vendredi 11 juin 2010

Une diligente mission accomplie

A la lecture de la lettre qu'il a fait adresser au Collectif des Démocrates Handicapés, on sent bien que monsieur Bernard Niquet, préfet de Lorraine, se flatte d'accomplir sa mission en prenant grand soin d'observer toutes les formes réglementaires, ainsi qu'il le doit, mais aussi d'y ajouter comme un "supplément d'âme" en prenant des initiatives visant à "lever les inquiétudes" de certains de ses administrés.

Après avoir souligné à quel point l'expulsion de la famille d'Ardy Vrenezi avait été menée de manière irréprochable, il ajoute, comme pour en finir avec tout ça:

Enfin, pour lever tout doute sur les conditions de son suivi au Kosovo, j'ai demandé au Directeur Général de l'Agence Régionale de Santé de Lorraine de diligenter une mission sanitaire à portée médicale.

Celle-ci s'est rendue sur place le 2 juin 2010. Elle a été conduite par deux membres du corps médical et un pharmacien qui ont rendu leurs conclusions dans le rapport transmis en pièce jointe.

Les constats effectués par les médecins sont de nature à lever les inquiétudes concernant la santé d'Ardi Vrenezi et sa prise en charge.

Ils valident la procédure mise en œuvre par mes services, ainsi que les avis médicaux qui avaient été donnés en leur temps.

Après tout, si la procédure est valide,
peu importe qu'Ardy ne le soit pas...


Sur cette mission et ses résultats, nous n'avions, jusqu'à aujourd'hui, que le compte-rendu d'une conversation téléphonique entre le docteur Kieffer, pédiatre d'Ardy en Moselle, et les trois membres de la mission, le Dr Grall, Directeur de l’Agence Régionale de Santé, le Dr Bourrier (médecin réanimateur) et le Dr Chopart (pharmacien). Ces notes, probablement rédigées à la hâte par Isabelle Kieffer - qui n'a pas que cela à faire -, apportent des informations essentielles sur la façon dont la délégation du préfet a travaillé.

(Et j'avoue que j'aime bien entendre frémir, sous les propos du Dr Kieffer, cette indignation que je partage, même si cela tranche un peu avec la belle prose empesée de monsieur le préfet...)

Dans Le Monde d'aujourd'hui, Élise Vincent, qui affirme avoir "pu consulter" le rapport de la mission, signe un article qui se trouve intitulé de manière plutôt accusatrice : Les autorités françaises suspectent une privation de soins du polyhandicapé expulsé au Kosovo. Accusation reprise encore plus précisément dans l'introduction:

Alors que le collectif associatif qui soutient Ardy Vrenezi appelle à manifester, le 14 juin, devant le Parlement européen, à Bruxelles, le rapport édité sous la tutelle de l'Agence régionale de santé (ARS) de Lorraine, le 7 juin, suspecte les parents d'Ardy de le priver de soins dans l'espoir d'obtenir un retour en France.

Je ne sais si Élise Vincent a pour mission de faire passer ce message, mais on dirait bien qu'elle s'y consacre* : pas moins de cinq paragraphes sont consacrés aux manquements des parents d'Ardy. La préfecture de Moselle, qui suggère ce thème depuis un bout de temps, aurait peut-être souhaité qu'elle en fasse un peu plus.

Histoire de bien enfoncer le clou.

Si l'on veut bien se mettre à la place des Vrenezi, ou encore, pour parler à la mode, si l'on veut bien les considérer avec un minimum d'empathie, leurs réticences et négligences sont assez compréhensibles, après avoir été expulsés sans trop de douceur dans ce pays qu'ils avaient quitté, et où, en trois ans de soins et consultations, on n'avait pas été capable de poser un diagnostic correct dans le cas de leur fils. (Je devrais souligner, ou grasseyer, mais vous savez lire.)

On peut comprendre aussi que cela agace certains médecins kosovars, mais savoir (re)gagner la confiance des patients, et/ou de leurs parents, cela fait aussi partie de l'art de soigner.

Cet art était peut-être le cadet des soucis de cette mission de trois experts, qui a enquêté et inspecté pendant une quinzaine d'heures, vu une quarantaine de personnes, "fait une tournée 'aléatoire' des pharmacies" (j'espère que la procédure stochastique a été validée par un expert statisticien de l'ARS), mais n'a pas procédé à un véritable examen médical d'Ardy.

Ils l'ont vu : il était là, et vivant.

Ah ! Tant mieux...

