vendredi 20 janvier 2012

Pêle-mêle de photos de famille

J'avais au moins été prévenu :

A une approche chronologique, thématique ou académique, l'exposition a préféré offrir un parcours dont les œuvres sont en elles mêmes le fil conducteur du regard du spectateur. De ce fait, les images singulièrement puissantes de Diane Arbus sont accompagnées seulement des titres donnés par l'artiste. Dans les salles, le visiteur qui souhaite examiner attentivement les photographies le fera uniquement à travers le prisme d'une expérience individuelle.

(Une affichette, dans le hall d'accueil du Jeu de Paume, avertit "le visiteur" que son "expérience individuelle" durera en moyenne une heure et trente minutes.)

Et pourtant, en entrant dans le première salle, j'ai dû résister à l'envie de me sauver.

Diane Arbus au Jeu de Paume du 18 octobre au 5 février 2012.
(Nocturne tous les jours à partir du 24 janvier.)

Mais j'ai pris la file, comme tout le monde, et comme tout le monde j'ai piétiné dans la semi-pénombre, devant un alignement de tirages photographiques, en me demandant vainement quel fil avaient bien pu suivre les responsables de cet accrochage.

(Pour cela, il me fallait prendre du recul, et je perdais alors ma place dans la queue... Du coup, la durée de ma visite a sans doute excédé le standard indiqué à l'entrée.)

Diane Arbus, photographiée par Stephen Frank
lors d'un cours à la Rhode Island School of Design en 1970.

Bien sûr, les images de Diane Arbus résistent à cette volonté de déconstruction. Car on peut dire qu'elles sont "singulièrement puissantes", et elles conservent intact leur pouvoir de fascination dans ce pêle-mêle imposé - mais je crains qu'elles n'y gagnent rien.

Elles s'imposent par leur présence saisissante, et banale à la fois, un peu comme cette remarque faite par la photographe, en mars 1971 :

Elles sont la preuve que quelque chose a été là et n’est plus. Comme une tache. Et leur immobilité est déroutante. On peut leur tourner le dos, mais quand on revient, elles sont toujours là en train de vous regarder.

La plupart des modèles photographiés par Diane Arbus posent, face à l'objectif qu'ils regardent, dans la plus pure tradition d'un genre que l'on pourrait appeler la photo de famille. Cette approche est, en quelque sorte, le degré zéro de l'art photographique, et elle continue de produire quantités d'images d'une platitude sans nom que l'on regarde une fois et vers lesquelles on ne revient plus.

Un coup d’œil distrait permet de comprendre assez vite que Diane Arbus pratiquait un tout autre art.

D'abord à cause de l'importance qu'elle accordait au "sujet" :

Pour moi, le sujet de l’image est toujours plus important que l’image. Et plus complexe. (...) Je pense que ce qu’elle est vraiment, c’est ce dont elle parle. Il faut que ce soit une photo de quelque chose. Et ce dont elle parle est toujours plus remarquable que ce qu’elle est.

Et par sa manière de l'aborder :

Vous voyez quelqu’un dans la rue et ce que vous remarquez essentiellement chez lui, c’est la faille. C’est déjà extraordinaire que nous possédions chacun nos particularités. Et non contents de celles qui nous ont été données ; nous nous en créons d’autres. Toute notre attitude est comme un signal donné au monde pour qu’il nous considère d’une certaine façon, mais il y a un monde entre ce que vous voulez que les gens sachent de vous et ce que vous ne pouvez pas les empêcher de savoir. Et cela a un rapport que j’ai toujours appelé le décalage entre l’intention et l’effet. Je veux dire que si vous observez la réalité d’assez près, si d’une façon ou d’une autre vous la découvrez vraiment, la réalité devient fantastique.

Les plus belles réussites, et elles sont nombreuses, de Diane Arbus sont ces photographies qui donnent à voir cette "faille" - "flaw" -, cet écart entre ce que sont ses personnages et ce qu'ils veulent être, ou entre ce qu'ils paraissent et ce qu'ils sont. Cette révélation de la "faille", du défaut de l'être, pourrait être implacable et cruelle - on connaît de telles images qui insistent sur la médiocrité, soulignent les ridicules et les prétentions. Mais on ne trouve rien de tel chez Diane Arbus. En un sens, elle est photographe de famille : cette fêlure du moi, elle la connaît chez elle et la reconnaît chez l'autre.

