vendredi 2 mars 2012

Comment la science voit rouge

Contrairement aux grossières apparences, il ne faudrait pas croire que Le Figaro est devenu, depuis l'entrée en candidature de monsieur Nicolas Sarkozy, le journal de campagne du futur ex-président de la République française. Si l'on sait chercher au fond du fond, on trouve encore dans cet estimable quotidien les articles d'une profondeur inégalable qui ont fait de lui l'un des plus respectés fleurons de la presse nationale.

On pouvait ainsi lire dernièrement le compte-rendu d'une découverte fondamentale dans le domaine des sciences humaines appliquées à la gaudriole. L'article, intitulé

Pourquoi les femmes en rouge excitent les hommes,

est classé dans la rubrique "Le Figaro-santé", sous la signature de Damien Mascret.

Dès l'abord, il s’adresse - allez savoir pourquoi - aux mesdames :

Mesdames, si vous voulez qu'un homme vous trouve attirante, il est une solution simple: s'habiller en rouge. C'est la conclusion surprenante à laquelle sont arrivés deux psychologues américains, Adam Pazda et Andrew Elliot, de l'université de Rochester, qui ont monté un protocole d'étude avec leur confrère de l'Université d'Innsbruck (Autriche), le Pr Tobias Greitemeyer.

Assez peu précis sur les détails de cette mirobolante découverte scientifique, l'article explique cependant que l'un des éminents chercheurs, Andrew Elliot, avait déjà, en 2008, avancé, avec Daniela Nesta, sa collègue de l'université de Rochester, "l'idée que les hommes trouvent les femmes en rouge plus sexy". La nouvelle équipe voulait donc, cette fois, "tester l'explication selon laquelle cet effet pouvait être dû à la perception d'une plus grande disponibilité sexuelle des femmes en rouge".

"C'est exactement ce que nous avons trouvé", a expliqué au Figaro Adam Pazda, "les hommes perçoivent les femmes en rouge comme plus ouvertes et intéressées par des rencontres sexuelles. Cette perception est la variable clé qui explique l'attractivité."

Cet eurêka, si naïvement exprimé par un chercheur au comble du ravissement, laisse penser que cette étude est à ranger dans la catégorie des publications que les universitaires livrent régulièrement au public, coincés qu'ils sont par la redoutable alternative : être publié ou être oublié - ce que les anglo-saxons disent plus crûment : publish or perish. En psychologie expérimentale, de telles études sont fréquemment menées en soumettant quelques questionnaires ajustés à une partie du campus et en traitant statistiquement, mais sans excès de raffinement, les résultats obtenus.

Quelques-uns des résultats obtenus à Rochester.
(D'après Tex Avery, Red Hot Riding Hood, 1943.)

Pour se convaincre du très grand sérieux de cette étude, il faudrait pouvoir consulter la publication de nos trois chercheurs. Leur article, intitulé Sexy red: Perceived sexual receptivity mediates the red-attraction relation in men viewing woman, est en ligne sur le site du Journal of Experimental Social Psychology, mais en accès réservé ou payant. Il faut donc se contenter du résumé et des éclairants "highlights" :

Men perceive women in red as sexually receptive.
Men perceive sexually receptive women as attractive.
Perceived sexual receptivity is responsible for the red-attraction link.
Results are consistent across two methods of documenting mediation.

La rigueur de tout ceci est tellement plus impressionnante en anglais que l'on me pardonnera de ne pas traduire.

Ça m'intimide, et je redoute de trahir de si fortes pensées...


L'expérimentation de psychologie sociale commence à 2:35.


Les plus curieux d'entre vous pourront se reporter à un article du site Futura-Santé, écrit par Janlou Chaput, qui, contrairement à son confrère du Figaro, donne l'impression d'avoir consulté la publication originale... Le protocole expérimental, et l'implacable raisonnement scientifique qui l'accompagne, y sont ainsi décrits :

D’abord, 96 hommes ont été recrutés pour évaluer l’attirance que suscitaient chez eux des femmes présentées sur des photos. Il s’est avéré qu’une même femme devenait plus attirante lorsqu’elle était vêtue de rouge.