Dirent-ils, probablement, avant de reprendre leur importante "tournée 'aléatoire' des pharmacies".

Ou l'avion.

Mission accomplie...


* Elle nous gratifie également d'un encadré, que l'on croirait rédigé par le service de la communication de la préfecture, intitulé L'expulsion d'Ardy est-elle légale ?

jeudi 10 juin 2010

Des poids et des mesures

Monsieur Éric Besson, ministre des Expulsions et de la Pureté Nationale, pataugerait-il, lui aussi, dans l'émotionnel comme n'importe quel(le) "extrémiste" du Réseau Éducation Sans Frontières ?

La question se pose quand on découvre, en page d'accueil de 20minutes.fr, ceci:

C'est bien lui, là, sur la photo ? Je ne rêve pas ?
(Copie d'écran, mise en page au hasard du défilement.)

On apprend, à la lecture de l'article ainsi annoncé, que monsieur Besson, en déplacement officiel au Canada, aurait insisté auprès de son homologue, monsieur Jason Kenney, afin que celui-ci revienne, de manière discrète et discrétionnaire, sur le cas d'une famille française dont les demandes de "résidence permanente" ont été plusieurs fois repoussées par les services canadiens de l'immigration, alors que leur permis de travail temporaire arrive à son terme à la fin de cette année.

David et Sophie Barlagne sont installés depuis cinq ans au Canada, avec Rachel, leur fille qui a maintenant sept ans, et, selon un article du Figaro du 19 mai, "les Barlagne présentent (...) le profil des immigrés modèles". Le père est un ingénieur informaticien qui "a monté avec succès son entreprise spécialisée dans les sites internet et les logiciels culturels". L'article ne précise pas ce que fait la mère, mais insiste sur le fait que la petite fille est "scolarisée et pratique l'équitation et le piano".

Rachel est atteinte de "paralysie cérébrale" et on nous assure qu'elle n'est pas lourdement handicapée, mais, à l'issue d'une visite médicale, "l'administration a estimé que Rachel représentait un «fardeau excessif» pour les services sociaux canadiens". Au cas où monsieur Combien-ça-coûte et madame, née Qui-c'est-qui-paye, me liraient, ce dont je doute, voici l'estimation du "fardeau":

«Un Canadien moyen coûte 4.806 dollars canadiens par an aux services sociaux, c'est l'estimation officielle. Rachel coûterait 5.259 dollars de plus», résume de son côté l'avocat de la famille, Me Stéphane Minson.

David et Sophie Barlagne sont prêts à prendre en charge le montant des soins de rééducation (orthophonie, physiothérapie, ergothérapie) et les frais de scolarité de leur fille.

Mais «au Québec, contrairement à ce qui se passe dans d'autres provinces comme l'Ontario, les services d'éducation spécialisée sont offerts sans frais, peu importe les conditions financières des parents ou leur désir de payer, jusqu'à ce que l'enfant atteigne l'âge de 21 ans», a rappelé la juge Johanne Gauthier de la Cour fédérale (...). La magistrate a toutefois reconnu qu'il s'agissait d'un dossier difficile : «Des cas comme celui-ci sont toujours difficiles à traiter, particulièrement lorsqu'ils impliquent une jeune fille qui est intelligente et attachante».

(Madame la juge a, bien sûr, le droit de porter ses états d'âme en sautoir, mais j'aimerais bien savoir ce que cela changerait si la "jeune fille" était moche comme un pou, méchante comme une teigne et bête comme les pieds de madame la juge...)

En bref, au Québec comme partout, et notamment en France, "la Loi, c'est la Loi"...

Il est piquant, dans ces conditions, de voir notre grand expulseur en chef faire "du lobbying" auprès de monsieur Jason Kenney en faveur d'une famille qui, selon la loi canadienne, a "vocation à" ne pas s'installer au Québec; et de lire ce communiqué où il "espère un dénouement favorable conforme aux vertus d'accueil et d'humanité du Canada, dans le respect de l'indépendance de sa justice".

Les parents de la petite Rachel pourraient probablement trouver en France les soins et l'accompagnement adaptés à son cas... Mais je souhaite, évidemment, que la démarche de monsieur Besson aboutisse.

Néanmoins, j'aimerais que, le jour où il se félicitera de sa réussite, il nous explique le pourquoi de ce "deux poids, deux mesures" dans son action...

Monsieur Besson aurait-il mis sa belle cohérence dans sa poche ?

