justice soit rendue, et raconter l'histoire de Lamine au monde pour l'inscrire dans la mémoire collective.


La mort de Lamine ne doit pas être oubliée, nous ne laisserons personne l'oublier.

A ce jour, nous attendons les conclusions de l'enquête de la justice.

Les fonctionnaires de police impliqués sont quant à eux toujours en service.


Bas de la rue de Ménilmontant.


Le tract est signé du comité de soutien « Vérité et Justice pour Lamine Dieng »

Aujourd'hui deux roses rouges, accrochées à une grille, marquent le lieu où Lamine est mort.


Aujourd'hui, je les ai trouvées un peu étiolées.


L'une doit s'appeler Vérité, et l'autre Justice.

samedi 27 juin 2009

Dans la famille Mitterrand, le neveu

Depuis mardi soir, date à laquelle la nouvelle prématurément divulguée fut confirmée, une grave question m'embarrasse: monsieur Frédéric Mitterrand, nouveau ministre de la Culture et de la Communication, saura-t-il bafouiller avec autant de talent que madame Christine Albanel devant les élu(e)s de l'Assemblée Nationale ou du Sénat ?

On peut craindre que cette interrogation n'ait été absente des préoccupations de notre président lors de sa nomination.

Certes, cette opération ramasse-miettes de l'Histoire a dû être sérieusement pensée, et elle a été rondement menée, par l'escadron sarkozien des chasseurs de têtes ministérielles. Mais pouvaient-ils vraiment rater, dans les différents couloirs où il traîne depuis toujours, l'hydrocéphale hollywoodien à l'illustre patronyme ? Bien que retiré, loin des micros où il avait accoutumé d'étaler sa culture, l'ex grand jeune homme godiche des Lettres d'amour en Somalie avait laissé derrière lui le ton de sa voix célébrant interminablement tout le clinquant glamoureux conventionnel des rêves de stars. Ils ne pouvaient franchement pas l'oublier, tant cette scie est entêtante comme une mélodie de Michael Jackson*, et le nom de Frédéric Mitterrand devait être en réserve depuis longtemps sur leurs tablettes, comme titulaire remplaçant.

Ont-ils cherché à imaginer cet amateur éclairé de l'éloquence accumulative tentant de déployer ses lassantes périodes à rallonge devant un hémicycle goguenard, frondeur, chahuteur ou, c'est plus rare, indigné ?

Nous nous réjouissons de ce que cela pourra donner...

En attendant, mon neveu joue les portiers d'hôtel stylés.

Alors qu'un grand vent d'espoir souffle sur le monde de la culture, au point que j'ai renoncé à sélectionner quelques liens, je ne peux que vous recommander d'aller faire un petit tour sur la chronique de l'excellent Pierre Marcelle Culture sans vergogne, ruine de l’âme.

Oui, je sais, Pierre Marcelle est un chroniqueur agaçant...

Mais quelqu'un qui agace (entre autres) Laurent Joffrin, n'est pas nécessairement mauvais.


* De son côté, FM ne pouvait rater ça:

Sur l'antenne de Europe 1 vendredi matin, le nouveau ministre de la Culture Frédéric Mitterrand a rendu hommage à Michael Jackson. "On a tous un peu de Michael Jackson en nous, c'est quelque chose de fascinant", a affirmé le nouveau ministre. "Si j'avais pu rencontrer Michael Jackson et lui dire que ce que je peux représenter de la culture française lui rend hommage, je l'aurais fait tout de suite", a-t-il dit. "C'était un musicien génial, qui a réussi à se mettre au carrefour de toute sorte de courants musicaux", a salué Frédéric Mitterrand.

"Fascinant", "génial", la Villa Médicis ne l'a pas changé, notre Frédéric...

jeudi 25 juin 2009

La CGT lutte dans le seul intérêt des sans-papiers

Hier, j'ai acheté par mégarde Siné Hebdo...

Par chance, j'y ai trouvé un petit article, intitulé Tu seras un métèque, mon fils, signé de Miguel Benasayag*.

On peut y lire cette confidence:

Quand je suis arrivé en France, pour obtenir mes équivalences, j'ai travaillé un an dans la salle d'accouchement d'une maternité. Je peux vous assurer que je n'ai jamais vu un enfant sortir du ventre de sa mère avec des papiers à la main.

Depuis hier, on peut ajouter "ni avec une carte de la CGT".

C'est la seule tentative humoristique dont je me sens capable devant l'évacuation (on va dire comme ça) de la Bourse du Travail, occupée depuis plus d'un an par des travailleurs sans-papiers et leurs familles.

Depuis hier, les infos tombent, embrouillées au début, puis mises en ordre, mais est-ce le bon ? Qu'importe puisqu'on y repère une étroite collaboration, dans l'action, de vigiles de la CGT qui donnent le premier assaut, de policiers en civil qui sont présents habituellement et de CRS qui sont appelés en renfort, le tout avec son lot de gaz lacrymogènes, de coups et de blessures.

Ajoutons la présence indécente de vidéastes (Libé, venu en voisin) et de photographes qui découvrent soudain des "sujets" qu'ils ont quasiment ignorés pendant plus d'un an. (Lire, par exemple, le reportage de Claire Diao sur Afrik.com)

Et cela donne un beau cadrage symétrique,
pour une image oppressante.
(Miguel Medina, AFP)

Pour essayer d'y voir plus clair, on suit la piste cégétiste.

On tombe d'abord sur le quatre pages Un an d'occupation de la Bourse du Travail! Et après ? diffusé le 26 mai 2009 par l'UD CGT 75, qui se termine par ces mots:

Regardons ce qui se passe sur les autres questions de la situation sociale aujourd'hui en France. Partout dans le pays se déroulent des luttes sur tous les fronts. Partout des débats parfois rudes se mènent sur les stratégies à adopter, mais il n'y a qu'une seule organisation en France qui a osé s'en prendre, de cette façon à une structure de la Cgt totalement impliquée dans le mouvement social :

C'est la CSP 75, espérant sans doute que sa grossière provocation lancée dès le début de l'occupation: " Vous n'avez plus qu'à appeler la police ! " finira par marcher !

On commence à sentir comme une odeur...

Qui se précise quand on découvre le tract du 19 juin que l'on peut lire, accompagné de la réaction d'un militant, sur le blogue Où va la CGT ? (Cette réaction, écrite avant l'évacuation, console un peu...)

Pour finir, on lit le dernier communiqué de la CGT, Occupation de la Bourse du Travail: la voie était sans issue, disponible sur le site de Bellaciao.

On sort de là dans un triste état, ou un état triste, c'est selon.

Cela faisait longtemps que je n'avais pas lu trois textes cégétistes à la suite, écrits tous les trois en langue de bois (pourri, le bois), avec ces relents de maigre dialectique qui semble venir tout droit de vieux volumes défraîchis des éditions de Moscou de mes jeunes années...

Pourtant elle s'est relouquée, la CGT...
(J'ai volé cette photo sur le blogue de Marianne68,
et je l'ai passée en noir et blanc.
J'espère qu'elle ne m'en voudra pas.)


Autant terminer la lecture de l'article de Benasayag:

Mais pour finir, soyons sérieux. Car il y a des situations où être sans-papiers définit, véritablement, la dignité d'un homme. Des moments au cours desquels un homme sans papiers est, véritablement, moins digne qu'un homme avec papiers. Je fais référence à ce moment fatidique où, dans le bonheur d'avoir fini de chier, on tourne la tête à droite, à gauche, tel un oiseau affolé, et où l'on constate qu'on est "sans papiers". Mon Dieu, si Sarkozy le savait...

Du coup, je reporte un œil sur le bellâtre dodu qui joue "Super Héros en grève".

La CGT peut bien baisser son froc dans les négociations et montrer son cul dans les manifestations, on sait maintenant qu'elle n'a pas les fesses bien propres.



* Comme la chance est avec moi, qui suis partageux, elle est aussi avec vous, puisque cela me permet de vous conseiller de lire, sur Article XI, très beau site gratuit et sans publicité, la transcription de conversations pyrotechniques entre Miguel Benasayag et Margot K. Un bonheur n'arrivant jamais seul, Margot K. annonce une seconde partie...

mercredi 24 juin 2009

Les débordements de l'information à Calais

Il suffit de visiter quelques maisons de retraite encore accessibles aux vieux prolétaires pour constater de visu la justesse de cet ancien dicton: "Le travail, c'est la santé!"

Monsieur Hortefeux, bien fatigué après son passage au ministère de l'Identité Nationale, a été mis au Travail lors du pénultième remaniement, et, en se gardant bien d'y faire des étincelles nous revient en pleine santé et très grande forme pour s'occuper de l'Intérieur. Le passage de bâton entre lui et madame Alliot-Marie devrait se faire sans accrochage: la pile des dossiers en cours est bien tenue à jour.

Parmi eux, celui du camp No Border qui se tient à Calais depuis hier, et qui est annoncé comme devant être un grand chantier sécuritaire à haut risque, suite aux efforts plus ou moins conjugués de monsieur Pierre de Bousquet, préfet du Pas-de-Calais, de madame Natacha Bouchart, maire de Calais, de la presse locale et de bons citoyens calaisiens. Cela ne veut pas dire que l'un, l'une et les autres parlent d'une même voix, mais on assiste à une curieuse et très efficace convergence dans la pétition de principe, le jugement par anticipation ou la propagation de rumeurs de sale gueule.

Graffiti de 2007.

On prête à monsieur le préfet cette déclaration:

« Nous savons que se dissimulent, à chaque camp "No Border", de façon plus ou moins évidente et concertée avec les organisateurs, des personnes qui sont ultraviolentes. Nous ne les laisserons pas faire. »

Fort de ce savoir, monsieur le préfet a déployé un dispositif qui a grandement impressionné Vincent Depecker, journaliste à Nord Littoral, qui estime, dans son article du 18 juin, à 1500 le nombre de policiers qui seront présents.

On peut glaner, un peu en vrac, dans son papier:

« On ne peut rien dire, confirme un gendarme. Tout ce que je peux vous dire c'est qu'en 30 ans de carrière, je n'ai jamais vu ça. »

Au tribunal de Boulogne-sur-Mer, un parquetier prendra une permanence uniquement pour répondre - si besoin - aux casseurs.


Une vingtaine de chevaux sont également arrivés sur le Calaisis. Ces brigades montées sont spécialisées dans les interventions en pleines émeutes.

Toutes les brigades de gendarmerie sont mobilisées avec des renforts de réservistes au cas où.

Au centre hospitalier de Calais, on se tient prêt. « Il y a un niveau de vigilance de façon à anticiper un éventuel afflux de patients »


Chez les sapeurs-pompiers, les gardes de la semaine prochaine ont été renforcées. À Marck et Calais, les pompiers d'ordinaire à quinze passeront à dix-neuf.

Par ailleurs, et en outre, monsieur le préfet a pris des mesures drastiques, pas de vente d'alcool au détail, ni d'essence, ni de gaz, et a joué les humoristes en interdisant tout port d'engin pyrotechnique.

Notre témoin de Nord Littoral, Vincent Depecker, s'inquiète à juste titre pour le commerce calaisien...

Madame Natacha Bouchart, maire de la ville, et, à ce titre, fort soucieuse du bien-être de ses concitoyens et électeurs, s'en inquiète également.

Dans l'affaire, elle a bien pris soin de rester à l'écart des prises de décision, en refusant de rencontrer les organisateurs du camp. On peut lire dans Nord Eclair (article du 18 juin):

La mairie UMP de Calais, d'entrée de jeu, a refusé tout contact avec les No Border. "Il est hors de question que je les rencontre", a affirmé Natacha Bouchart, le maire, "et puis à qui on parle? Qui est qui? On ne sait pas les identifier".

Il est vrai que si l'on s'adresse à madame Bouchart, on sait assez rapidement à qui on parle... (Sur ce point, je ne peux que vous conseiller de lire le billet qu'Olivier Bonnet lui a dédié .)

Elle se trouve ainsi tout à fait libre de faire de la surenchère tout en critiquant le choix fait par le préfet du terrain réquisitionné pour y autoriser le camp.

"Comment peut-on croire qu'on va contrôler la situation alors que c'est au Beau-Marais, sur un terrain mitoyen au foyer Tom Souville où je rappelle résident des personnes handicapées. Et puis, c'est à proximité immédiate des habitations. Le choix de ce terrain a donc été réalisé d'une façon qui m'interpelle."

Les propos de cette dame interpellée sont rapportés dans un article de l'indispensable Nord Littoral, daté du 20 juin et signé T.S-M. Le lendemain le/la même T.S-M. nous offre un article décrivant l'installation du camp, où l'on peut trouver:

Jean-Luc Colin, directeur du foyer Tom Souville qui accueille une cinquantaine de personnes handicapées, s'est également rendu sur place pour prendre la température. Il a ainsi appris que les abords du foyer allaient être réservés au camping, afin d'y faire le moins de bruit possible et donc de ne pas déranger les résidents avec l'animation qui régnera tout au long de la journée dans les autres parties du camp.

Par le ton général, cet article tranche singulièrement avec celui que Laurent Renault, dans la Voix du Nord du 19 juin, a intitulé Le camp "No Border", une zone de non-droit.

Rien que cela.

Notre vocaliste nordiste, qui doit être très fier de sa carte de presse, n'arrive manifestement pas à avaler la volonté des organisateurs du camp de canaliser quelque peu la curiosité médiatique. Passons sur son chapeau, et citons son premier paragraphe:

Le camp No Border, fait de militants d'extrême-gauche et d'anarchistes, se fixera le 23 juin au Beau-Marais, dans le bois situé le long de l'avenue Normandie-Niemen. Et ces militants qui dénoncent les frontières, sont pour la libre circulation dans tous les pays... s'enferment, se replient, s'isolent et déterminent une zone de non-droit. "La police ? Non, elle ne sera pas la bienvenue dans le camp", assure le chargé de presse des No Border qui affirme que tout sera mis en œuvre pour éviter les affrontements. "Pour participer aux ateliers proposés durant cette semaine, il faudra se présenter à l'accueil. Les journalistes ? Non, ils ne se promèneront pas seuls dans le camp, pas de photos non plus sauf si autorisation spéciale..." Il faudra s'en tenir aux communiqués. Soit.

C'est rageant, non ?
Photo AFP.


Vexé comme un pou qui vient, d'un saut, de rater sa pucelle, ce pauvre râleur de Laurent Renault a pu se rendre hier au camp. C'était portes ouvertes. Il en a profité pour retranscrire les propos d'un certain Michel:

Michel s'est rendu hier après-midi dans le camp No border. "Je suis juste un Calaisien venu m'informer. J'ai lu la presse comme tout le monde, j'ai entendu les prises de position... Je viens à la source." Il écoute et suit les journalistes qui, hier à 14 h 30, ont eu droit à une visite guidée. Et de s'adresser à la chargée de communication : "Vous avez de grandes idées, vous parlez des politiques, des migrants... Et les Calaisiens dans tout ça ? Vous n'en parlez pas ! Vous ne leur avez pas demandé leur avis, ce qu'ils pensaient de tout ça ! Rien. Que les gens se soient battus ou non entre temps, que les forces de police se soient déplacées pour rien... Lundi, vous repartirez chez vous et rien n'aura changé. Les Calaisiens doivent encore subir." Les réponses apportées ne lui font ni chaud ni froid.

On sent très bien que la contemplation des grandes idées, ça n'a jamais donné le vertige à Michel.

Et puis, le Calaisien a depuis longtemps la hantise d'être pris en otage.

J'espère bien que La Voix du Nord reviendra demain sur l'opération menée ce matin au centre de rétention administrative de Lesquin, ainsi annoncée*:

Depuis ce matin à 5h15, une trentaine de personnes bloquent le camp pour étranger-e-s de Lesquin. La grille d'accès du camp est bloquée à l'aide de lock-ons, c'est-à-dire des tubes en métal dans lesquels ces personnes ont introduit leurs bras.

Dans le cadre du camp noborder de cette semaine qui réclame la liberté de circulation pour tout-e-s, des individu-e-s ont voulu passer à une action de désobéissance en empêchant l’expulsion des migrant-e-s prévues cette journée du 24 juin.

Nous voulons montrer notre détermination contre les politiques française et européenne de déportation des sans-papiers. Par là nous démontrons que quelque soit la répression étatique et le nombre de forces de l’ordre mobilisées, il est possible de s'opposer effectivement aux politiques répressives en matière d'immigration, il est possible de mettre des grains de sable dans la machine à expulser.

Pour compléter l'information:

Une trentaine de militants altermondialistes français, belges, allemands, italiens et espagnols ont été interpellés et placés en garde à vue mercredi à Lille après s'être enchaînés aux grilles d'un centre de rétention administrative, a indiqué la préfecture du Nord.



*Ce communiqué peut se retrouver en intégralité sur la page de Lutte en Nord. On y trouve aussi Nomade, journal quotidien et éphémère du camp No Border de Calais.

mardi 23 juin 2009

Un visage sur le problème

- Ayé!

