jeudi 3 avril 2008

Xénophobie d'état

A mon oreille la langue grecque chante comme l'une des plus belles du monde. Pourtant je ne la comprends pas, hormis quelques mots de la vie courante. Mais je ne suis jamais tout à fait perdu dans la foule grecque, car dans la mélodie de la langue moderne, j'entends aussi les mots de l'une des langues originaires de ma pensée.

Lors de notre premier séjour en Crête, nous* avons passé quelques jours dans le petit village de Kératocampos, mal desservi par les autocars, pauvre en vestiges archéologiques, peu fréquenté par les touristes étrangers, mais lieu de villégiature pour les crétois ou les grecs du continent. Nous y avions rencontré une dame crétoise, Kyria Panaghiota, qui aimait retrouver avec nous la langue française qu'elle avait étudiée dans sa jeunesse pas trop lointaine.

Un soir qu'elle voulait nous expliquer l'origine des traditions de l'hospitalité que pratiquent les crétois et dont ils sont assez fiers, ne trouvant plus les mots en français, elle ne put que prononcer "xénophilia" en espérant que nous comprendrions.

"Xénophilia", attirance vers l'étranger. Nous avons assez bénéficié de cette "xénophilia" dans cette île dont l'histoire semble faite d'une longue suite d'invasions, d'occupations, de révoltes, de résistances, de massacres et où malgré cela le voyageur étranger (qui se distingue du touriste cependant) est accueilli avec prévenance, à la seule condition de payer le tribut de son récit: Raconte! Qui es-tu? D'où viens-tu? Que cherches-tu ici? Pourquoi aimes-tu être ici?

Alors que cette xénophilie, qui se nourrit d'une curiosité pour l'étranger, est une pulsion qui peut déboucher sur les sentiments nobles d'amitié ou d'amour, la xénophobie est une répulsion qui s'alimente d'une peur irraisonnée et qui peut conduire à la haine. Il ne faut pas se faire d'illusions: ces deux pulsions coexistent en chacun d'entre nous et, de même que nous sommes capables d'amour et de haine, nous pouvons nous laisser aller à l'une comme à l'autre.

Je trouve bien choisi le titre de l'appel au rassemblement** du 5 avril:




Le président Sarkozy a voulu créer un ministère de l'identité nationale (et d'autres choses). J'en attendais beaucoup: qu'on me dise enfin ce qu'est l'identité française! Après une dizaine de mois d'exercice, ce ministère ne m'a toujours pas éclairé. Ce n'était pas son but, sans doute, et le ministre lui-même serait en peine de faire cette définition en toute clarté. On peut même supposer que l'idée qu'il s'en fait est assez éloignée d'une idée politiquement acceptable au vu de cette anecdote qu'il colporte comme un "grand beunaye"*** (ainsi que l'on disait dans mon village): sur une aire d'autoroute, il se sent reconnu par deux ou trois noirs, qu'il salue et à qui il demande d'où ils viennent; de Caen, répondent-ils… Et il trouve ça drôle!

Mais cette notion, même vague, d'identité nationale nous constitue en un tout plus que politique, plus qu'organique puisqu'elle nous dote d'un esprit, d'une personnalité, et peut-être même d'une âme… Elle n'est pas loin de nous obliger à penser la nation comme individu.

Et elle permet d'asseoir la politique d'immigration du ministère de l'identité nationale en faisant ignoblement appel à la pulsion xénophobe de l'individu-nation.

Face à cela, je ne peux que récuser l'identité nationale à laquelle on veut me faire adhérer, et pourtant je dois satisfaire à tous les critères que l'on avance: né français de parents français nés sur le sol français, parlant couramment le français, connaisseur des habitudes culturelles française… tout ce que vous voudrez de français, je vous le fais! Mais pas l'identité nationale de messieurs Sarkozy et Hortefeux!



