dimanche 28 mars 2010

Une poésie qui compte (jusqu'à N)

Il n'y a pour moi de spectacle plus désolant que celui de cette librairie qui semble définitivement fermée, au 48 de la rue des Francs-Bourgeois, dans le troisième arrondissement parisien.

Et je ne trouve aucune ironie dans le fait que son enseigne ait été « Le Livre Ouvert »


J'y suis venu pour la première fois il y a une petite dizaine d'années, et j'y ai été accueilli, car c'était une librairie où l'on accueillait, par un vieux monsieur dont on m'avait dit qu'il connaissait presque tout dans le domaine des littératures des pays nordiques, et qu'il savait trouver tout ce que l'on pouvait trouver.

J'étais à la recherche d'un livre de la poète danoise Inger Christensen, dont on annonçait la réédition. Il put m'apprendre que ce projet avait été abandonné par l'éditeur, et me laissa peu d'espoir sur la possibilité de trouver la belle édition originale. Pour me consoler, il me proposa le seul livre d'Inger Christensen qu'il avait en rayon, La chambre peinte (Arcane 17, 1986), étrange et envoûtant récit construit autour du personnage de Mantegna, auteur des fresques qui recouvrent murs et plafond de cette salle du palais de Mantoue que les français nomment « chambre des époux ».

Plafond de la chambre peinte.

Plus tard, il put me proposer Herbe, le second recueil de poèmes d'Inger Christensen, paru en 1963 et traduit en français par Janine et Karl Poulsen (Atelier La Feugraie, 1993). Je pus ainsi découvrir cette manière de dire son être dans le monde qu'est la poésie d'inger Christensen.

Dans sa courte mais précieuse préface, Karl Poulsen fait cette remarque:

Chez Inger Christensen on a l'impression que c'est l'univers – l'espace biologique comme elle aime à le dire – qui nous regarde et nous appelle pour se connaître: « Comme poète j'essaie toujours de me rappeler que si je contemple le monde c'est en même temps une partie du monde qui se contemple. »

Quelques brins d'Herbe, au plus proche de l'émotion:

Tension
J'appelle quelqu'un qui appelle
le pont est long et vide
Je cours vers la réconciliation

l'asphalte est violent, les réverbères
qui s'écartent

et les rails enflés

qui traversent le cœur

J'appelle quelqu'un qui appelle
quelqu'un qui appelle...


ou

Amour

Cueillir des fraises sauvages
dans un taillis d'épines

glisser ma main
en dessous

d'une crainte, d'une peine
trop adultes
te donner mon cœur
petit enfant


ou encore

Vie éphémère

Vie éphémère

gel en fleur esseulé

l'arbre stellaire de l'amour

La dernière partie, Rencontre, arpente en longs versets méditatifs les frontières de l'indicible:

Je ne sais pas ce que c’est. Je ne peux pas te dire ce que c’est. Je n’en ai pas la moindre idée ; c’est comme avec les mots, ce n’est plus très clair ce qu’ils sont.

Dedans le monde. Une fois perdu dans l’herbe et toujours à genoux, heureux. Pendant une seconde perdre le contact avec la méchanceté et toujours penser à une quelconque petite seconde à venir.

Prends soin des arbres, si tu veux. Ils déploient, plient, ferment, sont entrebâillés. Ils ont une vie d’arbre, plus longue en moyenne. Les arbres sont beaux aussi.


Prends soin de la mer, du ciel et des arbres si tu veux. Ce qui coule, ce qui soulève ; ce qui porte. Ce qui vit le plus longtemps et tout ce qui bouge avec, dans, sur ; ce n’est plus très clair ce que c’est.


Mais c’est dedans le monde. Nous avons bâti un endroit et commençons par des pas. Nous nous blottissons contre un arbre pour nous rappeler l’herbe. Nous nous blottissons l’un contre l’autre pour nous rappeler l’arbre. Nous avançons pas à pas, essayons de nous rappeler le corps, nous nous blottissons contre le vent et l’espace et essayons de voir ce que c’est.

Mais ce n’est plus très clair. Nous sommes dedans le monde. Herbe, arbre, corps. Mer, ciel, terre – prends-en soin, si tu veux. Il ne s’est rien passé. Mais il y a un silence. Il y a un mensonge. Je ne peux pas te dire ce que c’est.


Le temps se glisse gentiment partout. Les rues fleurissent. Les maisons flottent au gré du vent comme des palmiers. Les mouettes dessinent des cercles autour de la hampe sacrée. Tout est en irruption ardente comme les robes à fleurs à bord des bateaux de tourisme. Mais nous disons courageusement bonjour, au revoir et nous posons des couronnes.


Chéri - car ce mot existe – il y a un mensonge. Il y a une porte fermée. Je la vois. Elle est grise. Elle a une petite main noire et raide pour saluer et prendre congé. Elle a une petite main noire et raide qui est toute calme à présent. Cette porte n’est pas un mensonge. Je la regarde fixement. Et ce n’est pas un mensonge. Je ne peux pas te dire ce que c’est.


Inger Christensen, au cours d'une lecture.

Alphabet, le livre que je recherchais en allant au 48 de la rue des Francs-Bourgeois, a bénéficié d'une édition chez Samuel Tastet, en 1984, dans une traduction de Janine et Karl Poulsen. Il était paru au Danemark en 1981.