Comme s'écrie et écrit ma jeune bécacousine, celle qui m'a averti de la chose en m'expédiant un courriel d'alerte, recommandé, avec accusé de réception.

Philippe Val est à France Inter et ça s'arrose.

Le premier à trinquer sera donc Frédéric Pommier, le tenancier, depuis la rentrée de septembre, de la revue de presse de 8h 30.

Philippe Val est maintenant le patron.

Contrairement aux apparences, il ne manque pas d'air.

Mon compatriote Frédéric Pommier (selon Ouest-France, où l'on s'y connaît, il serait d'origine normande) n'a peut-être pas révolutionné l'art difficile de la revue de presse radiodiffusée, mais, mine de rien, il a su donner à l'exercice une délicate touche personnelle, qui est devenue très vite familière à ceux qui supportent stoïquement les braillements du meneur de jeu Nicolas Demorand. On dit même que sa présence a fait progresser l'audience de cette tranche de près de 400 000 auditeurs.

A ma connaissance, on n'a jamais dit que les auditeurs accouraient pour écouter les calamiteuses chroniques de Philippe Val, à l'époque encore proche où, s'accrochant vaillamment au papier qu'il avait besogneusement préparé, il relisait son texte avec un débit un poil trop rapide, en trébuchant sur les passages à la ligne, ou sur une liaison qui soudain l'étonne.

Frédéric Pommier, lui, entre dans sa revue de presse en flâneur dérouté et déroutant. Il s'arrête à détailler un titre et un article, avec une certaine nonchalance méditative. Il reprend quelques mots, les répète, non pour nous les ficher dans l'entendement, mais pour nous faire ressentir un certain étonnement. Il laisse volontiers traîner sa voix sur des finales interrogatives. Il se tourne vers l'invité pour lui adresser une vraie question, mais juste un peu décalée, ce qui le déconcerte. Puis il reprend sa route d'un air rêveur dans les quotidiens de notre quotidien. S'il était en terrasse avec ses journaux, à la fin, il relèverait probablement le nez pour suivre un nuage au loin.

La revue de presse de Frédéric Pommier n'a qu'un seul défaut à mes oreilles: elle est trop intelligemment subtile, et par conséquent incompatible avec la conduite d'une quatrelle lancé à tombeau ouvert sur l'autoroute A13...

Ce n'est pas pour cette raison que Philippe Val, dès sa prise de fonctions à la tête de la chaîne, l'a prévenu qu'il ne présenterait plus la revue de presse.

Deux versions circulent dans les gazettes, celle des mauvaises langues et celle de Philippe Val.

La première est rapportée avec beaucoup de détails par les Inrocks.com, qui nous raconte une invraisemblable histoire de ressentiment:

L’histoire remonte visiblement au mois de mars dernier, explique un journaliste de la rédaction qui a souhaité conserver l’anonymat. "A cette époque, Pommier voit débarquer au huitième étage de la rédaction Philippe Val, accompagné de Nicolas Demorand, qui fait les présentations. Val dit alors en s’adressant à Pommier : 'Ah ben d’accord j’ai mis un visage sur le problème'. Pommier demande quel est le problème, et Val lui répond : 'Le problème c’est que j’entends beaucoup trop Siné Hebdo dans ta revue de presse'. Pommier répond qu’il a cité ce matin Siné Hebdo, parce qu’ils ont fait un truc avec Bakchich.info. Là, Val enchaîne 'Bakchich, cette bande de connards'. Pommier continue alors à se justifier, expliquant qu’il ne pense pas privilégier Siné Hebdo. Alors que Demorand a quitté le studio, Val continue la discussion avec Pommier, et termine en lui disant : 'Ne t’inquiètes* pas, j’ai identifié le problème' ".

Franchement, vous lui trouvez une tête de problème à Frédéric Pommier ?


La version donnée par Philippe Val s'accompagne d'une sauce un peu mielleuse:

Dans une déclaration adressée lundi à l'AFP, Philippe Val tente de désamorcer la polémique. "Evidemment, Frédéric Pommier reste avec nous, il n'est ni licencié ni remercié. C'est un garçon qui a du talent (...)", a-t-il dit, assurant même être en train de travailler sur des propositions "pour qu'il soit plus visible à l'antenne".

Le problème serait que Frédéric Pommier, le "garçon qui a du talent", a un problème de "hiérarchisation de l'information".

Cela ne pouvait pas attendre, il fallait régler cela de toute urgence.

Daniel Schneidermann, qui n'a pas un très bon esprit, s'est attaché à examiner ce point dans la revue de Frédéric Pommier de ce matin. Voici ses observations:

Et, sans vouloir jouer au rapporteur, il faut bien, dans cette douloureuse affaire, donner raison à la grande clairvoyance du directeur-actionnaire Val : ce Pommier n'a aucun sens de la "hiérarchie de l'information". Au lendemain de l'historique discours sarkozyen de Versailles, alors que Mougeotte, dans Le Figaro, parmi bien d'autres éditorialistes extasiés, salue "un souffle d'une indéniable hauteur de vues", commencer une revue de presse par d'interminables citations d'écrivains iraniens en exil, témoigne d'une absence totale de sens politique. N'en venir à l'événement de Versailles qu'à 8 heures 35, après ces cinq minutes de lèse-majesté, est impardonnable. Et ne mentionner le "grantemprunt" qu'à 8 heures 37, après avoir osé évoquer les somnolences de la Première Belle-mère pendant le discours du Premier Gendre, frise la provocation.

Il note aussi que "Pommier a soigneusement évité le sujet Pommier, qui emplit les colonnes médias des quotidiens".

Si je me souviens bien, la note finale de la revue de presse était une petite histoire de crocodile...

Il y a des gens qui ont une certaine légèreté, inconnue des Rastignac contemporains.


* J'ai laissé la graphie des Inrocks.com, car il ne m'étonnerait pas que Philippe Val fasse des fautes d'orthographe à l'oral.

lundi 22 juin 2009

Contrôle net et sans bavure

Le 9 juin 2009, le dernier court voyage qu'aura effectué de son vivant monsieur Ali Ziri aura été un voyage vers l'hôpital. C'est assez banal.

Ce qui l'est moins, c'est de le faire dans une voiture de police, menotté et évanoui, à la suite d'un contrôle, par la police, d'un véhicule conduit par monsieur Arezki K., dont monsieur Ali Ziri était passager.

Ali Ziri est né en 1940 à Ouled Rached, un village dans la wilaya de Bouira, en Algérie (Kabylie). Il est arrivé en France à l'âge de 19 ans, s'est installé à Argenteuil où vit une assez importante communauté kabyle, et il a travaillé près de 40 ans dans une même société du 17ème arrondissement de Paris. En retraite, il passait une partie de son temps à faire des allers-retours entre la France et l'Algérie où résidait sa famille composée de deux filles et deux garçons. Il s'apprêtait à retourner dans son pays le lundi 15 juin pour assister au mariage de son fils aîné.

Il n'était pas connu, comme on dit, des services de police; mais, dans son quartier, à Argenteuil, il était bien connu pour sa gentillesse, sa disponibilité et sa générosité. Les gens du foyer et les jeunes le surnommaient affectueusement "Ammi Ali", c'est-à-dire "Oncle ou Tonton Ali".

Apparemment, ce n'est pas ainsi que les policiers qui l'ont fait monter dans leur véhicule, en compagnie de monsieur Arezki K., l'ont surnommé.

C'était peut-être un véhicule de ce genre,
mais il y a d'autres modèles.


On retrouve une certaine banalité en constatant que les faits se racontent de deux manières assez différentes...

Commençons par la version officiellement donnée par le procureur adjoint au parquet de Cergy-Pontoise, monsieur Bernard Farret, dont les déclarations sont reproduites dans l'article d'Elsa Vigoureux, dans la NouvelObs.com.

"Les deux hommes étaient en état d’ébriété au moment de leur interpellation. Ils ont été embarqués au commissariat parce qu’ils se rebellaient et outrageaient les policiers. Ali Ziri, transporté à l’hôpital, est décédé après être tombé dans le coma". (...) "l’autopsie de monsieur Ali Ziri exclut que la cause du décès puisse résulter d’un traumatisme, et conclut qu’elle est due au mauvais état de son cœur"

Monsieur Bernard Farret s'exprimait surtout pour faire savoir à la presse, et donc au public, que le parquet n’a pas souhaité donner suite à cette affaire, puisqu’il n’y a "pas de suspicion de bavure".

D'un mot, il écarte toute crédibilité au témoignage d'Arezki K. :

"La réalité n’a rien à voir avec ce que raconte ce monsieur Arezki K."

C'est net et sans bavure.

Bavure de lego police, par ludoboss.

"Ce que raconte ce monsieur Arezki K.", autrement dit son témoignage, on peut le lire dans un article de la Dépêche de Kabylie, et on le retrouve dans le communiqué du collectif "Vérité et justice pour M. Ali Ziri" qui s'est formé à Argenteuil (le lien qu'on m'a indiqué ne fonctionne pas).

Pour motif de contrôle d’identité, les trois policiers ont d’abord demandé au conducteur ses papiers. Mais celui-ci “a eu le tort de ne pas les sortir 'assez vite' comme il lui a été demandé par conséquent, il s’en est suivi des menaces afin de l’emmener au poste, puis des insultes...” et enfin, “des menottes et des coups, une fois que le conducteur a été arraché de force de son siège!” Tandis que son ami, Ali Ziri, était jusqu’à cet instant assis gentiment sur le siège avant du véhicule, et voyant son ami, Arezki, “se faire traîner par terre et se faire insulter de tous les noms”, il descend du véhicule pour calmer les policiers. “Laissez-le tranquille, vous n’avez pas le droit de le frapper et de le traîner par terre. Je connais la loi”, dira Ali aux policiers. Pis encore, les policiers se saisirent de lui et le menottèrent à son tour ! Les deux individus sont alors “traînés et poussés avec violence” à l’intérieur du fourgon policier.

Les coups, et les insultes, auraient, selon le témoin, continué à l'intérieur du fourgon, jusqu'à l'évanouissement d'Ali Ziri.

A l'arrivée à l'hôpital d'Argenteuil, il était mort.

Selon le communiqué:

Mis en garde-à-vue, pendant 24 heures, Arezki K., n'apprendra le décès de son ami que le jeudi 11 juin par des policiers du commissariat d'Argenteuil. Le conducteur affirme avoir fait l'objet d'un tabassage continu, au même titre que son ami Ali Ziri, alors qu'ils étaient tous les deux menottés. Le médecin traitant d'Arezki K. ainsi que celui de l'hôpital lui ont d'ailleurs prescrit un arrêt de travail de huit jours. Les proches et les amis du défunt, qui se sont rendus à l'hôpital d'Argenteuil, ont tous constaté que plusieurs coups étaient visibles sur le corps de la victime.

Incidemment le NouvelObs nous indique que "Arezki K souhaite déposer plainte, mais la gendarmerie puis le commissariat de Bezons lui auraient refusé ce droit." et nous apprend que "L’ATMF entend se constituer partie civile dans cette affaire." (L'ATMF est l'Association des Travailleurs Magrébins de France, le NouvelObs.com confond "Maghrébins" et "Marocains"...)

Des proches du défunt, des associations, des partis politiques et des citoyens d'Argenteuil, se sont regroupés pour former un collectif demandant que tout soit fait pour élucider les circonstances exactes qui ont conduit à la mort de monsieur Ali Ziri.

Ils appellent à une marche pacifique, pour réclamer la vérité et la justice, le mercredi 24 juin, à 18 heures:

Le cortège partira du foyer Sonacotra Les Remparts, 4, rue Karl Marx, près de la gare du centre d'Argenteuil, pour se rendre sur le lieu de la mort de M. Ziri, au croisement des rues Jeanne d'Arc et du boulevard Léon-Feix et se terminer au commissariat d'Argenteuil...

dimanche 21 juin 2009

On n'arrête pas le carnaval

Le "décret n° 2009-724 du 19 juin 2009 relatif à l’incrimination de dissimulation illicite du visage à l’occasion de manifestations sur la voie publique" est paru hier matin.

« Art. R. 645-14. − Est puni de l’amende prévue pour les contraventions de la cinquième classe le fait pour une personne, au sein ou aux abords immédiats d’une manifestation sur la voie publique, de dissimuler volontairement son visage afin de ne pas être identifiée dans des circonstances faisant craindre des atteintes à l’ordre public.

« La récidive de la contravention prévue au présent article est réprimée conformément aux articles 132-11 et 132-15.


« Les dispositions du présent article ne sont pas applicables aux manifestations conformes aux usages locaux ou lorsque la dissimulation du visage est justifiée par un motif légitime. »


Le Journal du Dimanche, que j'ai consulté car nous sommes dimanche, traduit ce dernier alinéa dans un article titré La cagoule en manif, c'est fini, d'un peu identifiable V. V. (avec Reuters):

En gros, les participants aux carnavals du Nord seront libres de se masquer le temps des festivités. Et ceux qui se masquent le visage pour se protéger du mauvais temps ne seront pas poursuivis.

On pourrait signaler à V. V. et à son complice Reuters, qu'il peut aussi y avoir des carnavals dans le sud, et partout ailleurs, mais nous sommes rassurés: on n'arrêtera pas monsieur Carnaval et sa suite.





Le même article, très pédagogique, nous explique, dans son chapeau, l'origine du décret:

Ce décret avait été souhaité par Nicolas Sarkozy à la suite des violences opérées par des militants d'extrême-gauche en marge du sommet de l'Otan à Strasbourg le 4 avril dernier.

C'est une judicieuse introduction.

Judicieuse également me semble la lecture du rapport que la Legal Team du contre sommet de Strasbourg, soutenue par une partie des organisations, met à notre disposition.

115 pages, dont une quarantaine de témoignages
qu'il ne faut pas s'attendre à trouver dans la presse.
(C'est trop tard, coco.)


La norme "sommet de l'OTAN" est en train d'entrer dans les mœurs sécuritaires. Voici le premier témoignage que j'ai trouvé sur la manifestation d'aujourd'hui en soutien aux inculpés de l'antiterrorisme et aux victimes de la violence d'état. C'est le témoignage de Jules, publié par Bellaciao:

Ce rassemblement était pacifique et autorisé par la préfecture et pourtant il vient d’être durement réprimé par les forces de police qui ont usé de lance grenades et arrêté un nombre encore indéterminé de manifestants.

Certains manifestants qui ont pu s’échapper témoignent de la violence policière comparable à celle de Strasbourg lors du contre sommet.

Des hélicos survolaient le quartier et une police armée jusqu’aux dents bouclait tous les accès.

Une fois de plus, tout était mis en œuvre afin de provoquer et faire dégénérer la manifestation.

Un appel à témoins est lancé (vidéo, photos, témoignages) à publier sur Bellaciao et sur parolesdu19mars.over-blog.com (collectif de soutien des 49 inculpés de la Nation).

Deux témoignages figurent en commentaires.

Celui d'Antifa, qui était dans la manif:

Effectivement ça a été très chaud, dès que le cortège a dépassé Beaubourg.. visiblement ils ne voulaient pas nous laisser passer pour aller vers l’hotel de ville..grenadages, charges des BAC, quadrillage impressionant du quartier et l’helicoptère qui n’arrêtait pas de nous survoler..ambiance !!

Après une charge de gendarmes mobiles je me suis sauvé par une petite rue (devant le bar/boite gay trosième lieu..) et lje n’ai pas vu d’arrestation, là ou j’étais, les manifestants avaient pu passer avant le bouclage.

Rien a la radio, ni à la Tv, ni nul part alors qu’on était un bon millier. Manif tranquille, musicale (les tambours de tarnac), avec bcp de masques divers, mais ça n’a pas du exister, vu que personne n’en parle !

Et celui de Marie, qui n'était pas dans la manif, mais était dans le quartier:

Maintenant que j’ai lu votre message, je comprends pourquoi ce soir, aux alentours de l’Hôtel de Ville jusque devant et derrière le centre Pompidou, il y avait tant de CRS, de Gardes Mobiles, en groupes et casqués aux coins de presque toutes les rues, comme il y avait d’innombrables cars stationnés un peu partout dans ce quartier, et le pire c’était dans une des rues (connais pas le nom) qui donne dans la rue du Renard, à l’angle duquel se trouve l’Administration pénitentiaire, là, carrément, se trouvaient des véhicules de guerre de l’armée avec des grilles installés devant et derrière chacun des vingt ou trente véhicules qui bloquaient toute cette rue ...

(...)



Ces témoignages peuvent être complétés, si l'on y tient vraiment, par la dépêche de l'AFP que tous les médias, s'ils ont une petite place, vont reprendre allègrement.

On y verra que le photographe de service a bien pris soin de ne portraiturer que des manifestants masqués, et aucun membre des forces de l'ordre. Voilà un vrai professionnel qui respecte le droit à l'image des gens...

On notera dans le texte lui-même le point vue de la préfecture:

Des affrontements avec les forces de sécurité ont eu lieu en fin de manifestation et six personnes ont été interpellées, selon la préfecture de police: quatre pour des dégradations, deux pour des jets de projectile.