* Ce "nous" n'est pas un "nous" de majesté. Il est là parce que c'est comme ça…

** Rassemblement auquel je me joindrai vers 14h 45, après m'être prélassé à la terrasse du café qui se trouve à l'angle de la place avec le boulevard de l'Hôpital. J'y aurai relu avec attention A quoi sert "l'identité nationale", de Gérard Noiriel (éditions Agone), emmitouflé dans mon écharpe noire portant un "marsupilami" brodé.

*** "Grand benêt".


Addendum:

Trouvé sur le blog L'air de Paris, de Sylvain Besson, correspondant du «Temps» en France, cette courte note:



"Sans son ministère de l'Identité nationale, Nicolas Sarkozy n'aurait peut-être pas été élu président. Mais aujourd'hui, Brice Hortefeux préfère éviter le sujet. Je lui ai posé la question ce matin à l'Assemblée nationale: «La promotion de l'Identité nationale, ça avance?» Réponse du ministre: «Vous définissez ça comment, vous?»

Brice Hortefeux précise qu'en 10 mois d'activité, son ministère n'a pas pondu un seul document expliquant ce qu'est l'Identité nationale de la France. «On pourrait mener une réflexion à ce sujet», hasarde-t-il. Et il ajoute comme pour se défendre: «Partout où je vais en Europe, les gens me parlent de leur identité.» Alors pourquoi est-il si réticent à en parler? Peut-être parce que l'identité nationale, ça n'existe pas? Allons donc..."


mercredi 2 avril 2008

Une bonne tête

Ce n'est pas pour faire le malin, mais je trouve que monsieur Xavier Darcos a une bonne tête. Une bonne tête d'inspecteur de l'éducation nationale à l'ancienne.

Je ne suis pas sûr que vous voyiez ce que je veux dire. D'autant plus (ou moins) que mon impression est assez subjective, je l'avoue, mais nourrie d'une longue expérience et d'une fréquentation épisodique de ce type de personnel de notre ministère.

Un inspecteur est un monsieur correctement habillé (costard-cravate, ni trop plouc, ni trop élégant) qui arrive aux aurores dans un établissement d'enseignement, pour y faire des inspections individuelles et une réunion générale. Vous le voyez traverser la cour et passer dans les couloirs, échangeant des banalités avec le proviseur ou son adjoint. Parfois, vous le voyez s'avancer vers la machine à café, toujours accompagné du proviseur ou de son adjoint, affichant un semi-sourire bonnasse et l'air faussement cordial de celui qui sait son autorité peu contestée. Si vous vous trouvez sur son chemin, il vous faudra bien sûr le saluer et accepter sa molle poignée de main. Vous pourrez alors observer, pendant qu'il vous fixe d'un œil incisif, le raidissement du sourcil qui trahit l'effort de mémoire: "L'ai-je déjà rencontré? Si oui, quel est son nom? Où figurait-il sur le trombinoscope?" En général, il n'a pas de monnaie pour prendre son café, et le proviseur ou son adjoint non plus… Sa présence immobilise la machine et vous gâche très sérieusement votre début de journée.

Je leur ai toujours trouvé de bonnes têtes à tarte, car ils ont souvent su réveiller en moi une très ancienne pulsion gloupière.

Peut-être voyez vous un peu mieux ce que je voulais dire.


© Thierry Zoccolan AFP

Alors qu'un certain mécontentement se fait jour dans les lycées et que ce mécontentement s'exprime dans la rue, monsieur Darcos a accordé, le 1er avril, un entretien à Laure de Charrette du quotidien 20minutes .

Puisque les manifestants lui reprochent un grand nombre de suppressions de postes dans le second degré, monsieur Darcos aborde d'abord ce point, aidé par la première question: "Pourquoi supprimer ces postes : vous dégraissez le mammouth?" (Il faudrait peut-être se débarrasser un jour de ce poncif journalistique du "dégraissage", non? On manque de "créatifs" dans les rédactions?)