Car enfin, que je sache, monsieur Besson n'a pas commencé à remuer le moindre cil de la moindre paupière au sujet de l'expulsion, en urgence, par les autorités françaises, de la famille Vrenezi, vers le Kosovo, malgré l'état de santé préoccupant d'Ardy, garçon de 15 ans polyhandicapé.

Les nouveaux lecteurs pourront lire quelques informations sur cette affaire ignoble dans un, deux, trois, quatre billets de ce blogue.

Mais il faut surtout recommander la lecture du "Blog de Ardy", tenu régulièrement par des membre du comité de soutien.

La dernière mise à jour reproduit la lettre-réponse du Préfet de la Moselle au Collectif des Démocrates Handicapés: elle mérite qu'on s'y arrête - ce que je ferai peut-être un jour...

En attendant, je relaye cet appel:

Les associations en appellent à l’Europe des droits de l’homme, de la solidarité et des libertés !

Appel à manifester le lundi 14 juin devant le Parlement européen à Strasbourg pour le retour d’Ardi, jeune Kosovar polyhandicapé !

Alors que l’état de santé d’Ardi Vrenezi, jeune Kosovar polyhandicapé expulsé de France le 4 mai, s’est dramatiquement aggravé, l’Association des Paralysés de France (APF), Handas, le Réseau Education sans Frontières (RESF), la Ligue des Droits de l’Homme (LDH), Handicap International France, la Cimade et l’Observatoire du Droit à la Santé des Etrangers (ODSE) appellent à manifester le lundi 14 juin à 14h devant le Parlement européen de Strasbourg.

Une manifestation à l’initiative du comité de soutien local qui comprend les structures locales des associations nationales, mais aussi des proches, des voisins, des professionnels de santé qui ont suivi Ardi, des syndicats, des partis politiques… Un objectif : le retour en France d’Ardi et de sa famille pour lui garantir une continuité de soins dont le besoin est vital !

Et puisque les pouvoirs politiques français ne répondent pas – malgré les dernières démarches de la Préfecture de Moselle – aux nombreuses sollicitations, les associations en appellent à l’Europe des droits de l’homme, de la solidarité et des libertés !

L’état de santé d’Ardi s’est aggravé de façon dramatique

Les dernières nouvelles sur l’état de santé d’Ardi sont mauvaises : son épilepsie s’aggrave avec des crises qui se généralisent, conduisant à des pertes de connaissances. Il a des difficultés pour avaler qu’il n’avait pas avant ; et a reperdu une partie des capacités motrices qu’il avait retrouvées grâce à sa prise en charge en France. En absence d’un contrôle de son épilepsie, Ardi va se retrouver dans l’état dramatique dans lequel il était à son arrivée en France en 2008, nécessitant une alimentation par sonde, et risquant les complications graves d’une épilepsie sévère pouvant aller jusqu’à la mort. Même avec des médicaments adaptés, l’absence de prise en charge globale spécialisée laisse prévoir une dégradation rapide de toutes ses acquisitions. Un enfant polyhandicapé avec une pathologie aussi grave a des besoins spécifiques nécessitant une prise en charge complexe.

L’envoi de trois experts par la Préfecture au Kosovo la semaine dernière et le compte-rendu qui en a été fait confirme les inquiétudes des associations. Même si l’état de santé d’Ardi semble se stabiliser suite à son hospitalisation, sa situation générale s’est particulièrement dégradée depuis son départ de la France.

Pourtant, depuis 1998, la loi protège les malades atteints de pathologies graves contre les expulsions et leur permet d’avoir un titre de séjour.

Alertes et interpellations laissées sans réponse !

Depuis des semaines, tous les acteurs mobilisés pour le retour d’Ardi n’ont eu de cesse de solliciter et d’alerter les pouvoirs politiques français nationaux. En vain !

* Depuis le début de la mobilisation, les membres du comité de soutien local – le médecin français d’Ardi en tête – sont restés en contact avec la famille et, alarmés par l’état de santé du jeune, ont envoyé de nombreux courriers notamment au Préfet de Moselle et à Bernard Kouchner. La Préfecture de Moselle et l’Ambassade de France au Kosovo commencent seulement à apporter des réponses partielles à court terme, sans prendre en compte la situation globale de ce jeune adolescent.

* Une pétition demandant le retour de la famille a été signée par plus de 2200 personnes.

* En parallèle, le 6 mai, l’APF a envoyé un courrier au président de la République pour l’alerter sur cette situation. Et le 27 mai, l’APF a demandé la création d’une enquête parlementaire aux Présidents de l’Assemblée nationale et du Sénat.

