mardi 4 mai 2010

Sons d'un siècle

Il n'y a pas grand monde qui est capable de décrire ce que sentait le XXe siècle si son odeur dominante était bien, comme le dit quelque part Erri de Luca , celle du Zyklon B.

Quant à savoir, pour qui veut l'entendre, comment ce siècle a résonné, je crois que John Zorn nous en donne ici une petite idée:






Cette longue suite, à la limite du supportable, composée de bruits de bris de vitres recouvrant des chants de synagogue est la seconde partie, Never Again, de la pièce en sept mouvements, Kristallnacht, présentée par John Zorn au festival des musiques nouvelles de Munich en 1992.

Le producteur allemand Franz Abraham avait proposé à John Zorn, ludion éclectique et hyperactif de l'avant-garde new-yorkaise, de prendre en main le programme de ce Munich Art Project.

John Zorn a invité, entre autres, le chanteur et guitariste Lou Reed, les saxophonistes John Lurie et Tim Berne, mais aussi les guitaristes Marc Ribot et Elliott Sharp, le pianiste Anthony Coleman, le saxophoniste Roy Nathanson et la vocaliste Shelley Hirsch, artistes juifs évoluant dans ce joyeux bordel souterrain des musiques alternatives, vivantes et inventives, où j'ai depuis longtemps renoncé à mémoriser les étiquettes, mais où mes oreilles aiment bien se perdre à l'occasion.

Zorn a tenu à donner à cette réunion le nom de Festival for Radical New Jewish Culture, et en a fait l'événement fondateur du mouvement de la Radical Jewish Culture qui va se développer, dans les années suivantes, autour de lui, ce qui le mènera à fonder, en 1995, le label Tzadik et à y créer la collection "Radical Jewish Culture" ( plus de 120 titres parus actuellement).

On a relevé comme paradoxal le fait que, lors de ce festival de "culture juive radicale", aucun des musiciens invités ne se situait dans la tradition de la musique juive, et que, notamment, à l’exception du New Klezmer Trio de Ben Goldberg, aucun ne jouait sur les gammes klezmer. Mais cet intitulé était, et est toujours, beaucoup plus problématique que programmatique, suscitant plus de questions destinées à rester ouvertes que de réponses définitives.

Anthony Coleman, pianiste et compositeur, présent à Munich, explique:

Beaucoup de musiciens étaient juifs, mais ils n'en parlaient pas comme de quelque chose de déterminant. On ne parlait pas de la musique juive en tant qu'avant-garde. La musique juive, c'était la musique traditionnelle ou folklorique. Ce qui était radical, c'était de parler de quelque chose de juif dans certaines tendances de la musique d'avant-garde. Ça a déclenché beaucoup de questions, de réflexions. Qu'est-ce qui fait que cette musique est juive ? Est-elle vraiment juive, ou est-ce simplement de la musique jouée par des gens qui sont juifs ? La spiritualité est-elle spécifiquement juive, ou plus universelle ? C'est une autre question. Pour moi, les questions sont intéressantes, plus que les réponses.

Marc Ribot, qui a rédigé avec John Zorn un manifeste pour le festival de Munich, replace le mouvement dans le contexte des années 1980, mais semble plus critique à propos de cette dénomination:

La Radical New Jewish Music est apparue à l'époque du mouvement queercore, des riot grrrls, des cultural studies. C'était un moment particulier, pendant lequel toutes ces questions d'identité et d'altérité ont émergé. (...) Dans l'appellation Radical New Jewish Music chaque mot est problématique. "Musique juive", il faut définir ce que c'est. Et "radical", en 1992 à New-york, ça ne voulait pas dire "radical de gauche". Dans le contexte juif, ça signifiait "radical de droite", c'était associé aux colons dans les territoires occupés. Le terme commençait à jouer avec ces notions d'une manière à mon avis irresponsable. Je ne suis pas orthodoxe.

En écho, Elliott Sharp, qui a présenté à Munich une pièce intitulée Intifada en soutien au peuple palestinien, affirme ainsi son engagement:

Je veux faire partie de la tradition historique de culture juive radicale, qui est contestataire. Ceux qui ont eu le plus d'impact sur la culture juive, ce sont les hérétiques, pas ceux qui soutiennent le statu quo.

En 2006, John Zorn écrit, en insistant davantage sur l'aspect culturel :

Il est important de signaler que le nom Radical Jewish Culture a été choisi après une discussion sérieuse. Franz Kafka, Mark Rothko, Albert Einstein, Walter Benjamin, Lenny Bruce et Steven Spielberg sont clairement perçus comme des contributions essentielles de la culture juive au XXe siècle. Mais la question est : y a-t-il un contenu juif dans leur œuvre ? Eh bien, parfois oui, parfois non. Et quand je parle de "great jewish music", c'est cette question que je pose - un peu au second degré je l'admets, avec un clin d'œil à l'Art Ensemble of Chicago.

Affiche de l'exposition du MAHJ
Radical Jewish Culture Scène musicale New York.

(Philippe Apeloig DR)

Le Musée d'art et d'histoire du Judaïsme (MAHJ), présente actuellement, et jusqu'au 18 juillet, une exposition intitulée Radical Jewish Culture Scène musicale New York, qui propose un intéressant parcours à travers des documents, visuels et sonores, permettant de suivre l'évolution de ces musiciens new-yorkais regroupés autour d'une idée problématique.

Une série de concerts accompagne cette exposition.


PS, et pour le plaisir (radical) :


Bar Kokhba Sextet - Hazor [10 août 2007, à Marciac]

John Zorn, direction; Mark Feldman, violon; Marc Ribot, guitare; Erik Friedlander, violoncelle;
Greg Cohen, contrebasse; Joey Baron, batterie; Cyro Baptista, percussions.

4 commentaires:

JBB a dit…

Waouh… Les deux premières vidéos, c'est un peu too much pour moi ; tandis que la troisième passe comme une lettre à la poste.

Très joli billet, en tout cas. et le concert devrait méchamment déchirer du slip…

Guy M. a dit…

Il ne faut pas écouter trop fort ce "Never Again", les effets sur les tympans peuvent être irrémédiables...

Mais Bar Kokhba présente le côté très séduisant de la musique de Zorn (exécutée par des musiciens au-dessus de tout éloge).

pièce détachée a dit…

Rien à redire, même à Never Again, qui me fait — et pas seulement sur les tympans — le même effet, auquel je n'entends pas remédier, que la Fugue de mort dite en v.o. par son auteur (si tu pouvais, monsieur Guy, nous mettre en lien le billet dans lequel tu nous l'as fait découvrir... Je n'arrive pas à le retrouver).

Je n'ai pas fini de tout explorer que tout est déjà magnifique.

Guy M. a dit…

Le billet en question est à l'adresse:

http://escalbibli.blogspot.com/2010/02/la-poesie-apres-nuremberg.html

(Je crois qu'il faudrait faire une "série" sur Zorn et sa bande...)