"Mais non! D'abord, nous ne renouvelons pas 8.830 emplois de professeurs, sur 900.000. (…)"

Répond Monsieur Darcos.
 

Là, je m'arrête un peu et cherche confirmation. Je lis dans LeMonde.fr que les manifestants "protestent contre les 8 830 suppressions de postes prévues à la rentrée 2008 dans l'enseignement secondaire public." Or, dans l'enseignement public, il y avait en 2006-2007, selon la brochure téléchargeable du ministère, 413 107 enseignants dans les établissements du second degré.

J'ai comme l'impression que quelqu'un se trompe. Ou que l'on veut me tromper et m'égarer avec cette histoire de chiffres…

D'ailleurs les chiffres bruts n'intéressent pas vraiment monsieur Darcos:

"En septembre, sauf cas marginaux, le même service public sera offert aux élèves. Et puis la qualité des cours ne dépend pas du nombre de professeurs. La preuve, on a un des meilleurs taux d'encadrement au monde, avec un prof pour 12 lycéens, or on perd des places dans les classements mondiaux. L'école va mal."

Ce qui l'intéresse, nous l'avons compris, c'est l'aspect qualitatif. Or la qualité, c'est comme tout maintenant, ça se mesure! Et monsieur Darcos nous cite deux "indicateurs" de qualité employés dans son ministère: le taux d'encadrement et les classements mondiaux.

Sur ces derniers, il est peu loquace, mais faisons-lui confiance: nous ne sommes pas bons.

Mais nous avons un des meilleurs taux d'encadrement du monde.

Le taux d'encadrement s'obtient en prenant fermement d'une main le nombre total d'élèves du second degré et en le divisant de l'autre, avant qu'il ne s'échappe, par le nombre total des enseignants. Vous obtenez, pour 2006-2007, et toujours selon le ministère, 12,2. Maintenant que vous l'avez bien en tête, essayer de ramener ce rapport à du concret (c'est comme cela que l'on peut essayer de comprendre ce que représente un pourcentage). On peut se faire l'image suivante: tout le monde (élèves et professeurs) étant rassemblé dans une grande prairie au bord de l'eau, chaque professeur peut pique-niquer avec 12,2 élèves. Mais quand tout le monde entrera en classe, une partie des enseignants présents iront corriger leurs copies (en pestant parce que cette démonstration leur a fait perdre du temps) et les autres retrouveront leurs groupes de 27, 32 ou 37 élèves (en râlant parce qu'avec tout ça le programme n'avance pas).

On ne nous donne jamais par exemple le nombre moyen d'élèves qu'un enseignant doit suivre durant une année scolaire… Quatre-vingt, cent, cent vingt, cent cinquante?.. Cela pourrait avoir un certain intérêt. Non?

Sachant que nous sommes mauvais avec l'un des meilleurs taux d'encadrement du monde, monsieur Darcos peut poursuivre: "On me demande des postes: je réponds études surveillées, nouveaux programmes, stages, revalorisation du lycée professionnel. Il faut se réformer, changer du dedans, tous nos voisins l'ont fait, sauf nous."

Il doit être content, monsieur Darcos, il a rempli son contrat: il a parlé de "réformer". J'ignore s'il sait que le mot "réforme" est un des mots les plus dévalués chez les enseignants et que, chez certains d'entre eux, on peut déclencher de fort douloureuses crises de fou rire en leur glissant au creux de l'oreille les noms de ses prédécesseurs grands réformateurs.

On l'a compris, monsieur Darcos compte rester ferme face au mécontentement. Son interlocutrice le sait: "On a le sentiment que ce pack de réformes est non négociable. Lycéens et profs défilent pour rien?"

On s'attend à un discours un peu paternaliste sur les inquiétudes de la jeunesse, le dévouement du corps enseignant, et tout ci, et tout ça, bref toutes ces banalités consensuelles que les discours officiels débitent au kilomètre.