Des vitres du centre Georges Pompidou ont été touchées. Selon un communiqué de la préfecture de polices, "lors de la dispersion, des cagoules et des boules de pétanque ont été récupérées".


Un activiste démasqué.

Je présume que monsieur Sarkozy, dans son discours devant le Congrès, lors du carnaval versaillais de demain, souhaitera que l'on réfléchisse à un décret interdisant de jouer à la pétanque durant les manifestations. Sauf, bien sûr, si cela est "conforme aux usages locaux".


PS du 22 juin:

Puisque ce communiqué-là sera peu repris - il n' a pas été rédigé à la préfecture -, voici:

Ce jour, au lendemain de la publication officielle du décret anti-cagoule, plusieurs centaines d’invisibles se sont rassemblés à la fontaine des Innocents, à Paris. Un cortège riche des masques les plus variés, marchant au rythme tenu de percussions artisanales s’est ébranlé en direction de la Bastille. Il a rencontré sur son chemin le siège de l’Administration Pénitentiaire.

Répondant à la provocation que constituent l’immense banderole "Tour de France cycliste de la Pénitentiaire" et l’existence même de ce bâtiment, bloqués par les CRS à ce stade précoce de leur parcours, surveillé par un hélicoptère, les manifestants ont trouvé bon de marquer la façade de
quelques signes explicites de leur passage : vitrines brisées, tirs de mortier, fumigènes, etc.

Conformément à la stratégie manifeste de la police, ils ont été chargés, gazés, refoulés. Quelques contre-charges plus tard, le quartier étant quadrillé, les manifestants se dispersent dans la foule. Au moins six personnes ont été interpelées, les unes de façon politiquement ciblées, les
autres de façon opportune. Ramassant des fumigènes, un gradé a été entendu fragnolant(*) au téléphone : "C’est bon. On a de quoi faire un truc pas mal. On a des fumigènes, un outrage, des débris. C’est vraiment pas mal."

Nous restons curieux des suites policiaro-judiciaires qui seront données aux faits de ce jour. Nous sommes plus déterminés que jamais. Le bal continue. Les masques vaincront.

Des comités de soutien aux inculpés de l’antiterrorisme, et d’ailleurs.


(*) Sur ce verbe, voir Deux ou trois choses que j'avais à vous dire, par Yildune Lévy.

samedi 20 juin 2009

Lumières voltairiennes sur Vincent Geisser

L'époque ne pouvant donner que ce qu'elle a, nous avons les Voltaire que nous pouvons.

Puisque monsieur Philippe Val a accepté désormais des fonctions plus conformes à son miraculeux destin, il nous reste madame Caroline Fourest.

Mais, c'est comme tout, on ne naît pas Voltaire, on le devient; et madame Caroline Fourest s'applique.

Puisqu'elle est titulaire d'un DESS de communication politique, obtenu à la Sorbonne, il n'a pas dû lui échapper que les procédés voltairiens sont un gouleyant assemblage de raccourcis, allusions, amalgames, insinuations, symétries, approximations, parallèles, comparaisons, qui mettent toute la puissance de la mauvaise foi au service de la (parfois) bonne cause (mais pas toujours).

Quelques croquis de Dominique Vivant Denon.

Dans le Monde daté de ce jour, la chronique "Sans détour" de Caroline Fourest s'intitule L'"islam light" selon Vincent Geisser, et nous donne le point de vue éclairé d'une fervente représentante de l'esprit des Lumières sur le conflit qui oppose, au CNRS, le sociologue-politologue Vincent Geisser à Joseph Illand, fonctionnaire de sécurité de défense.

(Sur ce sujet, il est possible de consulter la page du réseau scientifique TERRA, qui tient à jour les informations et donne un grand nombre de liens.)

Dès l'introduction, Vincent Geisser est défini, de manière elliptique mais assez carrée, comme un chercheur "connu pour ses prises de position polémiques en faveur de l'islam radical", dont le "contentieux" avec un ingénieur général, Joseph Illand, met en émoi le monde de la recherche.

C'est l'occasion de rappeler que l'une des contributions les plus remarquées de madame Caroline Fourest, en compagnie de onze autres intellectuels contemporains, est l'introduction dans l'horizon de la pensée hypermoderne d'un nouveau point de Godwin, passé inaperçu jusque là: l'Islamisme radical. Voir à ce sujet le Manifeste des douze.

Les précisions apportées sur le rôle du fonctionnaire de sécurité de défense du CNRS sont un petit montage de copicollages divers, et sont annoncées par un charmant "Son périmètre est flou". (Il s'agit du périmètre de la fonction de Joseph Illand.)

A la fin de cette section, le périmètre est toujours aussi flou, mais on s'en moque, n'est-ce pas ? La présence d'un tel fonctionnaire protecteur dans un institut de recherche fait consensus démocratique, non ?

L'origine du conflit est résumée:

Joseph Illand est entré en conflit avec Vincent Geisser au sujet d'une enquête fondée sur un questionnaire ethnique, que le chercheur menait au mépris de la Commission nationale de l'informatique et des libertés (CNIL).

On admire la précision des détails... La rédactrice de la chronique ne pouvait pas s'étendre davantage, probablement, sur une recherche qui a reçu l'accord de la direction du CNRS; elle préfère introduire le mot-clé "questionnaire ethnique" et ce symbole des libertés démocratiques qu'est la CNIL...

On sait que le motif de la plainte de Joseph Illand réside dans la vivacité de la réaction de Vincent Geisser, exprimée dans un courriel privé, face aux difficultés rencontrées par une doctorante portant le voile.

Madame Caroline Fourest nous le rappelle, avec modération, et ajoute:

Interpellée par de nombreux chercheurs, Valérie Pécresse s'est engagée à suivre ce litige en "veillant à la liberté d'expression des chercheurs". C'est heureux. Un membre du CNRS n'a pas à rendre des comptes sur un mode disciplinaire pour un courriel ni même pour ses prises de position, si polémiques soient-elles. (...)

C'est là une admirable position voltairienne, non ?

Comme tous les candidats du bac l'ont appris encore cette année: "Je ne suis pas d'accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu'au bout pour que vous puissiez le dire." (Citation tellement ressassée que je me demande si elle est authentique.)

Cause toujours...

Comme il lui reste une demi-colonne, Caroline Fourest va rebondir sur ce "si polémiques soient-elles", qu'elle a complété d'un "Et elles le sont", pour nous entretenir des prises de positions de Vincent Geisser, qu'elle prend bien soin de confondre avec ses travaux scientifiques (c'est plus commode):

En fait de "contribution scientifique", l'essentiel des travaux de Vincent Geisser consiste à stigmatiser toute personne critique envers l'intégrisme musulman comme étant "islamophobe" (SOS-Racisme, des journalistes, et même le recteur de la Mosquée de Paris), tout en répandant des clichés sur les musulmans laïques sur les sites islamistes. Le vrai musulman serait celui qui ne renonce pas à porter le voile ou à faire le ramadan comme l'exige la République laïque "assimilationniste". Geisser parle même de "national-laïcisme" à propos de la loi sur les signes religieux à l'école publique... A l'inverse, le moindre musulman éclairé est raillé comme faisant partie de l'"Islam light", un "produit qui se vend bien". Ayaan Hirsi Ali ou Irshad Manji, menacées de mort par les islamistes, sont décrites comme des "poupées Barbie de l'Islam light", que l'on favorise par "érotisme victimaire".

Je m'étonne que le procédé qui consiste à lancer une rafale d'affirmations péremptoires, accompagnées de parcelles de citations, hors contexte de référence, soit encore employé dans la presse. Cela me semble un peu grossier, et finalement assez peu "déontologique", comme on dit maintenant. Mais c'est avec de tels procédés que notre auteure en arrive à la conclusion que les idées de Vincent Geisser "peuvent difficilement revendiquer leur 'scientificité' sans être questionnées."

L'estocade finale introduit une allusion à "l'affaire Redeker" et enchaîne, en toute légèreté:

Rappelons que ce dernier risquait la mort et a dû quitter son poste. Vincent Geisser, lui, risque au mieux une remontrance. Que ses collègues inquiets se rassurent. L'Etat continuera de le rémunérer pour fournir des articles à des sites où l'on incite à la haine contre les esprits critiques.

J'aime beaucoup, je dois dire, cette imperceptible œillade adressée aux joyeux contribuables français qui payent pour l'entretien de ces chercheurs nuisibles et haineux, ou, au mieux, comme on sait, feignants et inutiles.


PS:

Pour ceux qui, malgré cet article si lumineux, désireraient d'autres lumières que celles-là, je signale l'article du blog des livres de la revue La Recherche.

Et je reproduis ces notes d'Olivier Roy, directeur de recherche au CNRS.

Quelques raisons pour défendre Vincent Geisser et raison garder

1) On peut être pour ou contre le droit de porter le voile sur son lieu de travail, mais cela ne doit pas être décidé par un officier de sécurité au nom des impératifs de la défense nationale. Cela relève de la loi et du droit du travail.

2) Les sciences sociales ne doivent pas être considérées comme un domaine sensible sur le plan de la défense nationale : c’est une vision soviétique du savoir.

3) Le devoir de réserve ne s’applique pas par définition aux universitaires, car c’est une limite à la liberté universitaire. De toute façon, il ne doit concerner que les fonctionnaires d’autorité, comme l’ingénieur général Illand, Haut fonctionnaire de Défense (HFD).

4) Au CNRS comme à l’université (et oserait-on dire en France), la liberté intellectuelle est la règle. Toute utilisation de procédures détournées pour la limiter est une menace pour la démocratie.

5) Il y a d’excellentes raisons pour être en désaccord avec V. Geisser : il suffit de le dire et d’écrire, pas de le faire taire ; V. Geisser n’a aucune autorité sur qui ce soit et ses propos n’engagent que lui. Par contre, le HFD prétend incarner l’Etat.

En un mot ce genre de procès et de sanction n’existe que dans des pays de tradition autoritaire (Russie, Turquie, Egypte, Algérie, Tunisie) et n’a pas sa place en France.

Si le HFD comme personne porte plainte, c’est son affaire : le CNRS n’a pas à prendre fait et cause pour lui contre un chercheur et surtout n’a pas à anticiper le jugement d’un tribunal pour sanctionner le chercheur.

15 juin 2009 - 20h32

vendredi 19 juin 2009

Une histoire exemplaire

Sa voix est "chargée de mémoire, chargée d'expériences", car il n'est pas de ceux qui ont fait le tri sélectif de leurs souvenirs et il n'est pas de ceux que les épreuves ont usés et désabusés.

Son nom est Georges Gumpel.

Georges Gumpel est un retraité septuagénaire. Il habite à Lyon. Français juif, fils de déporté mort pour la France, il a été caché pendant la Seconde Guerre mondiale par des familles de résistants. Il fut partie civile au procès de Klaus Barbie (jugé à Lyon en 1987). Il est délégué de l'Union Juive Française pour la Paix (UJFP) pour la région Rhône-Alpes, et sympathisant actif du Réseau Education sans frontières (RESF).

En août 2008, il a accepté d'héberger pour quelque jours un jeune marocain, majeur sans-papiers, Alae Eddine El Jaadi. Cela a duré plus longtemps que prévu.

"J'avais dit que j'étais disponible en cas de besoin mais je n'avais pas prévu d'héberger quelqu'un dans la durée. Finalement, cela se passe bien: c'est un peu comme si c'était mon petit-fils, nous avons une relation de confiance, nous partageons les repas quand il est là", raconte le bouillonnant retraité, ancien fleuriste de luxe.

Comme l'indique l'épithète "bouillonnant", j'ai extrait ceci d'un article rédigé par un(e) pro de la rédaction journalistique.

De fait, la cohabitation de Georges et d'Alae Eddine a été le sujet d'un reportage de l'AFP, publié dans l'Express, et notre "bouillonnant retraité" a réussi à y placer son point de vue, nourri de sa mémoire et de son expérience.

"Le drame c'est de se retrouver à devoir faire ça aujourd'hui à nouveau: protéger des enfants, des familles, des jeunes pourchassés par le gouvernement", déplore M. Gumpel.

"Le fichage des étrangers, les quotas d'arrestations, les prisons pour étrangers: les méthodes utilisée aujourd'hui contre les sans-papiers sont les mêmes que le gouvernement de Vichy utilisait contre les Juifs", s'emporte-t-il.

"Il n'y a pas de comparaison possible entre le nazisme et la politique de l'immigration française. Le sort des sans-papier après l'expulsion, ce n'est pas les camps de concentration ou d'extermination. Mais la démarche est un peu la même: évacuer des hommes, des femmes et des enfants considérés comme 'en surnombre dans l'économie française', dans une totale indifférence quant à leur sort une fois la frontière passée", estime M. Gumpel.

Selon le/la journaliste, Georges Gumpel "déplore", "estime" et, au passage, "s'emporte". C'est son opinion. Mais les mots prononcés ne le sont pas dans l'emportement d'une indignation légitime, ils sont l'écho d'une conviction profonde. On les retrouve dans un article que monsieur Gumpel avait écrit il y a plus d'un an, et qui a été mis en ligne le 30 avril 2008 sur le site A Contresens, sous le titre 1940-2008 : la France et ses lois racistes. Un rapprochement nécessaire : du Fichier des Juifs au Fichier ELOI.

L'histoire a un curieux sens de la symétrie.

Ce n'est sûrement pas pour nous proposer un joli motif de storytelling que Georges Gumpel a accueilli chez lui Alae Eddine, mais ce qu'il a fait est d'une puissance symbolique qui devrait au moins en déranger quelques uns:

"Son histoire, c'est la mienne qui se répète"

L'administration préfectorale n'a que faire des hommes, de leurs vies, de leurs histoires, de leurs mémoires, de leurs expériences, elle administre, point-barre; alors vous imaginez bien que rien de tout cela n'a pesé lorsqu'Alae Eddine a été à sa portée.

Car, malgré ses efforts, soutenus par le RESF, Alae Eddine est toujours sans papiers.

L'article qui relate son expulsion est placé en tête sur le site du RESF. Il commence abruptement par les faits:

Mardi 16 juin 2009, vers 21 h : arrestation lors d’un contrôle sans raison apparente de deux jeunes ayant l’air maghrébin. Alae Eddine El Jaadi est "en situation administrative irrégulière". Garde à vue de 24 h.

Mercredi 17 juin vers 21 h : transfert au CRA de Lyon Saint Exupéry. La routine.

Jeudi 18 juin avant l’aube : transfert en voiture en direction d’un aéroport parisien et à 8 h 30 embarquement sur un avion de la Royal Air Maroc en direction de Casablanca.

Et se termine par:

Alae Eddine est parti avec 80 € que nous lui avons fait passer, avec les vêtements de son arrestation, il n’a pu saluer ni sa famille, sa tante qui s’est déplacée à la PAF, ni son parrain, ni ses amis.


Son parrain, c'est Georges Gumpel.
(Sa marraine est Christiane Demontès, sénatrice du Rhône.)


En précipitant les opérations, les services de la préfecture du Rhône ont réussi à éviter le passage d'Alae Eddine devant le juge des libertés et de la détention. Ils donnent ainsi à tous les tièdes mal organisés qui tardent à expulser un exemple qui peut se traduire par ce conseil: ne passez pas par la justice, surtout!

La feuille de chou n°1801 de Schlomo, "presse quotidienne radicale au capital illimité d'indignation", reproduit ce courriel:

Voila,

A.E. m’a appelé, au pied de la passerelle de l’avion via le Maroc .


Il a été transféré à Paris cette nuit ou ce matin, largement tabassé, le médecin de l’aéroport l’a soigné en refusant de faire un certificat médical !


Nous venons de prévenir RESF/Maroc pour que quelqu’un soit là pour l’aider à son arrivée.

Nous réfléchissons à la forme de riposte à mettre en place face à cette ignominie


Georges G.


(Pour vous joindre au mouvement, consulter le site du RESF.)

Pour continuer dans l'exemplaire, les autorités pourraient poursuivre Georges Gumpel au nom de la fameuse loi anti-passeurs, chère à monsieur Besson...

Il pourrait plaider coupable: comme passeur de mémoire et d'expérience, et comme passeur de solidarité.

jeudi 18 juin 2009

La BnF honore Philippe Sollers

Un histrion saint-sulpicien bien connu du grand public, monsieur Philippe Sollers, vient d'encaisser les 10 000 euros du premier prix de la BnF (Bibliothèque nationale de France) qui lui a été attribué pour l'ensemble de son œuvre. Le montant du chèque n'est pas très élevé, mais on sait que le maître a des goûts relativement simples, puisque ce sont les goûts du jour: seul son aveuglement caractériel a pu lui faire croire, à l'époque où il se croyait d'avant-garde, qu'il les précédait ou les infléchissait.

Ce nouveau prix littéraire, créé à l’initiative de Jean-Claude Meyer, président du Cercle de la BnF, pour récompenser un auteur vivant de langue française ayant publié dans les trois années précédentes, s'accompagne d'une bourse de recherche de 5 000 euros, non encore attribuée, qui devrait soutenir le travail "de haut niveau" d'un larbin universitaire sur l'œuvre du lauréat.