C'est un long poème dont la progression est réglée par la succession des lettres de l'alphabet qui donne à chaque section sa dominante phonique, et la suite des entiers de Fibonacci qui détermine l'ampleur de chaque section.

Cette suite, 1, 2, 3, 5, 8, 13, 21, 34, etc. où chaque terme est la somme des deux précédents, a été imaginée par Fibonacci pour rendre compte de l'évolution d'une population de lapins: c'est dire si sa croissance est rapide...

Ainsi, au-delà de la règle formelle adoptée, le poème se présente-t-il comme un grand chant de l'universel en expansion continue, se ramifiant et proliférant jusqu'à sa section finale, à la lettre N, celle qui désigne le nombre de manière générique.

Le début d'Alfabet sur un mur de Copenhague.

Le dernier recueil de poésie d'Inger Christensen est paru en 1991 au Danemark, sous le titre de Sommerfugledalen – Et Requiem (La vallée des papillons – Un requiem). Il s'agit d'une boucle de 14 sonnets, chacun ayant pour premier vers le dernier du sonnet précédent, complétée par un quinzième sonnet constitué des quatorze vers de liaison.

Susanna Nied en a donné une traduction anglaise pour The Dedalus Press (2001).

XV
Up they soar, the planet's butterflies

in Brajcino Valley's noon-hot air,
up from acrid caverns underground

concealed by the scent of mountain brush


as admirals, as blues, as mourning cloaks

as peacock butterflies are fluttering
delusion for the universe's fool:

a life that does not die like anything.


And who has conjured forth this encounter

with peace of mind and sweet lies

and summer visions of the vanished dead?

My ear gives answer with its deafened ringing:

This is a death that looks through its own eyes

regarding you from wings of butterflies.

En vitrine, rue des Francs-Bourgeois,
un livre fermé.


La grande voix d'Inger Christensen s'est définitivement tue au tout début de janvier 2009, juste avant son soixante-quatorzième anniversaire.

Je crois bien qu'aucun journal français n'a repris cette nouvelle. Le blogue de Pierre Assouline est resté muet, à part un commentaire noyé dans la logorrhée qui accompagne ses billets. Le Printemps des Poètes, qui a pourtant cette année adopté la « couleur femme », a négligé de rendre à cette grande dame de la poésie l'hommage qu'elle mérite. Et je suis prêt à parier qu'aucun éditeur présent au Salon du Livre ne songe à rendre accessibles les traductions devenues introuvables* ou à en susciter de nouvelles...

Un pari que j'aimerais perdre...



* A ma connaissance:

Lys, 1963 (Lumière, traduit par Janine et Karl Poulsen, Les Cahiers de Royaumont, 1989)
Græs, 1963 (Herbe, traduit par Janine et Karl Poulsen, Atelier La Feugraie, 1993)
Det, 1969 (Ça, traduction partielle dans le numéro 20 de Change)
Brev i april, 1979 (Lettre en avril, traduit par Janine et Karl Poulsen, Arcane 17, 1985)
Alfabet, 1981 (Alphabet, traduit par Janine et Karl Poulsen, Samuel Tastet, 1984)

7 commentaires:

Bonnemine a dit…

Qu'est-ce que c'est frustrant de ne rien entraver à l'english...

Guy M. a dit…

Il faut se dire que c'est encore plus difficile à suivre en danois...

pièce détachée a dit…

Ah c'est beau, cette «mort qui regarde par ses propres yeux / te considérant depuis des ailes de papillon» (pardon pour cette maladroite traduction de traduction).

Mais quand même c'est pas riant, comparé à la «couleur femme» de l'affiche du Printemps des Poètes, ornée d'un portrait de Minou Drouet couchée contemplant une zoulie fleur blanche qui pousse dans un pot, un pot parmi d'autres dont le nombre et la couleur — rose «femme», bien sûr — envahissent gaiement le premier plan.

Cette intuition, cette sensibilité diffuse qui incitent les filles à s'allonger pour cultiver leur âme dans un pot de fleurs — n'est-ce pas là ce qui fait tout le charme de l'Éternel Féminin ?

Guy M. a dit…

En fait de traduction de traduction, je fais bien pire ! Et j'ai eu besoin de regarder un atlas des papillons du monde pour m'y retrouver...

Finalement, c'est comme si je regardais un polaroïd flou: il y a de ça, mais ce n'est pas ça.

Sur le Printemps des Poètes, peut-être as-tu raison: j'imagine mal une Inger Christensen cultiver son âme en pot.

pièce détachée a dit…

«Un polaroïd flou» : oui ! Essayer de traduire de la poésie, c'est exactement ça.

Pour le Printemps des Poètes : ce n'est pas le Printemps en soi qui me gêne, mais l'affiche de cette année, que je trouve vraiment hideuse (et menteuse).

Guy M. a dit…

Très moche !

Herjulfr a dit…

Le Livre Ouvert fu ma librairie favorite. J'y ai fait d'innombrables et ruineuses découvertes, de Svava Jakobdottir à Tarjei Vesaas, en passant bien sûr par Knut Hamsun, sans compter tous les livres sur la mythologie nordique par Régis Boyer et les sagas islandaises traduites par icelui...