Mais non, la France a changé! Le langage scrogneugneu-vieux-réac a maintenant droit de cité (je pense même qu'il envahit la cité, avec tout ce qu'il traîne derrière lui) et monsieur Darcos peut s'offrir le luxe d'être seulement allusif:

"Ces défilés reviennent tous les ans! Il ne faut pas être dupe du discours alarmiste et mensonger de certains syndicats. Et n'exagérons pas la mobilisation des lycéens. Jeudi, ils étaient 4.000 à défiler sur les 450.000 lycéens que compte l'Ile-de-France."


Comprenons le diagnostic: promenades printanières d'adolescents irresponsables encouragés par des syndicats qui mentent.


Sur le traitement des symptômes, vous pourrez trouver des informations édifiantes dans cet article de Rue89 , un point de vue intéressant (comme d'habitude) sur le blog de Flo Py et un rappel sur les méthodes actuellement employées pour répondre au mécontentement dans ce communiqué déjà ancien de la Fsu.

mardi 1 avril 2008

Pruniers en fleurs

Je suis toujours ravi lorsque, dans un roman de Natsume Sōseki (1867-1916), le héros lit dans le journal des nouvelles sur la floraison des pruniers.

Je ne sais pas si cette tradition perdure au Japon (pourquoi pas, après tout), mais il me semble que nous n'avons jamais eu en France cette attention au passage des saisons.

Nos journaux ne respectent même plus la tradition du poisson d'avril. A moins qu'on ne considère la plupart des nouvelles comme de mauvaises blagues (et beaucoup y ressemblent).

Sans blague, depuis deux ou trois jours, dans mon jardin, le prunier a commencé sa floraison. Il s'agit d'un mirabellier de Nancy, immigré donc, et je ne lui ai pas demandé ses papiers. Il produira ce qu'il voudra, mais, tel que je le connais, ce seront de beaux fruits dorés et rosés que nous partagerons avec quelques oiseaux de passage.

Les pieds dans la rosée, je surveille la venue des fleurs, lente et peu abondante cette année, en pensant au très connu haïku de Kobayashi Issa (1763-1828):



En ce monde nous marchons
Sur le toit de l'enfer
Et regardons les fleurs.




Autoportrait de Kobayashi Issa


lundi 31 mars 2008

Conseils littéraires à un futur président de la république

Il y a quelques années, par erreur, j'ai été approché par un (encore) jeune élu qui désirait bénéficier de mes conseils dans la poursuite de sa carrière, qu'il voulait conduire jusqu'à la présidence. Je l'ai perdu de vue, il est sans doute allé se fondre dans la foule des prétendants écartés…

Voici, un peu remis en forme, les conseils que j'avais cru bon de lui donner.

Il est important de songer assez tôt à se faire un nom sur le marché de l'édition. L'idéal serait bien sûr de se faire un nom dans le monde des Lettres, mais il faut savoir modestie garder.

Pourquoi publier un livre sous votre nom? J'y vois trois raisons.

Primo: N'oubliez jamais que le peuple français, tout inculte qu'il soit, garde une grande estime pour "celui qui écrit des livres" (moins que pour "celui qui passe à la télé", certes, mais cela vous avez déjà appris à le faire). Vous pouvez ainsi compléter votre image d'une aura littéraire (un peu inattendue, je vous le concède, mais justement…)

Deuxio: Votre nom étant déjà largement connu, le tirage de votre livre sera écoulé en peu de temps, et si votre éditeur sait faire désirer votre opuscule en jouant subtilement avec les délais de réimpression (rassurez-vous, éditeur, c'est un métier, ils savent faire), vous pourrez atteindre un chiffre de vente confortable, donc une somme rondelette pour votre argent de poche (une toute petite poche).