Je ne sais si monsieur Philippe Sollers participera au choix de ce lauréat satellite. Mais cela me semble raisonnable: qui mieux que lui pourrait juger de la qualité de la flagornerie ?

Le jury, présidé par Bruno Racine, président de la BnF et écrivain, était composé de neuf membres: Jean-Claude Meyer, vice-président de la BnF, Laure Adler, Jean-Claude Casanova, Antoine Compagnon, Marc Fumaroli, Edouard Glissant, Colette Kerber, Julia Kristeva et Alberto Manguel.

On voit que la littérature vivante était représentée avec un discernement homéopathique.

Heureusement, la présence dans le jury de madame Julia Kristeva, épouse Sollers, était une garantie d'impartialité maximale.

Monsieur et madame en plein délire maoïste, 1974.

Ce prix fut remis à notre grand écrivain à l'occasion du deuxième dîner des mécènes, organisé par la BnF. Ce petit en-cas à 500 euros réunissait, dans le cadre prestigieux du hall des Globes, environ deux cents personnes.

Vous pourrez découvrir quelques noms dans l'article du Monde.

Vous apprendrez aussi que l'arrière pensée des organisateurs de ce banquet était de réunir des fonds afin d'acquérir les archives de Guy Debord qu'Alice Becker-Ho, veuve Debord et exécutrice testamentaire du de cujus, n'a pas l'intention de donner à l'Etat ou à une fondation quelconque. Selon Alain Beuve-Méry, ces archives sont difficiles à estimer, mais dépassent plusieurs centaines de milliers d'euros, et la BnF ne les possède pas dans ses tiroirs. Madame Albanel non plus, d'où cette opération gastronomique de mendicité de luxe afin de trouver de l'argent.

Pour allécher les convives, trois cahiers à spirale, deux à petits carreaux, un à grands carreaux, avec le trait rose qui sépare la marge, étaient exposés durant le dîner. Classés "Trésor national", ils forment le manuscrit de La Société du Spectacle, de Guy Debord. Le texte est surchargé d'annotations à l'encre bleue ou noire et se lit en suivant des paragraphes soigneusement numérotés, qui indiquent les pages du livre à venir.

Peu importe que ce brave Alain Beuve-Méry s'emmêle un peu les crayons, bleus ou noir, dans les numéros de sections et les numéros de pages...

Il n'a peut-être pas connu Debord vivant...

C'est assez cosmique, surtout si on imagine Sollers en train de baratiner ses voisines de table.

Peu importe que le montant nécessaire à l'acquisition du fonds Debord soit réuni ou non - après tout les universitaires étasuniens peuvent tirer autant de profit de ces archives que les universitaires français -, le spectacle de la veule prostitution que nous offrent madame Albanel et monsieur Racine, avec l'appui photogénique de monsieur Sollers, peut suffire à notre bonheur.

Les mots immortels que l'honoré écrivain s'est cru obligé de prononcer n'ont malheureusement pas été retranscrits par Alain Beuve-Méry. Il nous indique seulement que ce fut "l'occasion pour Sollers de rendre hommage au 'lecteur exceptionnel' que fut Guy Debord", ce qui est peu, mais tout de même amusant, si l'on se remémore la trace laissée chez Debord (dans "Cette mauvaise réputation...", 1993) par une lecture assez vite expédiée de notre baudruche littéraire:

Dans L'Humanité du 5 novembre 1992, (...), il y a même quelques éloges à mon propos. Mais ce n'est qu'insignifiant, puisque signé Philippe Sollers.

C'est finalement assez bien vu.


PS: Signalons, aux admirateurs inconditionnels de monsieur Philippe Sollers, que sa divine présence est prophétisée pour le soir du 1er juillet, au Collège des Bernardins, 20 rue de Poissy, dans le cinquième arrondissement de la capitale, pour une conférence sur Le catholicisme de Dante.

Le lieu est d'une grande beauté, je vous conseille plutôt d'y entrer, mine de rien, pour vous promener, quand monsieur Sollers n'y sera plus.

mercredi 17 juin 2009

A Calais, on fait dans la dentelle.

La plupart des observateurs avisés de la politique culturelle française admettent que la brillante madame Christine Albanel était LA personne idéale pour nous faire oublier à tout jamais l'étincelant monsieur Lang.

Cependant, je regrette fort que l'inauguration, le jeudi 11 juin, de la Cité internationale de la dentelle et de la mode, à Calais, n'ait pas été présidée par cet homme, manifestement taillé sur mesure pour développer avec un inégalable brio des considérations élevées et froufroutantes sur la métaphysique dentellière. Il aurait pu, lui, apprécier le "sublime hommage rendu à la dentelle", dans "un esprit formidablement haute couture", que fut, nous dit-on, le défilé de mode qui présenta "des robes et des pièces de lingeries sublimes".

Au lieu de cela, le public dut supporter les considérations convenues d'un chef d'industrie, monsieur Olivier Noyon, qui, d'après la Voix du Nord, ne sut que casser l'ambiance avec ses jérémiades de patron, retaillées en lamentations de crocodile paternaliste:

Le patron de la maison Noyon n'a pas non plus manqué d'évoquer "le respect pour la longue chaîne de ces hommes et ces femmes qui font la dentelle et pour tous ceux qui ont dû s'en éloigner, victimes des plans sociaux ". Et d'un coup, dans la salle, c'était, devant tous ces officiels, ces VIP, quelque chose de terriblement émouvant que d'évoquer ces salariés sans qui la dentelle de Calais, aussi noble et sublime soit-elle, n'existerait pas.

Anne-Sophie Hache, la signataire de l'article, a bien raison... C'est vraiment désolant, mais c'est comme ça: pour faire du noble et du sublime, il faut que des gueuses et des gueux se bousillent la vue, les mains, le dos et la vie, avant de se faire virer comme des chiens. Après, on pleure en société distinguée, car ce sont des choses qui se font.

Comme je sais que ce n'est pas aux vieux crocodiles qu'il faut apprendre à verser des larmes, je suis intimement persuadé que monsieur Lang eût été, dans un discours de cette texture, d'une autre étoffe, et qu'il aurait su se hausser au niveau d'une sorte de chant des Canuts postmoderne et calaisien.

Nous tisserons
Le linceul du vieux monde,

Car on entend déjà la révolte qui gronde.

Un linceul en dentelles, et en couleur! Avouez que c'est classieux.

Ce n'est pas que l'origine des gens sensibles et intelligents soit douteuse, mais il est bien rare que les cons ne revendiquent d'être nés quelque part.

En marge du portfolio où j'ai volé la photo précédente, de Philippe Huguen/AFP, un lecteur du journal Le Monde nous offre ce bel épanchement d'émotion post-natale, que je vous livre sans retouche:

Et bien voici une belle occasion de parler de Calais autrement que celle des réfugiés ! Étant originaire de Calais, j’espère sincèrement que ce musée ouvrira une belle vitrine sur la ville et la région ! J’invite d’ailleurs ceux qui, pendant l’été, montent dans le nord, à faire un crocher par cette belle ville, qui mériterait qu’on s’y intéresse autrement...

Cela tombe vraiment mal pour monsieur l'originaire de Calais, mais très prochainement, du 23 au 29 juin, va se tenir dans sa belle ville d'origine un camp No Border, dont la présentation omet, curieusement, de faire dans la dentelle:

Le camp No Border de Calais est un projet mené par des militantEs françaisEs et belges, et des groupes de soutien français en coopération avec le réseau No Borders britannique. Il vise à mettre en lumière la situation à Calais et dans le nord de la France, construire des liens avec les communautés de migrantEs, contribuer à développer les liens entre les groupes qui les soutiennent, et enfin défier les autorités sur le terrain pour protester contre la répression croissante contre les migrantEs et les militantEs de la région. Le camp aura lieu dans le parc de la rue Normandie-Niemen dans l'est de Calais.

Le camp revendique la liberté de circulation pour tous et toutes, la fin des frontières et des contrôles migratoires. Nous appelons à un mouvement radical contre les systèmes de contrôle qui nous divisent entre citoyenNEs et non-citoyenNes, entre avec et sans papiers.


Nous nous situons dans la 'tradition' des camps No Border organisés dans le monde entier depuis une quinzaine d'années, à Strasbourg en 2002, en Angleterre en 2007, à la frontière américano-mexicaine ou en Ukraine en 2007, et nous sommes en lien avec le camp No Border de Lesbos d'août 2009... ChacunE est conviéE à se joindre au camp pour discuter et débattre de la question des frontières et de la liberté de circulation et d'installation, à imaginer et participer à des actions symboliques, vivre collectivement avec les migrantEs du Calaisis et les militantEs et participer à la grande manif du samedi 27 juin !

Cliquez sur la bannière pour accéder au site du Calais No Border Camp.

Une brochure recueillant des textes contre la xénophobie d'état a été élaborée par le CSDASP 37 (Collectif de Soutien aux Demandeurs d’Asile et aux Sans-Papiers) qui œuvre dans la région de Tours depuis 2004. Vous pouvez la télécharger en allant sur le site du collectif, ou en cliquant sur l'image:


Devant la situation faite aux migrants, à Calais et sur le littoral nordiste, il est assez difficile de ne pas poser un certain nombre de principes élémentaires. Ces principes peuvent sembler terriblement radicaux aux célèbres bourgeois de Calais, et d'ailleurs... Aussi entend-on comme un bruit de fond inquiétant, entretenu mezzo voce par les autorités et leurs relais médiatiques.

Face à ce discours, voici le communiqué, en date du 15 juin, de l'association SALAM (Soutenons Aidons Luttons Agissons pour les Migrants et les Pays en difficulté) :

L’association SALAM Nord/Pas-de-Calais considère que la tenue à Calais du camp No Border offre une opportunité de dialogue et d’échanges sur la question de l’immigration d’autant plus intéressante que depuis près de 7 ans l’Etat s’est toujours refusé à admettre la singularité de la situation dans notre région, cherchant systématiquement à minimiser le nombre de migrants présents et laissant croire que la répression ne pouvait être que la seule réponse à apporter.

Citoyens, organisations associatives, syndicales et politiques auront donc la possibilité de débattre sur le fond sur la question de l’immigration.

Si l’association SALAM Nord/Pas-de-Calais ne cautionne aucune forme de violence, elle ne comprend pas la campagne de dénigrement menée a priori à l’encontre des militants NO Border. Comme les organisateurs du campement No Border eux-mêmes, l’association SALAM Nord/Pas-de-Calais souhaite que ce forum se déroule dans un climat pacifique et n’acceptera pas que la tenue de ce rassemblement puisse servir d’alibi à une répression accrue vis-à-vis des Migrants ni à une destruction de la Jungle.

Respectant ses objectifs essentiellement humanitaires, et attentive au respect des droits fondamentaux de l’Etre Humain, l’association SALAM Nord/Pas-de-Calais laisse à ses adhérents le libre choix de prendre part ou non au campement No Border.

Calais, le 15 juin 2009,
Association SALAM Nord/Pas-de-Calais

Photo d'un abri de migrants au bois des Garennes.
Jeudi 6 avril 2006.
L'évacuation de ce squat par la police a donné lieu à 99 interpellations.


PS: Aujourd'hui, à 17 heures, l'association SALAM invitait à un rassemblement sur le terrain du quai de la Moselle, pas pour y parler chiffons, fanfreluches et dentelles, mais pour rendre hommage à Aman.

Aman est décédé hier en fin d'après-midi [samedi 13 juin]. Il voulait juste profiter d'une température plus clémente et nager avec ses amis... Il s'est mis à l'eau dans le canal juste en face des maisons où se trouvent les migrants africains. Pris d'un malaise, il a coulé. Ses amis et les secours qui sont intervenus très rapidement n'ont rien pu faire. Il était déjà trop tard. Toute la communauté africaine est sous le choc. Un de ses frères était avec lui à Calais. Le corps d'Aman sera rapatrié en Erythrée.

(A lire, sur LibéLille, le témoignage de Céline Dallery, infirmière.)

Aman, 20 ans.

Première carte contributive de Rouen vidéo-surveillée

Une nouvelle produvtion d'Echelle inconnue:


UN NOUVEAU CALQUE PLANE SUR LA VILLE.
JEUDI 18 JUIN 2009, 19H30. 18 RUE SAINTE-CROIX DES PELLETIERS À ROUEN


Si,
comme nous le croyons,
le pouvoir c'est : dresser la carte
et si,
comme l'affirme Giorgio Agamben,
« la surveillance vidéo transforme les espaces publics de nos cités
en intérieurs d'immenses prisons »
alors,
tentons d'en dessiner les murs.

FICHE 16 / EXPOSITION
PREMIÈRE CARTE CONTRIBUTIVE DE ROUEN VIDÉO-SURVEILLÉE

Fiche 16 c'est d'abord le nom de la fiche action « Vidéosurveillance urbaine » issue du rapport d'activité 2006-2007 du Conseil local de sécurité et de prévention de la délinquance à destination des élus du Conseil municipal de Rouen.

Aujourd'hui c'est aussi, pour nous, le début d'un projet visant à interroger une nouvelle dimension de la ville contemporaine, la vectorisation de l'espace public dans la sphère de la communication. Ce projet s'inscrit dans notre cycle de travail et de recherche intitulé
« politique/polis, ou, si la politique est la continuation de la guerre par d'autres moyens en est-il de même pour la ville ? ».

La première étape de ce travail à Rouen consiste à dresser un inventaire des caméras filmant l'espace public. Caméras officielles (municipales) mais aussi caméras privées (interphone, surveillance de magasins...), car si le débordement matériel de l'espace privé sur l'espace public semble bien contrôlé (enseignes, installations de stand...), le débordement immatériel qu'opère la surveillance vidéo l'est beaucoup moins.

Peut-on traverser la ville sans être filmé ?
Quel impact sur notre droit à l'image ?
Quelle ville et quel mode de vie en ville ces caméras impliquent-elles ?
Disparition de l'extériorité ? Transformation du citoyen en terroriste potentiel ?

Voilà, à l'heure où un comité d'éthique municipal peine à voir le jour, les questions que ce travail entend poser.

Du 18 juin au 11 juillet, Echelle Inconnue vous invite et présente la carte interactive de la vidéo surveillance, les moyens pour vous de l'augmenter ainsi que différents documents sur les modes de détournement/contournement de ces dispositifs...

Si vous désirez dès maintenant augmenter la carte, apportez deux photos de la caméra que vous avez repéré (un plan large présentant la façade du batiment, et un gros plan de la caméra) ainsi que sa situation sur une carte et son adresse.

Exposition de Stany Cambot, avec Pierre Commenges et Christophe Hubert.

mardi 16 juin 2009

Pourquoi j'ai raté mon scoupe

On avait pu se rendre compte, à lire ses réponses à une interview accordée par écrit au journal le Monde, que le jeune Julien Coupat possédait un certain talent dans la pratique du foutage de gueule élégant, accompagné d'un certain dandysme dans l'écriture qui avait achevé de mettre en rage les bons esprits épais.

Quand ils ont appris que Yldune Lévy et Julien Coupat envisageaient de se marier, et que pour ce faire, en se conformant à une loi qui souffre pourtant quelques exceptions hautement placées, avaient fait afficher les bans à la mairie du XXième arrondissement de Paris, les mêmes esprits épais se firent ironiques et se gaussèrent de voir deux ultragauchistes "sacrifier à l'une des plus anciennes institutions bourgeoises".

C'était, d'une part, oublier que la plus vénérable institution bourgeoise est la propriété privée.

Et d'autre part, c'était négliger que nos deux tourtereaux avaient fait suffisamment de bonnes et savantes lectures pour au moins connaître les techniques du détournement.

Voyez comme on s'amusait en ce temps-là.

Je ne trouve pas étrange cette volonté de se marier; il me suffit de savoir que:

Le juge Thierry Fragnoli, bien conscient du ridicule qu'il y aurait à empêcher leur union, a dû lever définitivement l'interdiction de se rencontrer au couple, dans une ordonnance du 15 juin. Le parquet ne s'y est pas opposé.

Disons qu'il s'agit là d'un mariage de convenance, ou de connivence - mais en est-il d'autres -, permettant de contourner les restrictions imposées par la justice: une fois mariés, Julien et Yldune auront en quelque sorte obligation de vivre ensemble, de se porter secours et mutuelle assistance, etc.

Cela tombe bien, il parait qu'ils en ont envie...

Comme la date du mardi 16 juin circulait depuis quelque temps, nous avons vécu une journée particulièrement haletante. Si j'avais pu séjourner ce jour à Paris, je me serais probablement installé à l'une des terrasses des cafés de la place Gambetta, pour admirer la chasse menée par les plus fins limiers que l'on puisse trouver parmi les envoyés spéciaux de la presse française.

J'ai pu suivre ce suspense de mon bureau, en connectant régulièrement sur le direct heure par heure, mis régulèrement à jour sur 20minutes.fr par C. L. avec Oriane Raffin, qui n'ont pas perdu leur journée.