* Malgré cette forte mobilisation, les politiques français restent sourds et n’ont répondu à aucun courrier, ni à aucune sollicitation !

Rendez-vous devant le Parlement européen à Strasbourg lundi 14 juin à 14h
pour demander le retour d’Ardi et de sa famille !


Et la pétition, elle est toujours sur le site du RESF.

mercredi 9 juin 2010

Je suis désinformé, mais je me soigne

Si "notre ami Bernard-Henri Lévy" n'existait pas, on pourrait fort bien s'en passer: il suffirait que Libération trouve un autre actionnaire, ce n'est pas ce qui manque.

Mais on peut se demander si la qualité et la précision de notre information n'en pâtirait point...

Aurait-on, sans lui, découvert cette expression de "blocus israélo-égyptien de Gaza", qui semble promise à un si bel avenir ?

Et surtout, qui d'autre aurait pu me montrer à quel point j'étais désinformé par des "désinformateurs" qui répandent à pleines colonnes la "désinformation" sur tout ce qui concerne de près ou de loin les agissements de l'Etat israélien ?

Les infos de BHL, en général, c'est du solide.

Enfin éclairé par notre quasi unique héritier des Lumières, et désireux de lutter contre cette fameuse "désinformation", je me suis risqué à explorer des sites fiables qui, comme monsieur Bernard-Henri Lévy, ont tant à nous apprendre sur la situation dans la bande de Gaza.

Sur l'un d'entre eux, dont je ne relaierai pas le lien et dont j'oublierai le nom, mais que vous pourrez trouver facilement, j'ai pu consulter un dossier, posté le 31 mai 2010, établissant qu'il n'y avait "pas de blocus à Gaza", et en donnant "les preuves". Ce dossier regroupe des articles publiés précédemment sur ce blogue d'informations et d'opinions.

J'ai pu ainsi apprendre que, loin d'être la "prison à ciel ouvert", voire le "camp de concentration", que me dépeignent les organes de "désinformation" qu'il m'arrive de lire, la bande de Gaza est devenue, depuis le début du blocus-non-blocus instauré conjointement par l'Egypte (surtout) et Israël (accessoirement), un véritable paradis sur terre. Dans cet Eden, si j'en crois les informations non vérifiables de mes nouveaux informateurs, des populations oisives, et heureuses de l'être, attendent chaque jour l'arrivée des nombreux camions envoyés par les israéliens leur apportant d'appétissantes denrées dont ils s'empiffrent ostensiblement dans des restaurants de luxe, non loin d'une piscine olympique.

Ce n'est pas Gaza, c'est Byzance.

Toutes les ménagères de Tel-Aviv
rêvent des marchés de Gaza-City.
(Photos illustrant un article intitulé:
A Gaza, on manque de tout... Et surtout de rien !)

Ce n'est certes pas dans ces articles que s'alimente l'humanisme délicat de monsieur Bernard-Henri Lévy, mais on y retrouve, exprimées de manière un peu plus libre peut-être, toutes ces prétendues informations sur lesquelles il fonde sa négation de l'existence même du blocus de Gaza.

Si l'on s'inflige la lecture des commentaires qui les accompagnent, ces pages donnent une image très instructive de ce qui peut naître de la pensée de notre barbare à visage de (vrai) humaniste, qui, dit-il en faisant allusion à l'action tentée par la flottille de la liberté, "s’honore d’avoir, avec d’autres, aidé à inventer le principe de ce type d’actions symboliques".

(On voit par là que notre "idiot" a su se rendre "utile"...)

Lors de l'action "Un Bateau pour le Viet-Nam".
On voit Sartre... Glucksmann... Aron...
Et c'est sans doute BHL qui prend la photo.

lundi 7 juin 2010

Le rasoir d'Henning Mankell

"Sur le bateau à bord duquel je me trouvais, ils ont découvert une seule arme: mon rasoir. Et ils l'ont effectivement arboré, mon rasoir."

Cette remarque d'un des premiers expulsés-rapatriés de la flottille de la liberté pour Gaza, citée dans une dépêche de l'AFP reproduite par Libération, montre bien "à quel niveau on était" lors de cette attaque menée par les troupes israélienne contre un convoi de matériel humanitaire.

Et considérant que, pour être assimilé à une "arme" par les brutes montées à bord, un "rasoir" ne saurait être qu'un authentique coupe-chou, j'ai ressenti comme un sentiment de fraternité pour cet homme qui envisageait peut-être, en bon idéaliste, de se raser avec un tel instrument sur un bateau.