Tertio: Il n'est pas déplacé de songer à un avenir lointain, où déchargé de la charge de conduire l'état, vous pourrez envisager d'entrer à l'Académie Française. L'élection d'un ancien président de la république au rang d'immortel n'est pas acquise de droit (c'est une honte, mais c'est comme ça). Malgré un sérieux problème de recrutement, ces mesdames et messieurs préfèrent admettre un écrivain reconnu dans leurs rangs. Et les discours politiques ne sont pas admis comme œuvre littéraire (c'est une autre honte, mais c'est comme ça).

Avant de vous mettre à l'ouvrage, il me semble nécessaire de faire rapidement un bilan de vos compétences. Il n'est guère encourageant. Votre syntaxe "spontanée" est déplorable. Je crois que cela fait longtemps que l'on vous conseille de "reprendre les bases" (c'est toujours le conseil que l'on donne lorsqu'il n'y a plus rien à espérer). Votre niveau de vocabulaire est déconcertant, vous en venez trop facilement à un lexique assez vulgaire. Là aussi, il faudra faire un effort de mise à niveau. Votre éditeur pourra utilement vous conseiller de recourir aux services d'un "correcteur".

Mais dans quel domaine allez vous œuvrer?

La détermination que vous affichez depuis votre toute petite enfance à devenir président de la république montre bien à quel point vous manquez d'imagination. Vous sont donc interdites les voies nobles du roman et de la poésie. Je vous déconseille de vous lancer dans l'aventure de l'essai philosophique, vous n'en avez pas le goût, semble-t-il.

Mon conseil sera donc de vous livrer à des travaux historiques bien ciblés. Je veux dire par là qu'il vous faudra délimiter très strictement votre sujet. Et, pour le faire, je vous conseille de vous orienter vers une biographie.

Dans le choix du personnage dont vous allez écrire la biographie, il faut s'assurer d'une possibilité d'identification, mais je vous recommande une certaine prudence. Ecartez d'emblée Jeanne d'Arc, vous avez trop peu d'expérience de la chevauchée… Je vous déconseille Henri IV et Bonaparte, il vaut mieux être agrégé ou diplomate pour se lancer là-dedans…

Choisissez plutôt une homme politique assez proche de nous dans le temps, proche de vous dans les idées, peu connu du grand public et un peu ignoré des historiens. Cette dernière condition vise à réduire votre travail sur la bibliographie (une vague thèse universitaire et un livre en anglais, non traduit, suffiraient).

Enfin, il me semble judicieux de trouver un personnage dont la biographie s'insère dans un grand récit national, tel que la Résistance.




Sur ce dernier point, j'ai senti une grande réticence de sa part.

En gros, selon lui, il fallait en finir avec l'héritage de la Résistance, etc.

Je lui ai dit qu'on pouvait toujours jeter le bébé et garder l'eau du bain. Il est parti sans payer la consultation.




PS: Cela n'a évidemment rien à voir, mais vous pouvez consulter des deux articles du ContreJournal de Libération: article 1 et article 2.

dimanche 30 mars 2008

Fatimata M'baye

J'ai posté hier le témoignage très digne d'une femme, Madame Fatimata M'baye, soumise par la police française à des contrôles "réglementaires" indignes.


En cherchant dans l'actualité si cette affaire avait eu des prolongement (on ne sait jamais…), je suis tombé sur cet article de Jeune Afrique, datant de deux ans, que je vous livre aujourd'hui.

MAURITANIE - 22 mai 2005 - par BIOS DIALLO

Présidente de l'Association mauritanienne des droits de l'homme, cette avocate de 47 ans a choisi le droit pour être au service des "sans-droits".

Le ministère de l'Intérieur mauritanien a annoncé le 15 mai la reconnaissance de trois organisations de défense des droits de l'homme : l'Association mauritanienne des droits de l'homme (AMDH), le Groupe de recherches et d'études pour le développement économique et social (Gerdes) et SOS-Esclaves. S'il est quelqu'un qui peut se féliciter de ce geste de décrispation de la part du pouvoir, c'est bien Me Fatimata Mbaye, qui préside l'AMDH depuis août 2003.