Première information excitante:

12h30 Une vingtaine de journalistes dont une de 20minutes.fr, était plutôt à la recherche d'un sandwich que d'un jeune couple. Car à cette heure-là, pas l'ombre d'une robe blanche ou d'un quelconque mouvement inhabituel ne vient troubler la place Gambetta. Mais il y a des indices qui font espérer les reporters: l'information de ce mariage devait avoir lieu ce mardi, parue dans «Le Monde» lundi et reprise par l'ensemble des médias français dont 20minutes.fr. La noce ayant été expressément autorisée par la justice, en changer la date ne doit pas être si simple. De plus, selon un gardien de la mairie, «des renforts de police devraient arriver vers 13 heures».

Je croyais les journalistes, surtout les envoyés spéciaux, beaucoup plus futés: pour mourir de faim sur la place Gambetta, il faut être un(e) anorexique incurable en phase terminale...

Mais poursuivons:

13h08: L'attente toujours. Et rien de neuf. Avec une question cruciale: faut-il surveiller la salle des mariages? Ou toutes les salles de la mairie du 20e? Réponse: toutes les salles.

On voit que l'affaire se complique sérieusement, mais notre nunuche égarée place Gambetta a-t-elle trouvé de quoi se restaurer ?

13h10: Où sont passés les bans? Ils étaient affichés ce mardi matin, mais entre-temps ils ont été enlevés. Signe que le mariage a eu lieu? Réponse: Non, visiblement il manquait une signature et puis, cela faisait dix jours qu'ils étaient affichés, ce qui suffit.

13h30: Selon notre envoyée spéciale, le père d'Yldune est arrivé à la mairie vers 13h30.

On imagine la tension qui monte: il faut vraiment des caténaires d'acier pour faire ce métier.

13h50: Rumeur d'annulation. Les employés de la mairie auraient laissé entendre que la noce aurait été annulée. Mais les journalistes sur place se demandent si la venue du père n'a pas servi de diversion pour faire entrer le couple discrètement dans l'hôtel de ville.

Nos reporteurs ont la déduction imparable. Au passage, on se réjouit de voir notre mairie passer au rang, plus noble, d'hôtel de ville.

13h56: Des invités arrivent à la mairie.

14h38: Pendant ce temps là, à la mairie du 20e... Rien de neuf. La maire s'apprête à faire un point presse pour la vingtaine de journalistes toujours sur place.

14h43: Ruse ou vérité? La maire du 20e a annoncé que la noce était annulée, les futurs époux souhaitant «s'unir dans la plus stricte intimité». Mais il en faut plus pour déloger les journalistes sur place qui continuent à faire le pied de grue sentant bien que l'annonce faite par la maire serait une ruse pour les éloigner...

On imagine maintenant nos journalistes en train de sombrer dans la paranoïa aiguë.

S'ensuit une longue période, où j'ai pu expédier mon travail de la journée, qui s'achève sur un constat désabusé:

16h00: Les journalistes commencent à lever le camp... Toujours pas de mariage
Les journalistes commencent peu à peu à lever le camp sans savoir si le mariage a eu ou va avoir lieu. Les forces de l'ordre qui avaient été mobilisées quittent également les alentours de la mairie. Julien Coupat, qui avait bénéficié d'une ordonnance du juge pour quitter la Seine-Saint-Denis devra renouveler sa demande s'il souhaite s'unir avec Yldune à la mairie du 20e.

Pour couronner cette immensité d'inanité médiatique, 20minutes.fr propose même à ses lecteurs une vidéo exclusive, que je ne vais pas inclure dans ce billet.

En revanche, je me permets de révéler pourquoi Yldune et Julien ont renoncé au dernier moment à venir à la mairie du XXième.

Ce n'était certes pas par refus de se livrer en pâture aux tâcherons du spectacle, assemblés en cet arrondissement mal famé, en quête d'images à sensation, et de sandouiches.

C'est la découverte du document suivant, que je déconseille aux âmes sensibles, qui les avait entièrement désabusés, et désenchantés, en leur montrant avec une terrible évidence les effets désastreux d'un mariage durable.



De quoi réfléchir, anéfé...





lundi 15 juin 2009

Sous le Pavé, Franck Lepage.

Je fus, il y a peu, convié à l'une de ces soirées culturelles où il est préférable d'inviter les voisins, s'ils sont fréquentables, pour éviter, de leur part, des remarques désagréables sur vos goûts musicaux, et je m'y rendis fort utile en rehaussant de manière appréciable la moyenne d'âge de l'assistance.

Non loin d'une bouteille de ouisqui, j'y croisai une jeune journaliste, tout à fait atypique par ses origines chouannes, qui réussit à défier mon incurable surdité mondaine en engageant une conversation. Avec beaucoup de professionnalisme, elle en vint à s'enquérir de mes activités avouables. Quant aux inavouables, nous en avions déjà exhaustivement fait le tour.

Comme je lui avais répondu, avec la forte conviction qui me caractérise lorsque j'aborde ces choses sérieuses, travailler entre guillemets dans la culture entre guillemets, elle me demanda tout à trac:

"Connais-tu Franck Lepage ?"

C'est lui.

Je pus alors répondre, en usant de l'idiome propre aux gens de mon âge et popularisé par le chantre de notre génération rebelle:

"Ah, que oui, il connaît."

J'avais bu assez de bourbon pour croire que c'était du ouisqui et ne pas m'étonner qu'une jeune inconnue - certes charmante, pétillante et vendéenne, mais inconnue - me pose une question aussi incisive.

Quelque chose de Tennessee...

En réalité, cela faisait à peine deux jours que j'avais découvert l'existence de ce merveilleux conférencier gesticulateur qu'est Franck Lepage. Et, après avoir regardé et écouté une version "en ligne" d'Inculture(s) I "L'éducation populaire, monsieur, ils n'en ont pas voulu", je vis que cela était bon.

Et même très bon.


En juillet 2005, en Avignon...

La vidéo que vous trouverez sur tvbruits.org a été tournée en mai 2007. C'est cette version que vous trouverez sur le site de la Scope Le Pavé, coopérative d'éducation populaire dont Franck Lepage est membre.

Sur le même site, vous pourrez lire le texte de cette conférence gesticulée, dans la version donnée en octobre 2006 à Bruxelles, commander le DVD et le livre de Inculture(s) I, et découvrir bon nombre de bonnes choses intelligentes, comme ce Dictionnaire collectif de la Langue de Bois et des concepts opérationnels, qui vous deviendra vite indispensable.


Afin de pouvoir continuer à briller dans les soirées festives, je vais commander au plus vite, c'est-à-dire dès que j'aurai trouvé un timbre, le DVD d'Inculture(s) 2, "Et si on empêchait les riches de s'instruire plus vite que les pauvres", qui promet en outre de me faire comprendre "pourquoi j'ai raté mon ascension sociale".

Il est ainsi présenté:

En 1792, la Convention auditionne le rapport du marquis de Condorcet sur l'instruction publique. Qui se souvient des autres projets d'éducation, dont celui de Mirabeau, de Talleyrand, et celui de Lepelletier de St Fargeau. A la différence de ce dernier qui organisait vraiment les conditions d'une égalité des apprentissages et des savoirs, le plan de Condorcet comporte un fort risque d'élitisme et une différenciation des citoyens par le savoir, difficulté habilement contournée par le recours ambigu au concept de "méritocratie". Deux siècles et 182 ministres plus tard, on pose toujours la question : "Comment concilier égalité des savoirs et méritocratie ?" On ne le peut pas ! La méritocratie et l'égalité sont inconciliables ! Ce sont deux principes opposés et il faut nécessairement choisir, le comble de la perversité étant de choisir la méritocratie en faisant semblant de désirer l'égalité.

On ne peut pas dire que cela manque de lucidité...


PS: Le rapport de Franck Lepage,pour le ministère de la jeunesse et des sports, publié en janvier 2001, Le Travail de la culture dans la transformation sociale : une offre publique de réflexion du ministère de la jeunesse et des sports sur l'avenir de l'éducation populaire, est toujours téléchargeable sur le site de la Documentation Française. C'est moins drôle qu'une conférence gesticulée, mais cela reste intéressant...

vendredi 12 juin 2009

Garde à vue de routine

C'est avec d'infinies précautions que je risque parfois ma souris et mon pointeur associé sur le site de Nouvelobs.com, qui n'est souvent qu'une peu ragoûtante régurgitation de dépêches d'agences, à peine vérifiées, suivies d'un ramassis de commentaires assez épais, mais fiers de l'être.

Je m'y suis retrouvé, en toute inconscience, en voulant suivre le trajet médiatique d'une information assez confuse donnée par 20minutes.fr...

C'est donc l'article (original ?) d'Elsa Vigoureux qui aurait donné les premiers éléments suivants:

Anouck Colombani, 24 ans, étudiante en master de philosophie à l’université de Paris 8, a été jointe mercredi matin par des policiers qui lui ont demandé de se rendre au commissariat de Saint-Denis. Elle s’y est rendue vers 9 heures. A 11 heures, Anouck Colombani s’est vu signifier son placement en garde-à-vue, avant d’être conduite à l’hôtel de police du département. Les policiers auraient perquisitionné son domicile, et emporté notamment son ordinateur.

Tout ceci semble empreint de l'exquise urbanité policière habituelle.

On peut supposer qu'Anouck Colombani avait eu vent des investigations sur sa personne menées par le SRPJ de Reims avec toute la discrétion requise (coups de téléphones divers aux employeurs, parents...)

La police judiciaire de Reims est en charge de l'enquête sur les "incidents" survenus lors du contre-sommet de l'OTAN à Strasbourg. On se souvient que certains lieux, douaniers ou hôteliers, s'étaient révélés particulièrement inflammables...

Un incendie durable...

Essayons maintenant de suivre le raisonnement policier.

Cela me parait plus prudent.
(Sans vouloir vous commander.)

Premier indice: Anouck, militante active du syndicat Sud Etudiant, était bien présente à Strasbourg pour participer au contre sommet, et elle a pris part à la manifestation du samedi 4 avril.

Je ne pense pas qu'elle s'en cache, et je ne vois pas pourquoi elle s'en cacherait.

Comme on dit: on est en démocratie !

On peut même révéler, ce qui n'est pas un scoupe, que "lors de la manifestation du samedi 4 avril, avait reçu un projectile au visage, l’obligeant à se rendre aux urgences. Elle fut admise en Allemagne, et sortit dans la nuit du samedi au dimanche."

Et c'est là qu'intervient le second indice, irréfutable, qui mit nos fins limiers rémois sur la piste:

Les autorités allemandes ont communiqué par la suite à la police françaises le nom de cette militante de Sud Étudiant, qui lorsqu’elle fut admise aux urgences, « sentait la fumée » à leurs dires...

Il faut admirer la remarquable efficacité de la police allemande dans les investigations olfactives. Alors que, sortant d'une manifestation où les gaz lacrymogènes furent déversés avec grande générosité, il ne leur a pas échappé que ses vêtements et ses cheveux sentaient surtout la fumée !

Comme aurait pu conclure le procureur du tribunal des flagrants délires:

Donc, ma cliente est coupable...

Ne riez pas, je vous prie. Pour construire, et surtout maintenir, un raisonnement d'une telle subtilité, il faut en avoir là-dedans.

Quand on secoue, ça fait blouc-blouc.

Anouck a été relâchée vers minuit, après une douzaine d'heures de garde à vue.

La routine d'une enquête...

Selon le communiqué de Sud Etudiant:

Le ministère de l’intérieur a d’ores et déjà félicité les enquêteurs strasbourgeois pour « leur minutieux travail ». Six personnes ont été interpellées hier à Strasbourg pour leurs liens présumés avec les affrontements lors du contre sommet de l’OTAN. De plus, un des organisateurs du sommet, qui a notamment négocié le parcours de la manifestation du 4 avril à lui aussi été interpellé il y a quelques jours. Encore une fois, les autorités cherchent des responsables, et n’en trouvant pas, en inventent de toute pièce. Sous des motifs inexistants, avec comme simple preuve la présence sur les lieux, les forces de l’ordre se permettent d’interpeller et de placer en garde à vue militant-es politiques ou syndicaux, manifestant-es et opposant-es au régime actuel.




jeudi 11 juin 2009

Une fonction importante

Parfois, cela commence comme ça:

Aujourd'hui 9 h Yazid Z., en France depuis quatre ans, a été arrêté. Etudiant en éco-gestion, il travaillait également en tant qu'aide à domicile. Alors qu'il travaillait ce matin chez une personne handicapée, les policiers l'ont arrêté et emmené au CRA de Lyon. Il devrait passer au Juge des Liberté avant jeudi.

C'est un courriel d'alerte du Réseau Université Sans Frontière, assez banal de nos jours: un nom, deux ou trois éléments de vie, et une arrestation.

Souvent, on prend connaissance du mail quand c'est déjà fini: après une expulsion, c'est un nom que l'on oublie, c'est une vie qui n'aura pas fait son trou ici, de ce côté de nos frontières, à peine un rond dans l'eau...


Dans le cas de Yazid Zarour, jeune algérien arrivé en France avec un visa d'étudiant, l'histoire a une suite.

On peut apprendre que son titre de séjour n'a pas été renouvelé en février 2007, et qu'il a déposé un recours gracieux, motivé par des éléments nouveaux qu'il voudrait voir pris en compte. Il est en effet employé en CDI par l'association "Vivre Autonome" et travaille depuis deux ans et demi comme tierce personne, ou auxiliaire de vie, chez monsieur Olivier Morel, professeur d'anglais, qui est tétraplégique. Il loge chez monsieur Morel, de manière à pouvoir l'aider en cas de nécessité, surtout la nuit.

Est-ce sa demande de recours gracieux qui a attiré sur lui l'attention préfectorale, je ne vais pas l'affirmer, car je n'en sais rien. Mais ce sont des choses qui arrivent.

Le 3 février 2009, au matin, Yazid est, en application d'une décision de reconduite à la frontière prise par la Préfecture de l'Isère, arrêté à son domicile, qui est aussi celui d'Olivier Morel, embarqué au commissariat de Grenoble et transporté au centre de rétention de Saint-Exupéry. Je pense que la police aura songé à laisser un(e) auxiliaire pour ne pas laisser monsieur Morel, qui a besoin d'une assistance constante, seul dans son appartement, mais, de cela je n'ai trouvé aucune confirmation...

La solidarité s'organise. Le CDTHED (Comité pour le droit au travail des handicapés et l'égalité des droits) adresse une lettre ouverte au préfet.

Le 9 février 2009, le tribunal administratif de Lyon annule la décision d'expulsion.

Yazid reçoit une autorisation provisoire de séjour, jusqu'au 10 août, avec une interdiction de travailler, et un placement en résidence chez monsieur Morel.

Des parlementaires, madame David et monsieur Mermaz, interviennent et obtiennent du préfet, monsieur Albert Dupuy la promesse d'examiner "avec bienveillance" le dossier de régularisation de Yazid Zarour.

Par précaution, ou par automatisme, la préfecture de l'Isère a fait, aussi sec, appel de la décision du tribunal administratif de Lyon.

Selon le collectif Yazid, soutenu par le Resf38, qui s'est constitué au lycée Marie Curie d'Echirolles, où enseigne Olivier Morel, la préfecture n'a rien fait pour avancer dans la voie d'une régularisation, elle a même "multiplié les démarches pour l'empêcher et obtenir une expulsion définitive".

Marie Barbier, journaliste à l'Humanité, indique, dans un article paru aujourd'hui:

Contactée, la préfecture confirme l'appel mais ne souhaite pas s'exprimer sur une affaire qui "suit son cours".

Couvre-chef préfectoral.


Pourtant, il semble que les services de la préfecture ont "communiqué" sur cette affaire, et de fort intelligente façon, en répondant à ceux qui soulignent que la présence de Yazid auprès d'Olivier Morel est indispensable que

"seule la fonction est importante, pas la personne qui l'occupe".

Et en faisant savoir que sur le seul bassin grenoblois, il y a 324 demandes pour occuper un emploi d'auxiliaire de vie...

Monsieur Albert Dupuy, préfet de l'Isère, qui sur le site de la préfecture nous offre une page de détails sur la fonction préfectorale, dit, ou laisse dire, des choses comme celles-là.

Je pourrais me demander si monsieur le préfet, haut fonctionnaire et petite main de l'Etat, est vraiment persuadé qu'il n'est lui-même qu'un atome fonctionnel, tout à fait interchangeable au gré de mutations contingentes ou nécessaires...

Mais la pique ironique est par trop faiblarde face à ces déclarations, qui sont vraiment intolérables, parce qu'elles ignorent, et méprisent, ces deux êtres maintenant liés par autre chose qu'un simple contrat, parce qu'elles ignorent, et n'imaginent même pas, ce qu'il a nécessairement fallu de tact, d'attention, de patience, chez l'un comme chez l'autre, pour cimenter cette relation de confiance entre eux.

