dimanche 16 novembre 2008

Le granit des Millevaches

Sur le marché hier, j'ai complètement oublié de parler à mon maraîcher attitré, grand producteur de légumes tarabiscotés, de cette décision européenne qui l'autorise à vendre sa production partout et en toute légalité. C'est une info que j'avais glanée chez JR.

Il ne m'en a pas laissé le temps, m'entreprenant illico presto con brio sur l'affaire des "Irlandais de Tarnac" (je cite), à propos de laquelle il développa son point de vue, très critique, avec son bagout habituel, et des arguments assez plausibles...

Se fournir en légumes qui ont du goût chez un producteur persifleur est un plaisir que l'on ne connait pas à la commission de Bruxelles.

Tomates anarcho-autonomes tordues de l'été dernier.

On peut regretter que cette réaction, qui peut se résumer par "Mon œil, moi, on me la fait pas...", n'aille guère plus loin. Mais elle est là, et s'exprime...

Comme est là et s'exprime un comité de soutien aux cinq interpelés de Tarnac et à la communauté du Goutailloux.

Le jour même où le procureur Jean-Claude Marin tentait de donner du poids à un dossier qui ne s'est guère épaissi durant les gardes à vue, une réunion s'est tenue à Tarnac, dont La Montagne rend compte de la manière suivante (sous la signature de Michaël Nicolas):

19 heures. Trois personnes font, cette fois, face aux caméras et aux micros : Jean Plazanet, ancien maire communiste de Tarnac; Thierry Letellier, agriculteur et maire de La Villedieu (Creuse), et Michel Gillabert, tailleur de pierres à Rempnat (Haute-Vienne). Ils annoncent la création d’un comité de soutien aux cinq interpellés et à la communauté du Goutailloux et dénoncent « une affaire médiatique et politique » (...).

Peu avant, Jean Plazanet avait pour sa part évoqué le bonne intégration des cinq jeunes et plus généralement de la communauté du Goutailloux. « De grâce, ces gens travaillent comme ils veulent chez eux (...) Ils ont repris cette épicerie et le restaurant qui sert 15 à 20 repas chaque jour. Ce sont des gens qui travaillent et se lèvent à 6 heures du matin ». « Si eux sont terroristes, moi aussi je l’ai été durant la guerre d’Algérie »...


(On trouvera un autre compte-rendu sur Bellaciao, qui reprend une information de France-Info).

Dans le contexte un peu exagéré dans lequel on veut placer cette affaire, voilà une initiative locale qui ne manque pas de courage.

Tarnac, bourg entièrement classé du plateau des Millevaches.
Nous ne savons pas si le restaurant est ouvert.


Ce n'est pas pour me disculper, mais je n'ai jamais mis les pieds sur le plateau de Millevaches.

Je n'en ai qu'une image assez mythique, construite à partir de la lecture des romans de Richard Millet, ce qui fait que cette image est déformée par une profonde déception littéraire.

La Gloire des Pythre, paru en 1995, m'avait beaucoup impressionné, dès l'ouverture:

En mars, ils se mettaient à puer considérablement.

Il s'agit des morts de l'hiver, saison où il est impossible de les descendre au cimetière pour les ensevelir et où l'on est obligé de les garder dans une "baraque sur pilotis qui ressemblait à un clapier dressé contre le ciel".

Faisant écho à bon nombre de récits entendus dans d'autres montagnes, ce roman m'avait accroché par son style ample et musical, sa construction orchestrée, sa narration "chorale" menée par un "nous" qui malgré la dureté des individus introduisait le thème de la communauté.

Bien que j'y décèle maintenant les défauts qui me rendent illisibles les écrits de Richard Millet, je continue à croire que c'est un grand roman, mais unique dans la liste des œuvres de Millet.

Comme c'est toujours un peu triste de voir un écrivain s'enfermer dans une posture aussi exécrable, je me contenterai d'indiquer deux pistes, très différentes, mais qui peuvent instruire en amusant:

"Il faut lire Richard Millet"
, de Sylvain Bourmeau, sur Mediapart, où vous trouverez quelques citations de L'opprobre. Bourmeau prévient:

Avec L'opprobre, le laborieux taxidermiste de la langue Richard Millet a remis ça. En pire. Ce sera éprouvant, mais prenez la peine d'en lire ces quelques extraits jusqu'au bout.

"Le croisé et le rusé", sur le site de l'Express, où est retranscrit un dialogue de 2005 entre Richard Millet et Frédéric Beigbeder.

Face à Millet, vous verrez Beigbeder devenir intelligent et sympathique...

6 commentaires:

Le Charançon Libéré a dit…

A chaque fois que je viens ici, je m'instruis. Je ne connaissais pas Richard Millet (honte à moi, je sais, mais la littérature contemporaine française n'est vraiment pas ma tasse de thé) et je suis aller lire quelques trucs sur lui. Et ben, tu sais quoi ? Ça ne m'a pas donné envie de me plonger dans ses bouquins... :-)

(Tandis que relire "L'Insurrection qui vient", là…)

Guy M. a dit…

Certains écrivains ont du talent, qu'ils gâchent en posant au génie... R. Millet est de ceux-là.

pièce détachée a dit…

Je découvre moi aussi R. Millet.
"Il faut s'insurger par le style" ; adopter "le ton le plus éloigné possible du langage courant".
Bien. Alors je chipe à Millet l'expression "fourbir la gnose". Je l'adopte, la fais mienne, la détourne ; je dors avec, j'en mange : c'est voluptueux à prononcer, et quand on a fini de déterrer du potager les carottes biscornues -- triscornues même, qui vont devenir si "tendance" qu'on nous les vendra plus cher --, quand on a décrotté ses bottes, quoi de plus chic que de lancer : "Bon ! Et maintenant, si on allait fourbir la gnose ? ".

abcdetc a dit…

Pourquoi tirer inutilement sur l'ambulance.
Je ne connaissais pas Millet non plus et ses relents xénophobes ne le rendent pas très sympathique, mais face à Beigbeder il n'a pas l'air si con.
Qu'on prenne Gavalda, Nothomb, Houellebecq ou… Beigbeder pour de la littérature, m'a toujours personnellement chagriné sur la confusion des genres et des esprits.
Je sais que je commence à me faire vieux et râleur (non, j'ai touours été râleur).
Bref.
Et pour finir et revenir à la littérature et l'écrivain, même si Céline est peu fréquentable, Le Voyage au bout de la nuit vaut tous les Nothomb et Houellebecq réunis…
Et puis, on n'est pas sûr que Molière n'était pas un peu collabo avec le pouvoir en place, non?
Bonne suite et merci pour les grosses légumes du terrorisme.
JR

pièce détachée a dit…

@ abcdetc : tout à fait d'accord.
"Débattre" avec une telle caricature, pour Houellebecq, c'est tout bénef.

Guy M. a dit…

"Fourbir la gnose", c'est vrai que ça a de la gueule!

J'ai failli évoquer Céline et le Voyage... mais, malgré son talent, je ne crois pas que Millet atteigne ce niveau-là dans La Gloire des Pythre: on y sent trop la distance assez méprisante qu'il veut prendre.

Ceci dit, Millet, contrairement à Houellebecq, écrit remarquablement bien.