À 47 ans, ce bout de femme qui ne se presse pas derrière un fourneau et rivalise dans la parole avec les hommes est un phénomène à part dans le pays. Le 26 septembre 1999, elle est devenue la première africaine à recevoir le prix de Nuremberg, en Allemagne. Créée en 1995, cette distinction récompense tous les deux ans une personnalité remarquée par son combat pour le respect des droits de la personne humaine.

Unique femme du barreau mauritanien, Fatimata Mbaye dit être née pour s'opposer à toute forme de discrimination. "Je ne me vois pas comme une Noire, confie-t-elle de sa voix assurée. J'aurais pu naître blanche, jaune, mongole ou kurde. Et je me serais reconnue dans chacun de ces êtres. Pour moi, poursuit-elle, la valeur humaine est au-dessus de tout."

Noire et femme, Fatimata Mbaye porte bien des poids sur ses frêles épaules. La société halpulaar (peule) dont elle vient est non seulement éminemment phallocratique, mais elle a connu aussi les castes et l'esclavage en plus des pratiques de l'excision et de la polygamie. Quant à la communauté maure, elle a longtemps pratiqué, sans en avoir l'exclusivité, l'esclavage sur les populations noires qui l'entourent.

Cette accumulation d'injustices heurte la jeune femme qui, âgée d'à peine 13 ans, se voit livrée à un homme de loin son aîné. "C'est là qu'on m'a volé mon enfance", murmure-t-elle. Pendant dix ans, telle une hache, elle renvoie à l'arbre sa violence. "Je ne pouvais plus voir mes amies, et mon mari m'a sommée d'arrêter mes études. Il me voulait au foyer, un point c'est tout!" dit-elle dans une colère contenue. Lassé par ses interminables fugues, le mari cède. Elle obtient le divorce et entame des études en droit." Ayant connu le mariage forcé, côtoyé des filles qui mouraient à la suite d'une excision, mon chemin ne pouvait être que celui-là", explique-t-elle. En 1986, un groupe d'intellectuels noirs publie le Manifeste du Négro-Mauritanien opprimé. Le pamphlet tombe sur la table des chefs d'État africains réunis à la Conférence des non-alignés au Zimbabwe. Le président Maaouiya Ould Sid'Ahmed Taya n'apprécie pas. À son retour à Nouakchott, il ordonne l'arrestation des auteurs du brûlot. Plusieurs enseignants et étudiants sont incarcérés.

Des grèves sont organisées, à l'instigation de l'Union des étudiants mauritaniens stagiaires, pour demander leur libération. Nouvelle répression. Premier séjour en prison pour Fatimata Mbaye, qui écope de six mois fermes pour distribution illégale de tracts. Transférée à la prison de Beyla, réservée aux femmes, elle découvre l'univers des maisons d'arrêt. En plus des rudes corvées, les détenues doivent se plier aux pulsions de leurs geôliers. Une fois hors des murs, elle dénonce ces dramatiques abus.

Mais le moment charnière de sa vie reste les événements de 1989. Cette année-là, un banal incident qui oppose des paysans à la frontière des deux pays mène la Mauritanie et le Sénégal au bord de l'affrontement. Prises de panique, les autorités rapatrient leurs ressortissants de part et d'autre après des journées d'horreur.

Si elle a choisi de faire le droit, ne cesse de répéter Me Fatimata Mbaye, c'est pour être au service des "sans-droits". Elle se met à la disposition des rescapés et prend en charge le "Comité des veuves", constitué des femmes de militaires et de civils tués entre 1989 et 1994. Ses prestations sont bénévoles. Membre fondateur de l'association SOS-Esclaves, elle parle au nom de tous les opprimés. Ce qui lui vaut, en février 1998, un nouveau séjour en prison, après la diffusion en France d'un documentaire sur les séquelles de l'esclavage en Mauritanie.