La fonction de monsieur le préfet est trop importante et trop respectable, peut-être, pour qu'on puisse lui signifier ce que sa personne nous inspire...


PS: Une pétition est lancée. Vous pouvez la signer, ou adresser des lettres (respectueuses de sa fonction) au préfet.

mercredi 10 juin 2009

Le déni oui-oui

L'ouverture d'un procès aux assises d'Indre-et-Loire, que l'on annonce à grand spectacle, a permis à l'Association française pour la reconnaissance du déni de grossesse (Afrdg) de trouver un créneau médiatique pour se faire entendre.

Il n'est pas certain que ce soit là une stratégie de communication bien futée, malgré les bonnes intentions. Ce procès va réunir grand nombre d'experts et ténors du barreau, devant un parterre de journalistes spécialisés, plus enclins à noter les effets de manche que les subtilités psychologiques.

Par ailleurs, dans ce type de dramaturgie, on noie volontiers le poisson en courant deux lièvres à la fois, comme on dit en filant et tissant des métaphores tirées par les cheveux...

Franz Marc, Deux Lièvres.
(C'est une oeuvre sur papier, mais je n'ai rien trouvé
concernant la technique et la date.)

Hier, quelques mots, captés par surprise, entre deux explosions du moteur à quatre temps dont ma quatrelle est équipée, sur une radio que j'ai supposé être France Inter, ont accompagné mon parcours autoroutier vers le lieu de mon éreintant travail.

"Il y avait du bruit; j'ai arrêté le bruit."

Cette phrase, qui est le constat fait par une femme au terme de son déni de grossesse, me semble décrire ce qui est au cœur du déni universel: l'être ou l'événement perçu comme bruit, parasite, qu'il faut alors étouffer, faute de pouvoir l'entendre, le percevoir comme être ou comme événement.

Un bruit est caché dans le paysage,
saurez-vous le trouver ?

Puisque j'ai aujourd'hui, concernant le traitement des images, métaphores, analogies et comparaisons, qui ne sont pas raisons, l'esprit primesautier d'un chasseur d'escargots au lasso dans la pampa normande, je n'hésite pas à affirmer que le déni de démocratie fonctionne bien selon ce schéma.

Considérez l'exemple de ce déni qui a affecté le NON au référendum de 2005, ce bruit indésirable qu'il fallu plus de deux ans de "pédagogie" pour étouffer sous les oreillers d'un congrès parlementaire à Versailles, où la populasse, selon la solide tradition régionale, fut tenu à bonne distance, par barrières, cordons de CRS et gaz lacrymogènes, du lieu où sa volonté devait s'exprimer dé-mo-cra-ti-que-ment.

D'autres "bruits", ailleurs en Europe, ont été ou seront "arrêtés" par application de méthodes idoines, mais tout aussi respectueuses de la volonté populaire.

In memoriam, avant de dire amen.

Le beau bébé abstentionniste dont vient d'accoucher le dernier passage aux urnes sera facile à réduire au silence: il est déjà tout silence, fait de votes non exprimés, voire nuls...

Mais puisqu'il fait bon poids, sa présence se remarque, et l'on peut s'amuser à en tenir compte, tout de même, en s'amusant à recalculer les taux de réussite des diverses listes, rapportés aux total des inscrits. Ce n'est là qu'une manière assez plaisante de prendre les choses, quoiqu'elle ne déride guère les austères gardiens et défenseurs du noble "devoir électoral" (expression à peu près aussi ludique que celle de "devoir conjugal").

Plus sérieusement, des escadrons entiers d'employés des instituts de sondage et d'opinion s'activent pour fournir aux éditorialistes de quoi couvrir le bruit par le bruit de leurs fines analyses. Vu le portrait type (tranche d'âge, catégorie socioprofessionnelle, etc.) de l'abstentionniste obtenu, je suis tranquille: je peux sortir d'un air dégagé dans la rue, la future brigade de répression de l'abstention ne va pas me courser.

N'oublions pas pour finir de couvrir le "bruit", les habituels commentaires sur les décisions à prendre (ou pas) rue de Solférino pour refonder les fondations du fondement du parti qu'est mal parti... Il s'agit là d'un fond sonore ronronnant que l'on n'entend même plus.

La nouveauté, et c'est une aubaine, réside dans le succès imprévu des Verts Zeuropéens, menés par l'histrion soixantuitard, monsieur Daniel Cohn-Bendit.

C'est vrai qu'il a une grande gueule, l'ex-Dany-le-rouge, passé au vert (en fait, il doit être daltonien), mais il ne sait pas poser sa voix: en fin de campagne, il est tout enroué, le malheureux... Ses glapissements, entre quintes de toux, ne pourront pas couvrir longtemps le bruit que font ceux dont l'existence est quotidiennement déniée, malgré le bulletin de vote qu'on veut leur mettre de temps en temps dans les pognes.

Et qu'ils ne veulent même plus prendre.

mardi 9 juin 2009

Constellations déraisonnables

Nous autres, gens de Normandie, ne sommes pas peu fiers de pouvoir narrer à nos visiteurs qu'à la fin des années 1930, le peintre Joan Miró s'installa chez nous, au Clos des Sansonnets, à Varengeville-sur-Mer, et que, y découvrant les merveilles de nos ciels nocturnes remarquablement limpides et dégagés, il conçut et commença les gouaches qui allaient constituer la grande série des Constellations.

L'équilibre atteint par Miró dans les œuvres de cette suite ne doit pas nous faire oublier les tonalités souvent sombres des fonds et les traces d'éléments figuratifs inquiétants. Il faut aussi les regarder en pensant à cette note personnelle de travail, écrite en 1940:

Les traits que je dessinerai doivent être très aigus, cris poignants de l’âme, balbutiements d’un nouveau monde et d’une nouvelle humanité qui se lève des ruines et de la pourriture d’aujourd’hui …

Joan Miró, L'étoile du matin, , gouache,1940.

Les lieux où s'exprime encore, de diverses manières, une humanité déjà levée qui veut simplement rester debout, forment une constellation fragile de lumières qui refusent de passer sous l'éteignoir.

Les cercles de silence qui établissent, dans les villes, ce "silence des forts et des persévérants" forment un réseau de plus en plus dense d'appels aux consciences, en affirmant seulement ceci:

La dignité de chaque personne humaine ne se discute pas, elle se respecte.

Notre silence le crie et continuera de le crier jusqu'aux changements indispensables.

En d'autres lieux, c'est l'exigence immédiate du retour d'un expulsé qui s'affirme, comme à Montrouge, devant le kiosque du square de l'Hôtel de Ville, où l'on se rassemble tous les vendredis, à partir de 18 heures, pour demander et préparer le retour de Mohamed Allouche.

J'y suis allé vendredi dernier pour avoir des nouvelles, en compagnie de Flo Py qui a pris de superbes photographies qu'elle devrait poster sur son blogue, ou sur le blogue de la Fleur au Fusil, et qu'elle aurait envoyées au comité de soutien, si elle avait réussit à surmonter la terrible crise de timidité paralysante dont elle souffre actuellement et qui l'a récemment empêchée d'aller voter.

A Montrouge, nous avons appris que les pièces exigées pour déposer une demande de visa sont maintenant réunies, qu'il faudra les faire parvenir à Mohamed et soutenir sa demande par des lettres à adresser au consulat. Un modèle de courrier devrait être proposé sur le site des soutiens.

La pétition continue de recueillir des signatures; leur nombre s'élève maintenant à 2500.

Il y a bien une lumière qui insiste, à Montrouge.

C'est peut-être cette volonté que l'on repère dans les yeux de Nadia, qui voient tout, lisent sur les lèvres, suivent la transcription en langage des signes.

Et ce sera très beau, le jour où ce regard accompagnera un grand sourire, le jour où Mohamed reviendra...

Le kiosque de Montrouge.
Photographie de Flo Py.


Depuis octobre 2006, chaque deuxième mardi du mois, le Réseau éducation sans frontières appelle à un rassemblement, à 18 heures 30, au métro Belleville.

Voici le texte du tract distribué aujourd'hui:

Un habitant de nos quartiers demande un "titre de séjour maladie" pour sa femme atteinte d'un cancer; on lui dit qu'il faudra que la personne se déplace. Comme elle ne peut pas se tenir debout, la guichetière promet qu'un fonctionnaire se déplacera jusqu'à l'ambulance. Le jour venu, la dame vient en taxi (l'ambulance coûte trop cher) et il faut insister pour avoir une réponse. Cette réponse viendra "dans quelques mois".

Cet épisode répugnant est banal. Mais quand nous les citons comme preuves de l'inhumanité de la politique anti-étrangers, on nous répond que Resf joue sur les sentiments, qu'on est dans l'émotionnel.


C'est vrai. S'indigner des enfants dans les centres de rétention, ou laissés à leur sort parce que papa ou maman ont été embarqués, constater la peur des sans-papiers, s'émouvoir parce qu'on casse des existences et des liens, c'est de l'émotion. Cette émotion, nous en faisons part, de vive voix, par fax, par mail, aux commissariats et aux préfectures, mais aussi à la presse et partout autour de nous.


Ah si seulement nous étions raisonnables... Si nous nous rendions compte que des êtres humains qui ont un "numéro étranger" sont là pour être chiffrés, comptés, administrés (place dans un centre de rétention, réservation des places d'avion, communiqués de presse triomphants du ministère de l'identité nationale : comptage à tous les étages). Désignés aussi par le calcul politicien : on communique coco, la méfiance vis-à-vis de l'étranger, ça marche toujours.

Nous ne sommes pas "raisonnables", en tout cas pas à leur manière, parce qu'il n'est pas vraiment rationnel de vouloir arrêter la mer avec les doigts et de construire des murs partout en croyant qu'ils sont infranchissables. Oui, "nous sommes dans l'émotion". Nous éprouvons, chacun à notre façon, des sentiments qui se nomment : souci de l'autre, réflexe d'entraide, envie de passer du ressenti à l'action. Ce n'est pas de l'émotionnel passager, ce n'est pas le voyeurisme vis-à-vis des drames lointains : c'est la volonté d'être avec nos voisins. De façon constante et réfléchie.


C'est notre force...
… Nous parions sur la fraternité.

A Belleville, tous les mois, s'allume également un bout d'étoile d'une constellation déraisonnable...

lundi 8 juin 2009

Fonctions des fonctionnaires

N'est-ce pas un signe de grande sagesse que de se résoudre à mourir très ignorant, peut-être un peu idiot ou carrément gâteux ?

Je ne vous le demande pas. J'en suis sûr, et j'ai même pris un peu d'avance dans tous ces domaines.

C'est à la suite d'une information qui est parvenue presque fortuitement dans ma boitolettre que j'ai découvert l'existence, dans les administrations qu'administrent les ministères et où fonctionnent des fonctionnaires en fonction, de personnels qui portent le titre de "fonctionnaires de sécurité de défense".

Si !

Deux ronds de flan eussent été plus photogéniques que moi au moment où j'eus cette révélation.

N'ayant pu trouver une photographie de deux ronds de flan,
j'ai débusqué, après une battue forcenée, cette mémorable partie de tir au flan
sur le site de Plonk&Replonk, une "oasis de niaiserie" revigorante dans ce désert raisonnable.
(Je vous prie de n'y voir aucune allusion poujadiste à la fonction publique.)

Une lettre recommandée, avec accusé de réception, vient d'être adressée par la direction des ressources humaines du CNRS à monsieur Vincent Geisser, le convoquant devant la commission administrative paritaire n°2 compétente à l'égard du corps des chargés de recherche, dont la réunion est prévue le 29 juin.

La lettre, en une prose filandreuse qui ne veut rien oublier, précise ceci:

"Cette instance se prononcera sur votre situation administrative en raison des griefs qui vous sont reprochés, à savoir les propos que vous avez tenus à l'encontre de Monsieur Joseph Illand - Fonctionnaire de sécurité de défense du CNRS -, leur gravité, leur nature, leur publicité, les conséquences dommageables qui en découlent tant pour l'Etablissement que pour le Fonctionnaire de sécurité de défense, et le manquement grave subséquent à l'obligation de réserve auquel vous êtes tenu en tant que fonctionnaire."

Avant de balancer quelques "salutations distinguées", la plume du DRH rappelle à Vincent Geisser qu'il a quelques droits à faire valoir devant cette commission paritaire qui ressemble fort à un conseil de discipline...

Bel effet de transparence sur l'ancien logo du CNRS.

Vincent Geisser est sociologue et politologue. Il est chargé de recherche au CNRS (CR 1) et président du Centre d’information et d’études sur les migrations internationales (CIEMI). Recruté au CNRS en octobre 1999, il a été affecté à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman (IREMAM), à Aix-en-Provence. Avant cela, de 1995 à 1999, il était chargé de mission au Ministère des affaires étrangères, chercheur à l’Institut de recherche sur le Maghreb contemporain (IRMC) de Tunis. Il a alors dirigé un programme scientifique euro-maghrébin sur les migrations étudiantes et intellectuelles dans le bassin méditerranéen, qui a donné lieu à une publication en 2000, aux éditions du CNRS.

En 2003, il publie aux éditions La Découverte un livre qui va lui attirer les foudres rhétoriques d'une bonne partie des intellectuels médiatiques de notre pays qui lui reprochèrent sa proximité avec les "extrémistes". Il s'agit de La nouvelle islamophobie, dont le titre démarque La Nouvelle judéophobie de Pierre-André Taguieff, paru l'année précédente aux éditions Mille et une nuits. On peut en lire la quatrième de couverture sur le site de l'éditeur, et une tentative de démolition critique sur le site de l'Observatoire du Communautarisme.

Il est assez instructif de voir sur quels points un ouvrage d'opinion tel que celui-là est attaqué...

Encore disponible.

En ce qui concerne son travail scientifique, Vincent Geisser a sollicité des instances du CNRS une "aide à projet nouveau", en vue de pouvoir poursuivre, avec son équipe, ses recherches sur les migrations intellectuelles entre l’Europe et le Maghreb. Il voulait s'intéresser aux chercheurs maghrébins ou d’origine maghrébine travaillant pour les institutions publiques françaises (université, CNRS et INSERM…) et faire une évaluation scientifique rigoureuse de la contribution des "chercheurs et des universitaires maghrébins" en privilégiant les sciences fondamentales.

L'aide fut accordée par le CNRS, et les études ont commencé en 2004.

Et c'est à cette époque que monsieur Joseph Illand, fonctionnaire de sécurité de défense a commencé à s'intéresser à Vincent Geisser.

L'évolution de leurs relations est relatée par Vincent Geisser lui-même dans une note reproduite par 1000 Babords, et par Catherine Coroller sur son libé-blogue.

Vincent Geisser finit par dire des choses peu amènes à monsieur Joseph Illand, qui alla s'en plaindre...

D'où la convocation.

D'où cette pétition-lettre ouverte à madame Valérie Pécresse.

Loin de moi l'idée de vous donner mon opinion, mais on dirait bien que les échanges ont été assez peu fructueux entre le chercheur et le fonctionnaire de sécurité de défense, et même que l'un des deux ait un peu cherché qu'on l'envoyât paître dans les verts champs de moutarde de l'Afghanistan.

Cela n'a aucun rapport, mais ça me fait plaisir.
Traduit par Georges Perec avec le concours de l'auteur.

Catherine Coroller rapporte ces propos d'une collègue de Vincent Geisser, à propos de ce fameux fonctionnaire de sécurité de défense, et son rôle:

«On a essayé de se renseigner, (...) il semble qu’il ait le grade de général, mais on ne sait pas quelles sont ses prérogatives, ni ce qu’il fait au CNRS, ni en quoi il est qualifié pour valider nos travaux».

(...)

«Quand on part en mission à l’étranger dans des pays sensibles, on est obligés de lui communiquer nos plans de mission: qui on va rencontrer, où on va loger, (...). Et on doit avoir son autorisation pour partir».

Ils sont désarmants, les chercheurs !

Quand on ne sait pas, il faut chercher, sinon on meurt ignorants, idiots, voire gâteux !

Allez donc voir sur le site du CNRS, vous y trouverez presque tout sur les missions du fonctionnaire de sécurité de défense:

Le fonctionnaire de sécurité de défense (FSD) du CNRS appartient à la direction générale de l'établissement. Il est, au sein du CNRS, le relais fonctionnel du Haut Fonctionnaire de Défense et de Sécurité du ministère de l'Éducation Nationale de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche et a en charge la mise en œuvre des orientations et dispositions relevant de la responsabilité du Haut Fonctionnaire de Défense et de Sécurité.

(Sur le Haut Fonctionnaire de Défense et de Sécurité, vous pouvez trouver un bout d'information sur Ouiquipédia...)

Les missions du Fonctionnaire de Sécurité de Défense du CNRS concernent principalement :

* La sécurité des échanges internationaux
* La sécurité des systèmes d'information
* La mise en œuvre de dispositions de défense (habilitations aux informations classifiées, plans d'intervention, etc…)

Sur le premier point, on vous rappelle:

Ces échanges peuvent toutefois être détournés à des fins malveillantes susceptibles de porter atteinte au patrimoine scientifique et technique national voire aux intérêts de la défense nationale.
Une bonne politique de sécurité doit favoriser les échanges et non les brider, sachant que la capacité d'un organisme à protéger son patrimoine renforce sa crédibilité et facilite la confiance de ses partenaires.