Coupe-chou en tenue de combat.


Cet adepte du rasage à l'ancienne se nomme Henning Mankell.

Sa notoriété d'écrivain lui a permis de publier son témoignage en forme de "journal de bord" dans "divers journaux, dont The Guardian, El País, Dagbladet, La Repubblica ou The Toronto Star", selon Libération qui en a donné, samedi 5 juin, la traduction française (par Anna Gibson), sous le titre inepte de Henning Mankell : récit de l’écrivain embarqué.

On ne se demandera plus tellement dans quoi Libération est "embarqué", en remarquant que les titres des "tribunes" de monsieur "Bernard-Henri Lévy, philosophe", aka "notre ami Bernard-Henri Lévy", ne bénéficient pas de l'habillage distancié (et dans le cas d'Henning Mankell, dépréciatif) des intitulés, marque de style du quotidien joffrinesque...

Pas question de confondre un "philosophe", fut-il un témoin bel et bien "embarqué", avec un "romancier", fut-il un écrivain véritable, "lucide et révolté".

Henning Mankell, mal rasé, à son retour en Suède.

Pour l'essentiel, le texte d'Henning Mankell est constitué de notations de choses vues, observées, subies ou ressenties, et c'est ce qui fait sa force, un implacable témoignage subjectif, bien loin des guignolades "philosophiques":

"Tard le soir, nous arrivons en Suède. Je parle à des journalistes. Puis je reste un moment assis dans le noir devant la maison où j’habite. E. ne dit pas grand-chose.

Le lendemain, 2 juin, j’écoute le merle. Un chant pour ceux qui sont morts.

Maintenant, il y a tout ce qui reste à faire. Pour ne pas perdre de vue l’objectif, qui est de lever le blocus de Gaza. Ça va se faire. Derrière ce but, d’autres attendent. En finir avec un régime d’apartheid, cela prend du temps. Mais pas une éternité."



... un chant pour ceux qui sont morts.

vendredi 4 juin 2010

Mondanités impressionnistes

Si la Préfecture de Police avait eu à dénombrer l'assistance, elle aurait compté plusieurs centaines de personnes.

Je tiens à préciser que nous étions plus du double, et je vous laisse faire le calcul.

La longue attente des invités, sous un soleil de plomb
et la protection de la police.

Sans avoir à aliéner l'intégrité de ma petite sœur, dont la valeur marchande, il est vrai, s'est profondément dépréciée ces dernières années, j'ai pu me mêler au grand concours de populasse plus ou moins huppée qui se pressait dans les salles du Musée des Beaux-Arts de Rouen, où se vernissait l'exposition Une ville pour l'Impressionnisme. Une de mes jeunes collègue, solitaire en cette soirée, avait éprouvé le besoin d'une escorte solide pour se rendre en ces lieux, et ma carrure impressionnante lui avait semblé convenir, malgré mes dénégations faussement modestes.

Il fallut attendre l'arrivée de monsieur Laurent Fabius pour commencer les discours prévus.

Celui de madame Valérie Fourneyron, d'une bonne longueur, ne permit pas de rattraper le retard qui avait été pris. A peine fut-il émaillé d'un lapsus et d'une bourde qui n'ont ni rafraîchi l'air surchauffé sous la verrière, ni détendu l'assistance en surchauffe sous ladite verrière.

Aussitôt repris, le lapsus ("explosion" pour "exposition") a prestement mis en émoi les vigiles en faction sur chaque escalier, prétendument pour y prévenir les faux pas du troisième âge, en sur-représentation ce soir-là. Quant à la bourde ("Picasso" pour "Pissarro"), elle n'est que l'indice d'une culture assez étendue pour dépasser les frontières de l'Impressionnisme, et c'est ainsi qu'elle fut entendue.

Monsieur Pierre Bergé eut le mérite de faire court, bien qu'en citant d'emblée le mot d'Oscar Wilde selon lequel avant Turner, "il n'y avait pas de brouillard à Londres", il ait laissé craindre un développement historico-esthétique plus substantiel. Mais, grand seigneur fatigué, il nous en fit grâce.

Autre grand seigneur, et dans son fief, monsieur Laurent Fabius se lança dans un éloquent laïus, mais ne put empêcher un renvoi de gastro-politique de fleurir sur ses lèvres. Parlant de l'échec rencontré par Gauguin lors de son installation à Rouen, il le proposa comme sujet de réflexion à ceux qui penseraient venir à Rouen pour y rencontrer la réussite, histoire, à mon oreille, de bien marquer son territoire.