Pour Me Fatimata Mbaye, la décision du gouvernement de reconnaître l'AMDH, le Gerdes et SOS-Esclaves, pour appréciable qu'elle soit, n'est pas suffisante. "Des dizaines d'autres organisations attendent de pouvoir agir légalement dans le pays. Et elles sont loin d'œuvrer pour sa destruction."


samedi 29 mars 2008

Vol Air France à destination de Nouakchott

Le 11 mars, à Roissy, c'est la routine, sur le vol à destination de Nouakchott.

"Reconduite à la frontière", "mesure d'éloignement", Monsieur Hortefeux euphémisera tant qu'il voudra en grignotant des petits fours, il ne va pas, en plus, m'imposer son vocabulaire: j'appelle ça une expulsion.

Madame Fatimata M'baye, avocate inscrite au barreau de Nouakchott, vice-présidente de la Fédération internationale des droits de l'homme (FIDH) et présidente de l’association mauritanienne des droits de l'homme (AMDH), se trouve dans l'avion.

Elle sera amenée à protester contre le traitement infligé à l'expulsé, Mohamed Sidibé, un jeune mauritanien originaire du Guidimakha. Elle sera soutenue par un médecin présent dans l'avion, le docteur Pierre-Marie Bernard. Le commandant de bord finira par exiger que les policiers débarquent Mr Sidibé.

Bien sûr Maître Fatimata M'baye et le docteur Pierre-Marie Bernard ont, eux aussi, été débarqués. Et placés en garde à vue…

Voici le témoignage de Madame Fatimata M'baye tel qu'on le trouve sur le site de la FIDH.



Comme il est si bien dit dans le jdd.fr :

"La police a accusé M'Baye et Bernard d'obstruction à une mesure de reconduite à la frontière, ce qui est punissable par la loi française. Le ministère français des Affaires étrangères n'a pu être joint à ce sujet."

PS: On peut aussi entendre Fatimata M'baye sur le site de RFI.

vendredi 28 mars 2008

Les trois de Mexico

Sur le site du Nouvel Observateur on peut trouver une lettre ouverte adressée par quinze sportifs français à Monsieur Hu Jintao:


«Monsieur le Président,

Pour obtenir l'organisation des jeux Olympiques à Pékin, le gouvernement chinois s'était engagé à respecter les droits de l'homme. Aujourd'hui, la violente répression des émeutes au Tibet remet gravement en cause cette parole donnée au mouvement olympique. Les droits les plus fondamentaux ne sont pas respectés: ni l'intégrité des personnes ni la liberté d'expression ne sont possibles en Chine. Monsieur le Président, certains d'entre nous seront vos invités dans cinq mois. Les sportifs que nous sommes avons consacré toute notre existence pour mériter cette récompense: participer au plus bel événement inventé par les hommes. Nous croyons que les Jeux, au-delà de la marchandisation du sport, des rivalités politiques, des récupérations, représentent ce que l'humanité a de plus pur: le dépassement de soi, la fraternité, l'amitié et le respect entre les peuples. Nous ne pouvons pas être les otages de la politique ni la caution d'un régime autoritaire. C'est pour cela, Monsieur le Président, que nous vous demandons, aujourd'hui, solennellement, de respecter votre parole. Ne gâchez pas les Jeux.»


Le recours, dans cette lettre, aux expressions les plus convenues de l'idéal sportif ou olympique souligne une certaine inquiétude. Mais on peut se demander ce qui préoccupe tant nos athlètes. Les droits humains bafoués au Tibet et plus généralement en Chine? Ou la perspective de participer à des Jeux qui resteront parmi les Jeux de la honte (il y en a eu d'autres)? Ou pire encore la peur de voir annulés les jeux de Pékin.

La piteuse supplique finale "Ne gâchez pas les Jeux" me fait penser que l'évocation des droits des hommes n'est que pure rhétorique, car quand on est bien convaincu que ce sont des vies que l'on gâche, des vies que l'on massacre, on ne vient pas pleurnicher pour sauver le prétendu "plus bel événement inventé par les hommes".