Dans ce contexte, le Fonctionnaire de Sécurité de Défense du CNRS est amené à intervenir et formuler son avis sur un certain nombre de procédures d'échanges qui concernent en particulier:

* les accords de coopération scientifique et technique avec des organismes étrangers ne relevant pas de l'Union européenne ;
* les visites et séjours des ressortissants étrangers (ne relevant pas de l'Union européenne) dans les laboratoires de recherche du CNRS (qu'ils soient unités propres de recherche ou unités mixtes) ;
* le recrutement de ressortissants étrangers dans les laboratoires ;
* les missions de chercheurs du CNRS à l'étranger, lorsque ces missions présentent des risques spécifiques pour les personnels concernés.

Etc. etc.

Beaucoup de membres du CNRS ont, paraît-il, appris l'existence du fonctionnaire de sécurité de défense à l'occasion des difficultés faites à Vincent Geisser.

Vont-ils en profiter pour exiger, au delà de la revendication de la liberté de recherche, une remise à plat de son rôle ?

Ce serait une bonne idée...

Les autres administrations pourraient en profiter pour se poser la question de la fonction de ces taupes sécuritaires...

Ainsi, dans l'éducation nationale, combien d'enseignants ont pris connaissance de cette page du site de leur ministère, ou de cette autre (qui est plus drôle) sur "l'esprit de défense et de sécurité" ?

dimanche 7 juin 2009

L'état de la démocratie

Démocratie

"Le drapeau va au paysage immonde, et notre patois étouffe le tambour.

"Aux centres nous alimenterons la plus cynique prostitution. Nous massacrerons les révoltes logiques.

"Aux pays poivrés et détrempés! - au service des plus monstrueuses exploitations industrielles ou militaires.

"Au revoir ici, n'importe où. Conscrits du bon vouloir, nous aurons la philosophie féroce; ignorants pour la science, roués pour le confort; la crevaison pour le monde qui va. C'est la vraie marche. En avant, route!"

Arthur Rimbaud, Illuminations.

(Comme j'ai encore perdu mon exemplaire papier, j'ai utilisé l'édition électronique de l'édition originale de 1886 que François Bon a faite sur le site Athéna de l'Université de Genève, site de ressources qui mérite une visite.)

Une bonne question.

Vous vous doutez bien que je n'ai pas retrouvé tout seul cette référence rimbaldienne, même si j'avais gardé en mémoire la belle expression de "révolte logique", à laquelle, d'une manière bien à elle, mon adolescence à rallonge s'est accrochée dans ses tentatives de cohérence.

J'ai relu ce poème en prose, que Rimbaud dut jeter sur le papier après l'écrasement de la Commune de Paris, et la naissance consécutive de la troisième république, la belle, la grande, la dé-mo-cra-ti-que, dans un des huit textes du recueil publié fin avril par les éditions La Fabrique.

C'est Kristin Ross qui le cite dans Démocratie à vendre, où elle revient sur le mini-traité européen et sur le "non" irlandais. J'ai pensé que cela constituerait une bonne lecture pour le jour d'aujourd'hui. Il m'arrive de me laisser guider par les circonstances...

Kristin Ross est professeure de littérature comparée à la New York University, elle a publié en français : Mai 68 et ses vies ultérieures (Complexe, 2005) et Rouler plus vite, laver plus blanc (Flammarion, 2006). Elle a publié en 1988 The Emergence of Social Space: Rimbaud and the Paris Commune qui devrait paraître en français cette année, peut-être sous le titre Rimbaud et la Commune aux éditions Textuel (je dis "peut-être", car ce titre est déjà celui d'un livre, assez ancien, de Pierre Gascar).

Arthur Rimbaud, collé par Ernest Pignon-Ernest.

Comme nous sommes en démocratie, j'ai préféré m'isoler avec ce livre tonique, plutôt que de rendre une visite à l'isoloir installé de la mairie de Trifouillis-en-Normandie, où je suis inscrit.

J'ai pris grand plaisir à lire l'article de Kristin Ross, et dans la foulée, je me suis offert la lecture de la Note liminaire sur le concept de démocratie de Giorgio Agamben, et la réflexion d'Alain Badiou sur la notion (pertinente) d'Emblème démocratique.

Pour la soirée, j'hésite entre les contributions de Daniel Bensaïd, Wendy Brown, Jean-Luc Nancy, Jacques Rancière et Slavoj Zizek.

C'est tout de même un peu plus stimulant que l'idée d'une soirée spéciale à la télé, non ?

vendredi 5 juin 2009

Les archives de l'infamie

"Ce n'est point un livre d'histoire. Le choix qu'on y trouvera n'a pas eu de règle plus importante que mon goût, mon plaisir, une émotion, le rire, la surprise, un certain effroi ou quelque autre sentiment, dont j'aurais du mal peut-être à justifier l'intensité maintenant qu'est passé le premier moment de la découverte."

Ces lignes ouvrent la préface que Michel Foucault écrivit pour un livre à venir, qui ne vint jamais.

Ce texte fut publié dans les Cahiers du Chemin en 1977, sous le titre La vie des hommes infâmes.

(Pour Foucault, "l’homme infâme", c’est d’abord l’homme sans réputation, placé sans éclat parmi "ces milliards d'existences qui sont destinées à passer sans trace".)

Illustration copiée sur Michel Foucault Archives.

Le livre imaginé par Foucault devait se présenter comme une "anthologie d'existences", un "herbier" de vies "rencontrées au hasard des livres et des documents", "racontées en quelques pages ou mieux quelques phrases, aussi brèves que possible" et telles que "du choc de ces mots et de ces vies naisse pour nous un certain effet mêlé de beauté et d'effroi".

Foucault nous dit avoir glané ses "nouvelles" parmi "les archives de l'enfermement, de la police, des placets du roi et des lettres de cachet", dans la période 1660-1790, et n'exclut pas que des volumes ultérieurs pourraient "s'étendre à d'autres temps et à d'autres lieux".

Vient de paraître aux éditions Les Prairies Ordinaires.

Ce texte vient d'être réédité par le collectif Maurice Florence, aux éditions Les Prairies Ordinaires.

Ce collectif regroupe, "quelque part entre histoire, philosophie et sociologie", Philippe Artières, Jean-François Bert, Pascal Michon, Matthieu Potte-Bonneville et Judith Revel, qui ont en commun d'avoir, dans leur travaux, rencontré les défrichages effectués par Michel Foucault et ont su voir qu'il avait aussi laissé des outils à disposition sur le chantier.

Leur livre donne donc une lecture de ce très beau texte de Foucault, et un ensemble de documents, qui sont autant d'exemples de ces histoires minuscules qui nous sont parvenues par les traces de leur rencontre avec la machinerie du pouvoir.

Car c'est évidemment cet aspect des choses que souligne Foucault dans sa préface:

Pour que quelque chose d'elles parvienne jusqu'à nous, il a fallu pourtant qu'un faisceau de lumière, un instant au moins, vienne les éclairer. Lumière qui vient d'ailleurs. Ce qui les arrache à la nuit où elles auraient pu, et peut-être toujours dû, rester, c'est la rencontre avec le pouvoir: sans ce heurt, aucun mot sans doute ne serait plus là pour rappeler leur fugitif trajet. Le pouvoir qui a guetté ces vies, qui les a poursuivies, qui a porté, ne serait-ce qu'un instant, attention à leurs plaintes et à leur petit vacarme et qui les a marquées d'un coup de griffe, c'est lui qui a suscité les quelques mots qui nous en restent; soit qu'on ait voulu s'adresser à lui pour dénoncer, se plaindre, solliciter, supplier, soit qu'il ait voulu intervenir et qu'il ait en quelques mots jugé et décidé.

Exposition à la BM de Lyon,
jusqu'au 28 août, entrée gratuite.


Une partie de ces documents, qui forment cette dernière partie du livre, est présentée à l'exposition installée à la bibliothèque de la Part-Dieu à Lyon (3ième arrondissement).

En parallèle, la sculptrice Cécile de La Monneraye expose une série intitulée La marche des enfants, et le photographe Mathieu Pernot a réuni trois de ses œuvres: Le Dortoir, Les Hurleurs et Photomatons.


Mathieu Pernot, Les hurleurs .
Enriqueta, Barcelone, 2003.


Les archives de l'infamie se constituent tous les jours, devant nous si nous sommes attentifs. Sinon, dans notre dos.

Les traces qu'on en retrouvera seront certes de moins grand style qu'à l'âge classique.

Ces archives auront le style maussade et terne de monsieur Besson.

Ce n'est qu'un exemple.

jeudi 4 juin 2009

Ce qu'il faut rendre à César

Monsieur César est un sage qui préfère être le premier à Rauzan (Gironde) que le second à Bordeaux (Gironde), et cela tombe bien parce que monsieur Juppé, qui est le premier à Bordeaux (Gironde), ne lui a jamais demandé.

Alors monsieur Gérard César, maire de Rauzan, fait aussi le sénateur à Paris, où il se distingue par la pertinence et le mordant de ses interventions, si j'en crois cet extrait du compte rendu intégral des débats de la séance du 13 mai 2009:

Mme Christine Albanel, ministre de la culture et de la communication. Monsieur le président, mesdames, messieurs les sénateurs, le 30 octobre 2008, vous approuviez en première lecture le projet de loi favorisant la diffusion et la protection de la création sur internet, après lui avoir apporté 84 amendements qui l’ont très sensiblement amélioré.

Le 9 avril dernier, vous adoptiez le texte de compromis particulièrement équilibré établi par la commission mixte paritaire. Je ne reviendrai pas sur les circonstances de son rejet par l’Assemblée nationale.


M. Gérard César
. Il y avait trop de présents ! (Sourires sur les travées de l’UMP.)

Obtenir des sourires sur les travées de l'UMP, cela compte dans une carrière.

Ce fut sa seule intervention ce jour-là.

Le désopilant monsieur Gérard César.

Si ce minable petit personnage politique apparaît ici, c'est qu'il a cru bon d'intervenir dans la vie de deux de ses administrés, d'une manière qui a le don de déclencher chez moi des envies d'éviscération virtuelle d'une intensité insupportable, et qu'il a déclaré que l'on avait donné "beaucoup d'ampleur à cette affaire qui ne le mérite pas".

Cette histoire sans ampleur est celle d'un mariage empêché par les bons soins de monsieur César.

Madame G., née E., habitante de Rauzun, et monsieur C., citoyen algérien, se sont rencontrés en janvier 2008, ont décidé de vivre ensemble en juillet 2008 et déposé un dossier de mariage en mairie en décembre 2008.

Très vite, le flair de monsieur César a soupçonné un mariage de complaisance. Il saisit le procureur de la République. Il explique:

"Cette femme est divorcée et a déjà 4 enfants, je trouvais cet empressement à se marier suspect".

Imaginons quels froncements de narines a dû provoquer, chez notre candide petit notable terrien, la célérité des épousailles de son président, deux fois divorcé et père de trois enfants...

Une enquête de gendarmerie est alors diligentée, et ses investigations ne permettent aucune conclusion. Le 25 février 2009, le procureur de Libourne, Eric Maillaud, écrit que les "éléments d'enquête concernant le projet de mariage de Mr.C et de Mademoiselle E., restent insuffisants pour établir le caractère frauduleux de l'union envisagée." Le maire ne peut refuser de publier les bans et de célébrer le mariage, ce que maître Lopy, avocate du couple rappelle fermement par courrier à monsieur César.

Mais la belle âme de monsieur César souffre: le futur époux, qui est en France depuis cinq ans et travaille dans le bâtiment, n'a plus de titre de séjour... Aussi fait-il traîner les choses. Il écrit au ministre de l'Immigration et attend la réponse...

Selon un communiqué de l'Association de Soutien aux Travailleurs Immigrés (ASTI), publié le 7 avril et repris par Aqui.fr:

(...) le couple est ensuite convoqué par téléphone à la gendarmerie de Rauzan quelques jours plus tard. Mme G. s'y présente avec son dernier enfant âgé de 7 mois et est menacée d'être placée en garde à vue et poursuivie pour aide à séjour irrégulier. Afin d'éviter que sa future femme et ses enfants soient séparés et inquiétés plus longtemps, Monsieur R.C. se rend lui-même à la gendarmerie de Bordeaux.

Interpellé, envoyé au Centre de Rétention de Toulouse, monsieur C. est expulsé vers Oran le 7 avril.

"L'Asti donne beaucoup d'ampleur à cette affaire qui ne le mérite pas, simplement parce que je suis parlementaire. Mais, je tiendrai bon", assure Gérard César.

Il semble que si quelque chose manque d'ampleur ici, c'est bien le "parlementaire" César, digne représentant de la petite bourgeoisie viticole bordelaise, avec cet affichage mesquin de sa volonté rabougrie de "tenir bon".

"Droit dans ses bottes", ça devient une spécialité bordelaise.

Et une expulsion de plus, une !
J'espère que monsieur César n'a pas oublié
d'en informer monsieur Besson.



Face à lui, des gens sans importance, qui ne sont pas parlementaires, ont aussi tenu bon, et le Tribunal de Grande Instance de Libourne leur a donné raison:

Le magistrat estime le refus de l'élu contraire à la loi et constitutif d'une voie de fait. Il le condamne à payer 200 euros de dommages et intérêts au couple, et l'enjoint donc à procéder à son union dans le mois qui suit la notification de la peine. La date a été fixée au lundi 22 juin.

L'article de Sud-Ouest précise cependant:

Mademoiselle E., mère de quatre enfants, peut donc épouser l'homme qu'elle avait rencontré en 2008 et avec lequel elle vivait à Rauzan. Il reste un problème à résoudre : comment faire revenir M.C. d'Algérie d'ici le 22 juin ? Pourra-t-il obtenir un visa des services du Consulat à Alger ? Rien n'est moins sûr.

Monsieur César ne fera sans doute rien pour aider ce retour.

Il est même possible qu'il savoure cela comme une petite vengeance.

Selon un article d'Aqui.fr:

Pour l'heure, Gérard César, n'a pas décidé de faire appel de cette décision de justice. Il a donc programmé le mariage au 22 juin. Ceci étant, il se dit "scandalisé que la justice l'oblige à marier une personne en situation irrégulière". C'est résigné, qu'il appliquera cette décision de justice. Il a demandé à ses adjoints de célébrer le mariage et sera absent lors de la cérémonie.

Cela tombe bien, je ne crois pas qu'il sera invité aux réjouissances.

Si ce jour-là arrive, on lui rendra sa liberté, et il pourra aller se faire voir où il voudra dans sa belle tenue de "parlementaire".

mercredi 3 juin 2009

Pour en finir avec l'exception antiterroriste

Un de nos grands quotidiens nationaux, de ceux qui s'autorisent encore la publication de points de vue, opinions, tribunes ou rebonds, s'honore en donnant au public le texte de la pétition du Comité pour l'Abrogation des Lois AntiterroristeS (CALAS).

Il s'agit de Libération, qui a courageusement publié cet appel le 29 mai, à l'heure où tout le monde part se tuer sur les platanes, et par conséquent, ne lit plus que la météo.

Cet article n'a drainé que trois petits commentaires, Gougueule ne me l'a pas signalé et, comme je suis souvent distrait lorsque je passe en revue la presse, j'ai failli ne pas le trouver.

Et je suis de plus en plus myope.

Mais pas encore assez pour ne pas avoir été empoigné par cette photo de Raymond Depardon, que le Comité a placée sur sa page d'accueil.

Raymond Depardon, Clairvaux, 1998.

Le CALAS est formé de neuf personnalités affirmées du monde intellectuel: Giorgio Agamben, Esther Benbassa, Luc Boltanski, Antoine Comte, Eric Hazan, Gilles Manceron, Karine Parrot, Carlo Santulli, Agnès Tricoire.

(Antoine Comte est avocat, Karine Parrot, professeure de Droit et Agnès Tricoire, avocate. Je n'ai trouvé ni notice ouiquipédia, ni page personnelle.)

Ils proposent cette pétition:

Pour en finir avec les dérives antiterroristes
Depuis 1986, date où la législation antiterroriste a été instaurée en France, un empilement de lois successives a construit un système pénal d’exception qui renoue avec les lois scélérates du xixe siècle et rappelle les périodes les plus sombres de notre histoire.

L’accusation d’ « association de malfaiteurs en vue de commettre une infraction terroriste », inscrite au Code pénal en 1996, est la clef de voûte du nouveau régime. Or, ses contours sont particulièrement flous : il suffit de deux personnes pour constituer un « groupe terroriste » et il suffit d’un acte préparatoire pour que l’infraction soit caractérisée. Cet acte préparatoire n’est pas défini dans la loi, il peut s’agir du simple fait d'entreposer des tracts chez soi. Surtout, n'importe quel type de relation – même ténue ou lointaine, voire amoureuse ou amicale – avec l’un des membres constituant le « groupe » suffit pour être impliqué à son tour. C’est pourquoi, sur dix personnes incarcérées pour des infractions « en rapport avec le terrorisme », neuf le sont sous cette qualification.


