dimanche 5 septembre 2010

Une voix au risque du cri

Ce dimanche au réveil, il m'a fallu subir la revue de presse du larbin Ivan Levaï, en prenant soin de ne lui accorder que la flottante attention d'un nuage de lait dans une tasse de thé...

Et malgré mes précautions, il m'a bien fallu entendre le cuistre du ouiquende ouvrir son "Kiosque" dominical sur "la plus formidable interview de l’été", celle de Johnny Halliday par Daniel Rondeau, publiée par le Journal du Dimanche.

En attaquant mes biscottes, je me souviens vaguement que le premier acte retentissant de monsieur Philippe Val à la tête de France Inter fut de s'intéresser à la revue de presse de la "matinale" des jours ouvrables. Il marqua durablement son territoire, en vrai chef, en évinçant de cette rubrique Frédéric Pommier, au prétexte que ledit Pommier, malgré son grand talent, avait un problème de "hiérarchisation de l'information". Avec Ivan Levaï, ça doit être l'inverse.

Du coup, c'est un bout de biscotte qui flotte sur ma tasse.

Et sombre, très lentement...

Apprenant que la voix de Johnny "est revenue", alors que j'ignorais qu'elle était partie, je me suis surpris à évoquer cette authentique grande voix qui s'est tue à jamais, le 14 août, à l'Amsterdam House, à New York.

Pour sculpter cette voix, la voix d'Anna Maria Woolbridge, plus connue sous le nom d'Abbey Lincoln, il a fallu toute une vie, et toute une vie de dignité...

L'article de Francis Marmande, paru dans le Monde du 18 août, et non consultable sur le ouaibe, rappelle le succès de la petite starlette noire, moulée dans la robe rouge portée par Marylin Monroe dans Gentlemen Prefer Blondes, d'Howard Hawks:



Extrait de The Girl Can't Help It, de Franck Tashlin, 1957.


Max Roach, qu'Abbey Lincoln a épousé peu après, "n'aim[ait] pas la robe rouge":

"Je l'ai flanquée dans l'incinérateur, et hop, on ne l'a plus jamais revue."

Abbey et Max seront mariés pendant douze ans:

"Il m'a tout appris sur le rythme, donc sur la vie. Il me suffisait de le regarder. Pour lui, j'ai dû apprendre à crier comme personne ne l'a fait. (...) Je lui ai pas mal appris aussi, il l'a oublié."

Pour nous, ce qui reste inoubliable, c'est peut-être cette naissance d'Abbey Lincoln, dans la "suite" due à la collaboration de Max Roach et du poète Oscar Brown Jr, We Insist ! (Freedom Now Suite) :



Triptych: Prayer/Protest/Peace
Abbey Lincoln et Max Roach,
extrait de
We Insist ! (Freedom Now Suite), 1960.

On devine dans cette vie bien des combats; ses luttes pour les droits civiques, pour la dignité des femmes, pour la liberté de l'amour, sont connues. On devine aussi bien des plongées...

En 1980, Gérard Terronès va la chercher et organise une tournée en Europe. A Paris, elle enregistre pour lui un album, Painted Lady, où le saxophone déchiré d'Archie Shepp l'accompagne:



Throw It Away, 1980.
Abbey Lincoln, avec Archie Shepp, saxophone ténor, Roy Burrowes, trompette,
Hilton Ruiz, piano, Jack Gregg, basse, et Frederick Waits, batterie.



Durant la dernière partie de sa vie, Abbey Lincoln enregistrera de très beaux disques où les plus grands solistes se presseront comme pour venir lui rendre hommage.

Et en concert, on pourra l'entendre, accompagné d'une simple section rythmique, comme ici, à Marciac en 1994:



Rodney Kendrick, piano, Michael Bowie, basse, Alvester Garnett, batterie.

Le rédacteur ou la rédactrice du site United Colors of Bénévoles, en postant cette vidéo, remarque: "elle avait le génie de la 7ème mineure dans la voix".

Et de quoi résister au temps:




Abbey Lincoln et Pat Metheny, en 1995.




5 commentaires:

iGor a dit…

quand on accède à l'escalier qui bibliothèque, on ne s'aperçoit pas que la radio s'est tue...
merci

Guy M. a dit…

Merci aussi.

... Mais j'espère que c'est parfois un peu mieux qu'à la radio.

iGor a dit…

c'est tellement mieux que la radio, qu'on ne s'aperçoit pas qu'elle s'est tue,parce qu'on a oublié de l'écouter, la radio...

pièce détachée a dit…

Seul hic dans l'Escalier : quand on connaît (tout arrive) les gens dont Guy parle, on en tire des bouffées de vanité (" moi aussi je suis quelqu'un de bien", genre).

Guy M. a dit…

@ iGor,

Il est vrai qu'on entend assez peu Abbey Lincoln sur les chaînes de radio "généralistes". La vogue du "jazz vocal" ne l'a pas rattrapée.

@ pièce détachée,

Tu en es une autre...

(Mais je suis aussi écarlate qu'un hortefeu qu'on vient de plonger dans l'eau bouillante.)