Mais rassurez-vous donc, on ne remet pas en cause, sur un coup de tête, le déroulement des jeux olympiques

Prenez l'exemple des Jeux de Mexico, en octobre 1968.

Le 2 octobre 1968 une malencontreuse fusillade éclate sur la place des Trois-Cultures de Mexico. L'armée mexicaine se voit contrainte, pour rétablir l'ordre, d'ouvrir le feu sur une manifestation étudiante. Ce fâcheux événement, resté dans certaines mémoires sous le nom de "massacre de Tlatelolco", a fait, selon les organisations des Droits de l'Homme, entre 200 et 300 morts mais, selon le gouvernement mexicain, seulement une vingtaine.

Cela n'a pas empêché la tenue de la cérémonie d'ouverture des Jeux, dix jours après ce massacre. La présence assez voyante de l'armée mexicaine a garanti le bon déroulement de la cérémonie, et si certaines personnes un peu sensibles se sont senties un peu oppressées, cela devait être un effet de l'altitude. Avery Brundage, président du Comité International Olympique, avait déclaré, quelques jours avant: "Les jeux de la XIXème Olympiade, cet amical rassemblement de la jeunesse du monde, dans une compétition fraternelle, se poursuivront comme prévu...s'il y a des manifestations sur les sites olympiques, les compétitions seront annulées".

Rassurez-vous donc: tout s'est bien déroulé aux Jeux de Mexico. Et ceux qui n'ont pas profité des médailles acquises l'avaient bien cherché.

Je veux bien sûr parler des trois médaillés du 200 mètres messieurs, le 16 octobre 1968.

Ce fut une belle course


Sur le podium, doivent donc monter le vainqueur Tommie Smith (USA), le deuxième Peter Norman (Australie) et le troisième John Carlos (USA).

Les deux américains entendent protester contre la ségrégation raciale aux Etats-Unis. C'était une époque bénie où tout le monde protestait! En route pour le podium, ils associent à leur action Norman qui accroche sur sa poitrine un macaron portant l'inscription "Olympic project for human rights" (Projet olympique pour les droits humains). Les trois athlètes ont dû l'emprunter au passage à un spectateur.

Quand retentit l'hymne étatsunien Tommie Smith et John Carlos baissent la tête et lèvent un poing ganté de noir. C'est un geste d'adhésion au Black Power. Des huées s'élèvent, des menaces de mort. Peter Norman reste impassible à leurs côtés.



Le panache, c'est ça.


Ce geste scandaleux fut rapidement sanctionné par le Comité International Olympique: Smith et Carlos furent suspendus jusqu'à la fin des jeux de Mexico et exclus à vie des jeux Olympiques. Leur vie et leur carrière dans l’athlétisme international furent brisées.

Peter Norman revendiqua clairement sa solidarité, en déclarant notamment: "Je crois aux droits civiques. Tous les hommes naissent égaux et devraient être traités ainsi." Il fut lui aussi sanctionné, mais de manière plus sournoise. Alors que ses performances le qualifiaient pour les Jeux olympiques de Munich de 1972, il a été délibérément écarté de la sélection australienne. Plus tard, alors qu'il était enseignant, ses diplômes ont été sommairement contestés: renvoyé, il a dû revenir un temps à son premier métier, celui de boucher, avant d'être rétabli dans ses droits. Lors des jeux olympiques de Sydney, en 2000, on a délibérément oublié de l'inviter et c'est Steve Simmons, représentant d’USA Track and Field (Athlétisme américain), qui lui a permis d'assister aux jeux.

Il est mort le 3 octobre 2006, d'une crise cardiaque.

Aux obsèques à Melbourne, Smith et Carlos, solidaires et fraternels jusqu'au bout, portaient le cercueil de leur ami Norman.




PS: Les sources principales sont Wikipedia et un article de Margaret Rees .