De l’aveu même de ses promoteurs, ce droit spécial répond à un objectif de prévention. À la différence du droit commun qui incrimine des actes, la pratique antiterroriste se satisfait d’intentions, voire de simples relations. Suivant le juge Bruguière, cité par Human Rights Watch, « la particularité de la loi est qu’elle nous permet de poursuivre des personnes impliquées dans une activité terroriste sans avoir à établir un lien entre cette activité et un projet terroriste précis ». C’est dans cette perspective qu’on a vu la possession de certains livres devenir un élément à charge, car ils constitueraient des indices sur des opinions ; et de l’opinion à l’intention, il n’y a qu’un pas.

À ce flou de la loi pénale s’associe une procédure d’une extrême brutalité. Il suffit que le Parquet choisisse de manière discrétionnaire d’ouvrir une enquête sur une qualification terroriste pour que la police reçoive des pouvoirs d'investigation exorbitants : perquisitions de nuit, « sonorisation » des domiciles, écoutes téléphoniques et interception de courriers sur tous supports...


De son côté, le délai de garde à vue – période qui précède la présentation à un juge – passe de 48 heures en droit commun à 96 heures, voire 144, dans la procédure antiterroriste. La personne gardée à vue doit attendre la 72ème heure pour voir un avocat – l’entretien est limité à 30 minutes et l’avocat n’a pas eu accès au dossier. A la suite de cette garde à vue, en attendant un éventuel procès le présumé innocent pourra passer jusqu'à quatre ans en détention provisoire.


Par ailleurs, la loi centralise à Paris le traitement des affaires « terroristes », confiées à une section du Parquet et à une équipe de juges d’instruction spécialisés qui travaillent en relation étroite avec les services de renseignement. Des cours d’assises spéciales ont également été instaurées, où les jurés populaires sont remplacés par des magistrats professionnels. Un véritable système parallèle est ainsi mis en place avec juges d’instruction, procureurs, juges des libertés et de la détention, cours d’assises et bientôt présidents de cours d’assises, juges d’application des peines, tous estampillés antiterroristes.


L’application de plus en plus large des procédures antiterroristes à des affaires d’État montre que l’antiterrorisme est désormais une technique de gouvernement, un moyen de contrôle des populations. En outre – et c’est peut-être le point le plus grave – cette justice exorbitante contamine le droit commun : la législation antiterroriste a servi de modèle dans d’autres domaines pour généraliser la notion de « bande organisée », étendre les pouvoirs des services d’investigation et centraliser le traitement de certaines instructions.


La Convention européenne des droits de l’homme et le Pacte des Nations Unies sur les droits civils et politiques, tous deux ratifiés par la France, garantissent qu’une sanction pénale soit fondée sur une incrimination intelligible la rendant prévisible. En outre, ces textes donnent à chacun le droit d’organiser équitablement sa défense – ce qui passe par la prompte intervention d’un avocat ayant accès au dossier. La procédure, « sœur jumelle de la liberté », doit être contrôlée par un tiers impartial, ce qui est impossible avec une filière spécialisée fonctionnant en vase clos, dans une logique de combat idéologique incompatible avec la sérénité de la justice.


Il est illusoire de demander que ce régime procédural soit appliqué de façon moins large et moins brutale : il est précisément conçu pour être appliqué comme il l’est. C’est pourquoi nous demandons que les lois antiterroristes soient purement et simplement abrogées et que la France respecte en la matière la lettre et l’esprit de la Convention européenne des droits de l’homme et du Pacte des Nations Unies sur les droits civils et politiques. Nous invitons tous ceux qui se préoccupent des libertés à se joindre à notre campagne en ce sens.


Pour signer cette pétition, cliquez sur l'image:



Votre signature-goutte d'eau rejoindra celles des premiers signataires: Alain Badiou, philosophe; Etienne Balibar, philosophe; Jean-Christophe Bailly, écrivain; Daniel Bensaïd, philosophe; Alima Boumedienne, sénatrice; Rony Brauman, ancien président de Médecins Sans Frontières et enseignant; Raymond Depardon, photographe et cinéaste; Pascale Casanova, critique littéraire; Jean-Marie Gleize, poète; Nicolas Klotz, réalisateur; François Maspero, écrivain; Emmanuelle Perreux, présidente du syndicat de la magistrature; Jacques Rancière, philosophe; Michel Tubiana, président d’honneur de la Ligue des droits de l’homme; Slavoj Zizek, philosophe.

Avouez que vous avez déjà passé des vacances avec des gens pires que ceux-là...

mardi 2 juin 2009

Dieudonné fait son marché

Franchement, quand je vois que le tout petit article de Libération, qui s'intitule Dieudonné joue la baston sur un marché parisien, et qui n'est signé que de trois énigmatiques initiales F. W.-D., a récolté dans les 645 commentaires de libénautes plus ou moins distingués, et qui n'ont pas, en général, une orthographe moins déficiente que la mienne, j'enrage !

Car ce marché, c'est mon marché.

C'est là, le long de la rue des Pyrénées, de la rue de Ménilmontant à la place du Guignier, que j'ai accoutumé de faire mes emplettes du dimanche lorsque, pour me délasser des tensions insoutenables d'une longue semaine de labeur, je me retire en mon chalet de la haute montagne francilienne. J'aime, en toute modeste discrétion et incognito, m'y mêler aux bobos et au populo, et y découvrir de subtiles merveilles gastronomiques, comme ce léger fromage de chèvre frais, enrobé de figues, dont le souvenir gustatif m'émeut encore les papilles. Beaucoup plus, en tout cas que celui du sourire de la fromagère.

La place du Guignier, dans ma jeunesse.

J'enrage de n'avoir pas été présent dimanche dernier, sous le coup des onze heures, quand monsieur Dieudonné Mbala Mbala, dit "l'humoriste", est venu faire un bout de campagne électorale sur mon marché. Bien sûr, dans le feu de l'action, j'aurais raté la plupart des photos que j'aurais voulu prendre, mais mais pas toutes...

Et j'aurais pu faire un billet avec 645 commentaires.

Sans compter mes réponses personnalisées.

Place du Guignier, après le marché, mais sans Dieudonné.

La vingtaine de lignes de Libération se distingue des articles que l'on trouve par ailleurs dans la presse: ceux-ci reprennent les indications de la dépêche AFP, qui cite les infos du Parisien, assaisonnées du point de vue de la préfecture de police.

Une rixe a opposé dimanche à Paris une trentaine de militants antisionistes proches de Dieudonné à un groupe non identifié, en présence de l'humoriste controversé, faisant trois blessés légers, a-t-on appris auprès de la préfecture de police.

(...)

Cette bagarre s'est produite alors que Dieudonné et ses partisans venaient faire campagne pour leur liste "anti-sioniste" aux Européennes, écrit Le Parisien.fr, précisant que l'humoriste n'aurait pas pris part à la bagarre.

Le nombre ou l'appartenance éventuelle à un mouvement ou mouvance des opposants aux partisans de Dieudonné n'étaient pas connus en fin d'après-midi, a ajouté la préfecture de police.


Les cinq interpellés, membres de ce groupe non identifié, étaient entendus au commissariat du XXe arrondissement de Paris, a-t-on précisé de même source.


Si les commentaires fleurissent en abondance sur le site de Libération, c'est que la version donnée est un peu différente:

Parmi les habituels distributeurs de tracts qui se retrouvent chaque semaine sur ce paisible marché de quartier, un petit groupe n’a pas trop apprécié la présence du candidat aux européennes dont les propos ont des relents antisémites, et qui a fait de Jean-Marie Le Pen le parrain de sa fille. Ils ont coursé à travers les étals les hommes de Dieudonné, lesquels ont au passage bousculé quelques badauds et commerçants éberlués. La poursuite a dégénéré en bagarre générale, brève et violente, qui a fait trois blessés légers. La police est intervenue immédiatement pour séparer les deux camps. (...)

Une autre version se trouve sur le site d'Alternative Libertaire:

A quelques pas de là, des militantes et militants antifascistes se sont faits courser et tabasser par les antisémites armés alors qu’ils tentaient d’informer les passant-es des idées véhiculées par cette liste et de s’opposer à la diffusion de ces idées immondes. Côté antifascistes, on dénombre plusieurs blessés et plusieurs interpellations. Pendant ce temps, Dieudonné et ses soldats, taxant leurs opposants de « racistes et d’islamophobes » (sic), continuait à se donner une posture victimaire, au cœur de sa campagne et de sa relation aux médias. Pas facile d’assumer des idées aussi sales et haineuses que les siennes !

Dans la même veine, un proche du RED (Rassemblement des Etudiants de Droite) se faisait interviewer par une télévision, la tête ensanglantée, protégé par la police, se disant simple passant agressé par « les anarchistes ».

Un autre point de vue peut être lu sur le site REFLEXes:

Dimanche 31 mai, les militants et le service d’ordre de la liste « antisioniste » (les militants du Parti Anti Sioniste, d’Egalité et Réconciliation, Charles-Alban Schepens et ses hools d’extrême droite du PSG) soit une soixantaine d’individus, ont attaqué massivement une vingtaine de militants et sympathisants antifascistes du XXème arrondissement sur le marché Pyrénées. Bien que présents avec les têtes de liste (Dieudonné, Alain Soral, Yahia Gouasmi, Francesco Condemi...) leur intention n’était visiblement pas politique. Au vu du matériel sorti dès leur arrivée sur le marché (barres de fer, gaz lacrymogènes, casques de moto etc… ) et de l’attitude des dits individus, il ne fait aucun doute qu’ils cherchaient à en découdre sous le regard complice et complaisant des caméras de France 3. Il s’agissait sans doute pour Soral et ses amis de prendre leur revanche sur leur déroute du 24 janvier 2009 : ils avaient alors été chassés d’une manifestation parisienne en soutien au peuple palestinien. Soral, comme à son habitude, les premiers coups à peine échangés, a pris la poudre d’escampette laissant derrière lui un Dieudonné hilare, grimaçant, mais hors de portée de ses opposants. Il ne restait dès lors plus que le vieux leader du PAS, Yahia Gouasmi, pour mener les troupes à l’assaut, entouré de ses nombreuses fidèles cinéastes amateurs (maîtrisant parfaitement l’Art du montage vidéo, elles sortiront, à n’en pas douter, très prochainement une production relatant une toute autre version des faits).

On trouvera, à la suite de cette évocation des incidents, des remarques sur la composition de la liste de monsieur Dieudonné Mbala Mbala.

Cette vidéo que prévoyait REFLEXes est faite. Vous pouvez la voir ici, si le cœur vous en dit.


Yahia Gouasmi, Alain Soral et Dieudonné Mbala Mbala.


Le compte-rendu qu'Abel Mestre et Caroline Monnot font, pour le Monde, d'un meeting de la liste Dieudonné au théâtre de la Main d'Or, me permet de comprendre que la présence de tout ce beau monde sur un marché de quartier puisse agacer...

Je cite le dernier paragraphe:

Dans une séance de questions-réponses, une intervention dérange. Celle d'un électeur potentiel qui s'interroge sur le caractère "dictatorial" du régime iranien, porté aux nues par les intervenants. "Vous êtes en train de perturber la salle avec vos idées. Ce que vous dites n'est ni plus ni moins que de la désinformation sioniste", lance, menaçant M. Gouasmi. Prenant à témoin la salle tout en plissant du nez, d'un air dégoûté: "Je ne veux pas ouvrir le débat avec ce monsieur. Je sens déjà sa couleur…"

Pas besoin de 645 commentaires...

lundi 1 juin 2009

Monsieur Besson a l'air contraint

Il y a des indices qui ne trompent pas: monsieur Eric Besson est en train d'accumuler un fort capital d'antipathie sur sa sinistre personne.

Une des présumées lectures de jeunesse de monsieur Besson.
(Il s'est offert depuis Le Machiavélisme pour les Nuls.)

A peine rentré d'une expédition de chasse aux papillons en haute montagne francilienne, j'ai trouvé dans ma boîtolettre nombre de messages relayant, avec une sorte de jubilation, tout ou partie du communiqué suivant de La Cimade:

Le juge des référés du tribunal administratif de Paris a décidé aujourd'hui de faire droit à la requête de La Cimade en suspendant les contrats conclus, dans la précipitation, le 10 mai, par le ministre de l'Immigration. Le juge a indiqué que les conditions étaient réunies pour prononcer cette suspension. Il indique, d'une part, qu'il y a urgence à prendre cette décision, compte tenu du risque d'atteinte à "l'intérêt public qui s'attache à ce que soit assuré l'exercice effectif de leurs droits par les étrangers". Il ajoute que cette suspension ne menace pas la continuité du service puisque "le ministre a la faculté de conclure avec la Cimade, (...) un avenant prolongeant l'exécution de ce marché". La Cimade, pour sa part, y est prête.

Sur le fond, le tribunal indique, d'autre part, qu'en ne prévoyant qu'une mission d'information, "les prestations objet du marché, ainsi fixées par le ministre de l'Immigration, ne permettent pas d'atteindre, dans son intégralité, l'objectif fixé par le législateur (...) à savoir mettre les étrangers retenus à même d'assurer l'exercice effectif de leurs droits".

La Cimade et ses partenaires prennent acte avec satisfaction de cette décision de justice: c'est la dénaturation de la mission associative d'assistance juridique des étrangers en une simple mission d'information qui est ainsi sanctionnée. C'est bien l'un des points majeurs qui fonde l'opposition des organisations de défense des droits de l'Homme à cette réforme engagée depuis le mois d'août 2008.

La Cimade demande au ministère de l'Immigration d'ouvrir de toute urgence une concertation avec les associations de défense des droits des étrangers, afin de dégager une solution permettant de garantir et de maintenir une réelle assistance juridique aux étrangers placés dans les centres de rétention administrative.


Je n'ai guère de vergogne à me joindre aux réjouissances de mes ami(e)s, et j'ai même poussé jusqu'à télécharger l'ordonnance du Tribunal Administratif, pour avoir le plaisir de déchiffrer quelques considérants écrits dans cette langue assez dépaysante pour moi qu'est l'argot juridique.

On y découvre de jolies choses qui ne doivent pas trop faire plaisir à monsieur Besson.

J'avoue que je n'ai pas supporté la lecture intégrale de ce document, qui est tout de même insoutenable. Mais j'ai trouvé une long commentaire, accompagné d'amples extraits, à l'excellente adresse du blogue Combats pour les droits de l'homme.

Ce blogue décerne aujourd'hui à monsieur Eric Besson le prix de "l'imbécile heureux né quelque part" à la suite de sa prestation dans l'émission Dimanche soir politique d’i-Télé, France-Inter et Le Monde.

Cliquez sur le nez de monsieur Besson pour voir un bout de l'émission sur le site du Monde.

Evidemment, monsieur Besson a réagi très rapidement, en se mélangeant un peu sur les termes du Droit, comme le rédacteur du billet cité le fait remarquer, sans malice, mais en prévenant:

D’ailleurs, désormais, nous relèverons à chaque fois que le ministre de l’Immigration développe une incongruité en droit des étrangers. En effet, ce droit est trop souvent déformé et instrumentalisé par démagogie, mauvaise foi, incompétence ou mépris du droit des étrangers et des droits de l’homme.

Notons que monsieur Besson a déclaré:

"Je vais proposer à la Cimade de signer une convention avec elle prolongeant de trois mois son action afin de permettre que les étrangers en situation irrégulière soient toujours suivis, accompagnés."

Ce serait dommage qu'il oublie ce propos...

Surtout si après avoir passé son ouiquende à mettre la pression sur ses conseillers juridiques, il a découvert une embrouille assez tordue, comme il semble les aimer, pour passer outre.

Déjà quatre des associations retenues par le Ministère de l'Immigration ont accepté la suspension du "marché":

Les associations Assfam, Forum réfugiés, France terre d'asile, Ordre de Malte France prennent acte de la décision du tribunal administratif de Paris qui suspend l’exécution du marché en attente de la décision sur le fond.

Afin que les personnes retenues n’aient pas à pâtir des conséquences de l’actuelle situation judiciaire confuse, elles considèrent comme un acte d’apaisement et une décision raisonnable le prolongement par le ministère à titre provisoire de la mission assumée jusque là par la seule CIMADE. Toutefois elles en soulignent l’aspect préjudiciable pour elles mêmes et pour leurs équipes dédiées à l’exécution de cette mission.

Une fois l’imbroglio judiciaire définitivement résolu, les associations mentionnées entendent manifester leur volonté commune de participer à cette mission d’information et de défense effective des droits des étrangers retenus dans les CRA.

Le collectif Respect n'a pas encore réagi.

La Cimade, avec ses soutiens, appelle au maintien des rassemblements du 2 juin.

Centres de rétention : dehors ou dedans, nous restons aux côtés des étrangers !