Avec beaucoup d'humilité, et une certaine admiration :

Il y une qualité légendaire chez les phénomènes de foire. Comme un personnage de conte de fées qui vous arrête pour vous demander la réponse à une énigme. La plupart des gens vivent dans la crainte d’être soumis à une expérience traumatisante. Les phénomènes de foire sont déjà nés avec leur propre traumatisme. Ils ont déjà passé leur épreuve pour la vie. Ce sont des aristocrates.

Je peux me tromper, mais il me semble que Diane Arbus devait penser que tous ses modèles étaient des aristocrates.

Peut-être est-ce là une part de son secret.

A young man in curlers at home on West 20th Street, N.Y.C. 1966.
(Jeune homme en bigoudis chez lui, 20e Rue, New York.)

Cette attention au "sujet" fait qu'il est tout à fait naturel de voir son œuvre organisée en séries thématiques. Les responsables de l'accrochage au Jeu de Paume n'ont pas jugé cela pertinent...

Ils n'ont cependant pas pu disperser les dernières photographies, que Diane Arbus avaient laissées sans titre, et qui sont pour l'essentiel regroupées dans une salle. Ces images ont été réalisées de 1969 à 1971 dans des institutions accueillant des handicapés mentaux.

Après ses premières prises de vue, elle écrivait à son ex-époux, Allan Arbus :

J’ai pris des photos formidables. Celles de la fête d’Halloween, dans le New Jersey, des femmes retardées mentales… Les photos sont très floues et inégales, mais certaines sont magnifiques. ENFIN ce que je cherchais. Et j’ai l’impression d’avoir découvert la lumière du soleil, la lumière hivernale en fin d’après-midi… Elles sont si lyriques et tendres et jolies… C’est la première fois que je trouve un sujet où c’est la multiplicité qui compte. Je veux dire que je ne cherche pas simplement à faire la MEILLEURE photo d’elles. Je veux en faire plein.

(Lettre datée du 28 novembre 1969.)

Elle en a fait beaucoup, suffisamment pour envisager de les réunir dans un livre.

Mais le 26 juillet 1971, une dizaine de jours après avoir participé au pique-nique annuel de la Fédération des personnes handicapées, Diane Arbus se suicidait dans son appartement de Westbeth.

Untitled 1969-71.

PS :

La photo qui figure sur l'affiche du Jeu de Paume et que présente Diane Arbus sur l'image de Stephen Franck est le célèbre Child with a toy hand grenade in Central Park, N.Y.C. 1962 (Enfant avec une grenade en plastique dans Central Park, New York).

A l'exception de l'extrait de la lettre à Allan Arbus, les citations de Diane Arbus proviennent du Diane Arbus, republié aux Éditions de la Martinière en 2011, qui n'est autre que la traduction de Diane Arbus: An Aperture Monograph, datant de 1972.

Les dernières photographies de Diane Arbus ont bien fait l'objet d'un livre après sa mort. Il s'appelle Untitled, et a été repris par les Éditions de la Martinière, sous le titre Sans Titre, en 2011.

Enfin, les deux dernières salles de l'exposition proposant une riche documentation sur la vie et sur le travail de Diane Arbus, les plus futés pourront commencer par là...

2 commentaires:

olivier a dit…

Je pense que des titres moins précis auraient été plus pertinents pour se focaliser sur ce dont parle la photo. Personnellement je préfères les sans titres, ou juste une indication du lieu.

Guy M. a dit…

Les titres choisis par Diane Arbus sont toujours très descriptifs, et décalés par rapport au contenu émotionnel de ses images, dont ils ne disent rien. Le jeune homme en bigoudis était chez lui, note-telle, et maintenant il nous regarde encore, de cette manière-là.

Pour les "Sans Titre", Diane Arbus avait soigneusement noté les prénoms des personnes photographiées, avec quelques signes de reconnaissance. Je ne sais pas si elle aurait utilisé ces notes pour donner des titres.