Mais je ne suis peut-être pas un bon entendeur dans le domaine de la politique locale à l'estomac...

Tout à fait à droite, sur la photo, si j'étais plus grand,
on pourrait voir monsieur Fabius prononcer son discours.

Ce fut un grand soulagement pour mon estomac affamé et ma gorge altérée d'entendre monsieur Laurent Salomé, directeur des musées de Rouen et maître d'œuvre de cette exposition, en proposer le parcours après quelques élégances protocolaires.

Ce que nous fîmes, ne nous accordant qu'un bref détour par le buffet classieusement garni et en nous promettant d'y revenir.

A l'exposition aussi, je me suis promis de revenir, car il me faudra réellement la voir pour pouvoir en parler.

Vous savez ce que c'est, un soir de vernissage, quand, comme moi, on soigne son carnet d'adresses, on ne regarde rien, on ne fait que serrer ou baiser des mains...

mercredi 2 juin 2010

Géopolitique matinale

En annonçant qu'il allait quitter la matinale de France Inter "du fait qu'[il a] une vie monacale", et sous-entendant par conséquent qu'il allait désormais mener une vie de patachon, Nicolas Demorand, journaliste tonitruant, a donné un bien mauvais exemple à la jeunesse.

Et plonge ma vieillesse dans l'angoisse, car il n'a pas révélé les noms de ceux qui vont le remplacer - il y en aura sûrement plusieurs.

Je n'ai jamais cru un seul instant à la rumeur proclamant que Stéphane Guillon était en tête de liste dans le bureau de monsieur Philippe Val. Les gens qui ont répandu ce bruit ont peut-être vu une liste, mais ce n'était sûrement pas celle des successeurs possibles de notre dynamique et monacal normalien.

Ce qui m'inquiète davantage, c'est cette information, que vient de me donner Ptilu, que l'on appelle aussi le "beurré nantais", car il est originaire de la Loire-Atlantique: selon ses sources, qui sont bien gouleyantes, on envisagerait, en haut lieu, de confier la matinale de France-Inter à un tandem de journalistes formé de Bernard Guetta et Patricia Martin.

Il a dû me dire cela pour me faire peur.

Une des sources de Ptilu,
grand buveur et peintre en lettres.


Bernard Guetta est un journaliste extrêmement sérieux.

Plus sérieux que lui, tu meurs !

D'ailleurs, en l'entendant lancer du studio son "bonjour", d'une voix crépusculaire au timbre de bronze, on se demande s'il est vraiment vivant.

On attend alors sa chronique, en se demandant quelle catastrophe géopolitique a bien pu encore arriver à notre pauvre planète.

Car la spécialité de Bernard Guetta, c'est la géopolitique; et la géopolitique, sur France Inter, c'est à 8h 17.

Salvador Dali, 1943.
Enfant géopolitique observant la naissance d'un homme nouveau
.


La chronique d'hier matin était intitulée: Les leçons d'un assaut. Titre sobre, mais tout à fait adapté: Bernard Guetta aime tirer des leçons des événements survenus sur la planète, et, à partir de ses analyses, en donner. Des leçons. A la planète tout entière, bien entendu.

C'est un donneur de leçons de type planétaire, en quelque sorte.

Et comme, apparemment, aucun des grands dirigeants auxquels il aimerait s'adresser ne sont à l'écoute de France Inter à 8h 17, il n'a pas fini d'avoir des leçons à donner.

Hier, son incipit a provoqué un certain effet de surprise:

Il y a, d’abord, les évidences, accablantes pour Israël. Organisé dans les eaux internationales, cet arraisonnement était totalement illégal et doit, donc, être considéré comme un acte de piraterie dont les conséquences relèvent de la seule responsabilité de son organisateur. En droit, les passagers de cette flottille étaient fondés à se défendre et, quand bien même auraient-ils initié les violences – ce qui est possible, voire probable, mais reste à prouver – la première de ces violences était l’arraisonnement.

L'auditeur un peu distrait peut penser que, pour une fois à court d'inspiration, son subtil chroniqueur de 8h 17 va lui faire le coup du "point-barre". A peine a-t-il remarqué l'incise, bercée d'un beau rythme ternaire, "ce qui est possible, voire probable, mais reste à prouver", qui laisse planer comme l'ombre d'un doute.