Ce résultat allait être confirmé lorsque les auteurs demandaient à leurs cobayes de s’imaginer à un rendez-vous galant avec ces demoiselles, avec 100 $ (75 €) en poche. Lorsqu’on leur demandait combien d’argent ils comptaient dépenser, c’est toujours pour les femmes en rouge qu’ils étaient prêts à faire le plus de folies.

Alors que les chercheurs venaient de démontrer l'impact de la couleur rouge dans la séduction, ils ont voulu aller plus loin pour tenter de comprendre ce qui plaisait tant aux hommes.

Disposant de 25 hommes pour jouer les juges, il s’agissait cette fois de faire défiler des photos d’une même et unique femme, portant des vêtements blancs ou rouges, et se présentant dans la même position, pour éviter qu’une pose plus suggestive ne fausse leur jugement. Cette fois, il fallait noter de 1 à 9 non plus l’attirance qu’elle suscitait, mais plutôt si les hommes pensaient qu’elle était disponible pour une relation sexuelle.

Dès lors qu’elle revêtait du rouge, ses notes grimpaient de 1 à 1,5 point en moyenne. Pour les sujets donc, la couleur des vêtements contribuait à délivrer des informations sur la disponibilité sexuelle d’une femme. Cela vient donc conclure l’ensemble de ce travail.

Il faut donc comprendre que la conclusion de "l’ensemble de ce travail"a été énoncée à partir de résultats obtenus auprès d'un échantillon - ô combien représentatif ! - de l'humanité constitué de 25 individus mâles.

C'est tout à fait irréfutable.

J'espère que cette fine équipe universitaire n'en restera pas là et que très prochainement nous serons éclairés sur les appétences sexuelles des 10 mâles daltoniens qui traînent sur le campus de Rochester.

Ou encore sur l'attractivité de la fameuse "adorable petite robe noire" qui va avec tout...

Une "adorable petite robe noire",
avec des fonctionnalités très commodes.
(Judson Beaumont Straight Line Designs.)

6 commentaires:

Nana Marton a dit…

Je me demande si George P. avait introduit la variante "robe rouge" dans ses recherches ?

Experimental demonstration of the tomatotopic organization in the Soprano (Cantatrix sopranica L.)

George Perec
Laboratoire de physiologie
Faculté de médecine de Saint-Antoine
Paris, France
(...)

As observed at the turn of the century by Marks & Spencer (1899), who first named the "yelling reaction" (YR), the striking effects of tomato throwing on Sopranoes have veen extensively described. Although numerous behavioral (Zeeg & Puss, 1931; Roux & Combaluzier, 1932; Sinon et al., 1948) (...) studies have permitted a valuable description of these typical responses, neuroanatomical, as well as neurophysiological date, are, in spite of their number, surprisingly confusing. In their henceforth late twenties' classical demonstrations, Chou & Lai (1927a, b, c, 1928 a,b, 1929 a, 1930) have ruled out the hypothesis of a pure facio-facial nociceptive reflex that has been advancer for many years by a number of authors (...). Since that time, numerous observations have been ade that have tried to decipher the tangling puzzle as well as the puzzling tangle of the afferent and/or efferent sides of the YR and led to the rather chaotic involvement of numberless structures and paths : trigeminal (Von Aitick, 1940), quadritrigeminal (Van der Deder, 1950), ...

Guy M. a dit…

L'anglais de colloque de Perec n'a rien perdu de son charme, ni son article de son éclat...

;-)

Ysabeau a dit…

25 hommes... de quelle origine culturelle, religieuse, politique, ethnique, sociale ?

Mais si ce sont 25 étudiants mâles américains chrétiens et de bonne souche, je n'ai plus à redire. Tout le monde sait que ce qui est bon pour eux est bon pour tout le monde, alors forcément.

Guy M. a dit…

Je suis peut-être mauvaise langue, mais le recrutement de sujets d'expérimentation parmi les étudiants est pratique courante. Doivent donc bien être "mâles américains chrétiens et de bonne souche"...

pièce détachée a dit…

J'aime cet art que tu as de nous entretenir de choses ridicules pour nous en faire découvrir in fine de merveilleuses (les meubles de Judson Beaumont).

Guy M. a dit…

Du coup, j'ai envoyé tout mon mobilier Ikéarama au (bon) coin.