La relance du deuxième paragraphe crée, elle aussi, son effet de surprise:

Cela doit être dit mais, lorsqu’on a dit cela, on n’a dit qu’une partie de la vérité car cette flottille n’avait pas que des objectifs humanitaires.

Il y a des gens qui, lorsqu'ils ne coupent pas le rythme en trois, aiment bien partager la vérité en deux morceaux.

Il est probable, mais je ne m'acharnerai pas à le prouver, que Bernard Guetta estime que l'action humanitaire doit avoir pour objectif de poser des emplâtres sur des jambes de bois, et surtout pas de poser les problèmes en termes politiques ou géopolitiques. Car, selon son analyse, ce que visaient principalement ces fourbes humanitaires "était de placer Israël devant une alternative dont il ne pouvait que sortir perdant". En arrêtant la flottille de la paix, Israël risquait, faisant des victimes, "l'opprobre international", mais en laissant la flottille briser le blocus de Gaza, Israël se résignait à "une victoire politique des islamistes".

(Il fallait bien qu'ils soient évoqués, ceux-là...)

L'État d'Israël, "totalement piégé", serait donc "une victime politique" de cette opération ?

Oui mais, là encore, ce n’est qu’une partie de la vérité car rien n’obligeait Israël à organiser ce blocus de Gaza, lui-même illégal au regard du droit international et qu’il n’était pas illégitime de vouloir forcer.

Répond notre chroniqueur, qui enchaine avec cette forte parole:

Tout se plaide dans cette affaire.

Et, puisque, nous dit-il, "c’est au fond qu’il faut aller pour en juger", il nous révèle le fond du fond de son sac à malice rhétorique:

Gaza a été transformé en prison à ciel ouvert avec, pour objectif, parfaitement clair, d’amener les Gazaouis à se révolter contre le Hamas, à désavouer les islamistes et à renverser leur pouvoir.

Ça, c'est de la géopolitique fine...

Mais, aurait pu dire Bernard Guetta, ce n'est là qu'une partie de la vérité, et il faut élargir encore notre champ de vision pour conclure:

Depuis trois ans, le siège de Gaza n’est qu’un élément de la vaste partie régionale qui oppose Israël et les régimes arabes, d’un côté, à l’Iran, au Hamas et au Hezbollah libanais, de l’autre. En ce sens, ce blocus a sa logique mais, outre qu’il consiste à prendre une population en otage, il ne mène à rien d’autre qu’à l’impasse pour Israël qui ne trouvera sa sécurité que dans la justice et la raison – celles de la création d’un État palestinien.

(Oui, mais un État sans les "islamistes", si j'ai bien suivi...)

Arrivé à ce degré de généralité, Bernard Guetta dit cela et Bernard Guetta ne dit rien.

Mais il reviendra demain, muni d'évidences qui ne sont qu'une partie de cette vérité qu'il nous révélera, car, lui, il la connaît.

mardi 1 juin 2010

Boucherie sur mer

S'ils y songent, les experts en communication nous expliqueront un jour par quelle opération de langage un convoi maritime d'aide humanitaire destinée aux populations gazaouies, que ses organisateurs ont nommé Freedom Gaza Flotilla, est devenu une flottille de militants (ou d'activistes) appartenant à des organisations pro-palestiniennes, voulant "forcer" le blocus de Gaza.

On entend comme un glissement...

Et on se prépare à en entendre de vertes et de pas mûres.


Gaza, en attente de l'aide humanitaire.
Déployés, les drapeaux des pays des volontaires.
(Photo: La Presse canadienne.)

Dès l'annonce de la boucherie à laquelle s'était livrée au petit jour les commandos de l'armée israélienne, monsieur Frédéric Lefebvre nous invitait à la plus grande prudence pour juger de la situation. Comme il avait dû, pour ne pas oublier, coller un petit crocodile sur son pense-bête, il admettait:

"A partir du moment où il y a des morts, on ne peut que le regretter."

Mais, ceci fait, il introduisait, avec le talent qu'on lui connait, le thème des "provocations" venant de "ceux qui se disent les amis des Palestiniens", dont, manifestement, il ne fait pas partie.

En visionnaire, il pouvait conclure:

"De toute façon, à un moment ou à un autre, il va bien falloir qu'il y ait des discussions directes en les Israéliens et les Palestiniens."

Toujours le dernier mot, pour rire...

Exemple de discussion très directe.

Le ministre israélien de l'industrie et du commerce, monsieur Binyamin Ben Eliezer, qui a été le premier des officiels à réagir, avait dû, lui aussi, coller un petit crocodile vert fluo en haut de sa feuille, pour ne pas omettre de déclarer:

"Les images ne sont pas sympathiques, je ne peux qu'exprimer mon regret pour tous les morts."

On lui doit l'introduction du thème de la légitime défense devant la résistance des passagers du "navire amiral":

"On attendait nos soldats avec des haches et des couteaux et quand en plus quelqu'un tente de vous prendre votre arme, dans ces cas-là on commence à perdre le contrôle de la situation, l'incident commence ainsi et on ne sait pas comment il finit."

Ce thème sera largement repris par la suite, dans le communiqué de l'armée israélienne:

"Durant l'opération, des soldats israéliens ont été confrontés à de dures violences physiques. Certains des passagers ont utilisé des armes blanches et des armes de poing et on a tenté aussi d'arracher l'arme d'un des soldats. Face à la nécessité de défendre leur vie, les soldats ont employé des moyens anti-émeute et ont ouvert le feu."

(Une vidéo, très pédagogiquement annotée, sera mise en ligne par la suite.)

Pas trop à l'aise, monsieur Ben Eliezer, quant à lui, concluait:

"Je sais que ça va devenir une grosse affaire et j'espère que les Arabes israéliens réagiront de façon raisonnable."

Un véritable bonheur d'expression, cet "incident" qui devient une "grosse affaire"...


Mais surtout parce que les "images ne sont pas sympathiques".

Une variation sur le thème du terrorisme, qui s'harmonise si bien avec le thème de l'activisme pro-palestinien est alors introduit.

En sourdine d'abord, par le général Avi Benayahou, porte-parole de l'armée israélienne, dans une déclaration assez étonnante où il affirme ignorer "qui a donné l'ordre de tirer" et explique:

"La marine agit selon les ordres et les consignes de tirs sont très claires. Les soldats avaient été prévenus de ne pas céder à des provocations."

Et il ajoutait, très professionnel:

"La marine avait auparavant mis au point des modèles pour préparer cette opération, mais parfois la vie est plus compliquée que les modèles. Nous nous étions préparés à une mission policière pour faire face à des violences, mais nous avons été confrontés à une violence à caractère terroriste."

Monsieur Arthur Avnon, ambassadeur d'Israël au Danemark, va reprendre ce thème de manière plus explicite:

"Avant que la flottille pénètre dans les eaux israéliennes, des rumeurs couraient que les organisateurs [de cette action] avaient des relations avec le réseau terroriste Al-Qaida. (...) Les personnes à bord n'étaient pas si innocentes (...) . Il y avait des armes à bord, nous ne pouvions donc pas naturellement laisser ces bateaux briser le blocus."

Avec cette subtile allusion au "réseau terroriste Al-Qaida", on frôle la fausse note, mais ce qui importe, c'est qu'on l'entende.

Et que l'on oublie un peu le post-it en forme de crocodile vert fluo...


Voyez, il ne pleure déjà plus.

PS: Dans ce tintamarre de la propagande, quelques notes bien différentes.

Voici les dernières lignes du témoignage d'un volontaire français de la flottille pour la liberté de Gaza, Thomas Sommer-Houdeville, coordinateur de la campagne civile internationale pour la protection du peuple palestinien (ccippp), écrit sur l'un des bateaux, et mis en ligne la veille de l'attaque de l'armée israélienne.

Dans quelques heures, le dernier set, crucial, commencera quand nous entrerons dans les eaux de Gaza. Bien sûr, matériellement, il serait très facile pour Israël de nous stopper et nous arrêter, mais le coût politique qu’ils auront à payer sera énorme. Vraiment énorme, à tel point que toutes les ruses et les pièges qu’ils ont tenté de mettre sur notre route ont réussi à faire une seule chose : sensibiliser de plus en plus de gens partout dans le monde sur notre flottille et sur la situation de Gaza.

Et de tout ça, nous apprenons quelque chose : la peur n’est pas de notre côté, mais du côté d’Israël. Ils ont peur de nous parce que nous représentons la colère des gens tout autour du monde. Les gens qui sont mécontents de ce que l’État criminel d’Israël fait aux Palestiniens et à chaque amoureux de la paix qui ose prendre le parti des opprimés. Ils ont peur de nous parce qu’ils savent que, dans un proche avenir il y aura encore plus de bateaux à venir à Gaza comme il y a de plus en plus de personnes à décider de boycotter Israël chaque jour.

(A l'heure où je reprends ces lignes, nous sommes toujours sans nouvelles de Thomas.)