samedi 20 mars 2010

Erreur de bobines au cinéma sécuritaire

Après avoir annoncé, par mégarde, la mort d'un policier qui sortait tout juste du coma, et ne pouvait probablement pas encore signer un communiqué disant que la nouvelle était "très exagérée", monsieur François Fillon, premier de nos ministres, ne pouvait que tenter de voiler son inepte balourdise, et c'est un euphémisme, en émettant quelques excuses conventionnelles sur un ton compassé et condoléant, ne cachant rien de ce que son impensable bourde révèle d'impensé.

Il est heureux que monsieur Fillon se soit arrêté à temps et n'ait pas inventé, dans la foulée, que le chef de l'État serait présent à la cérémonie d'inhumation...

Au cours de la cérémonie d'hommage à sœur Emmanuelle.

Le brigadier-chef Jean-Serge Nerin, promu hier commandant et cité à l'Ordre de la Nation, a été tué mardi dernier au cours d'une fusillade avec un présumé commando de l'ETA, lors d'une intervention à Dammarie-lès-Lys.

Selon le JDD, "Nicolas Sarkozy présidera la cérémonie d’obsèques (...) qui se déroulera dans la cour de la préfecture de Seine-et-Marne, à Melun", en présence du chef du gouvernement espagnol José Luis Zapatero, accompagné de son ministre de l’Intérieur Alfredo Perez Rubalcaba. La ministre de la Justice Michèle Alliot-Marie, et le ministre de l'Intérieur Brice Hortefeux, seront également présents.

Ces honneurs officiels, mérités sans doute, et ces marques de sympathie, sincères ou non, ne peuvent masquer la volonté de faire de ces funérailles une séquence du grand film sécuritaire que la majorité a remis en route après le premier tour des élections en cours.

Tout le monde attend qu'à Melun, monsieur Sarkozy, quitte à bousculer un peu les principes constitutionnels, endosse la robe de super-procureur de la République pour demander que des peines sévères, et systématiques, soient prononcées à l'encontre des agresseurs du brigadier, et confirmer l'annonce, déjà faite, d' "une série de mesures pour lutter contre les violences, souhaitant que la réclusion criminelle à perpétuité assortie d'une peine incompressible de trente ans soit appliquée de façon "systématique" aux meurtriers de membres des forces de l'ordre".

C'est un rôle qui lui va bien et qui lui a réussi par le passé.

Monsieur Nicolas Sarkozy à Dammarie-lès-Lys,
le 18 mars 2010. (Photo TF1/LCI.)

Le président, en faisant cette première annonce martiale, a indiqué:

"Un des membres de cette bande de tueurs est actuellement sous les verrous, et nous avons des éléments assez précis qui nous permettront tôt ou tard de retrouver ses complices."

Il n'est pas impossible que, parmi ces "éléments assez précis", aient déjà figuré les images de vidéosurveillance que les polices française et espagnole ont diffusées le vendredi 19 mars, et supposées montrer les cinq etarras recherchés.

Ce matin, le site du Monde.fr diffusait cette courte vidéo, d'une quarantaine de seconde, sur une page titrée "Festival de Cannes"...

Peut-être la trouverez-vous encore, à l'adresse:

http://www.lemonde.fr/festival-de-cannes/article/2010/03/19/des-images-d-etarras-presumes-diffusees-par-la-police_1321852_766360.html


Pas de doute, la mise en page du Monde décroche la palme...

Ces images, d'une bonne netteté, montrant cinq jeune hommes à l'entrée d'un supermarché, datent de la veille du meurtre, et ont été prélevées par les enquêteurs sur les enregistrements des caméras du magasin sur les indications d'un collaborateur citoyen bénévole.

On apprend qu'un retraité de la police, sans doute le genre bon-pied-bon-œil à qui on ne la fait pas, avait remarqué ce groupe. Il avait flairé quelque chose, sans doute, et n'écoutant que son sens du devoir, il avait pris contact avec "les services concernés" pour faire part de ses intuitions suspicieuses.

Si l'on en croit ce que 20minutes.fr publiait en début de matinée, l'agence espagnole Vasco Press, "citant des sources anti-terroristes", deux membres de l'ETA auraient été identifiés...

Pendant ce temps-là, on annonçait sur les radios, que les cinq hommes, qui semblaient si louches à notre retraité de la police nationale, étaient cinq pompiers catalans venus s'adonner à la pratique de l'alpinisme printanier en France...

L'agence espagnole Europa Press assure de son côté que les pompiers de Catalogne ont reçu des appels des cinq hommes concernés, eux-mêmes alertés par leurs familles qui les avaient reconnus sur les images diffusées par les médias. (AFP)

Pour rassurer les âmes inquiètes, monsieur Frédéric Péchenard, directeur général de la police nationale, a annoncé que les cinq catalans seraient "entendus", ce samedi matin, au commissariat de Melun.

Pourquoi ?

Sans doute parce qu'un enquêteur bénévole leur a trouvé une sale gueule, et, ça des pompiers le comprendront, parce qu'il n'y a pas de fumée sans feu.


Complément (début de soirée):

Une policière a annoncé samedi vers 15h45 à la vingtaine de journalistes présents devant le commissariat que l'audition des dix personnes, qui s'étaient d'elles-mêmes présentées au commissariat samedi matin, avait pris fin «il y a une heure» et qu'elles avaient quitté le commissariat. Les dix personnes auraient quitté le commissariat par une porte dérobée.

Nous annonce 20minutes.fr.

Que cela ne gêne pas de conserver, pour illustrer l'article, une image extraite de la vidéo accusatrice avec la légende suivante:

Les cinq membres présumés de l'ETA repérés sur une caméra de surveillance d'un supermarché de Dammarie-Les-Lys.




PS: Ceci dit, ça devient invivable: ce matin, en allant faire mes courses, j'ai bien pris soin d'entrer en levant les bras, ce qui m'obligeait à pousser le chariot de mon ventre rebondi, et en évitant de parler en catalan; et le vigile a failli appeler les urgences...

4 commentaires:

Chompitiarve a dit…

Peut-être c'est à tort que nous craignons si fort la jungle naturelle.

Quant à la crétinerie de celle qui se crée, il nous reste à écrire le manuel de survie dans un monde imbécile

pièce détachée a dit…

@ Chomp :

Oui, c'est sans doute à tort : dans la jungle naturelle, il y avait [1] des règles du jeu suffisamment stables pour qu'on puisse jouer, justement.

Dans la jungle humaine [2], un bonimenteur coiffé d'un béret d'autorité à grelots peut, trichant à sa guise avec les règles même dont il prétend être le garant, exercer sur les cerveaux une violence proprement épouvantable, où tous les coups sont permis — et se faire applaudir.

J'en ai encore eu la preuve avant-hier.

[1] Il n'existe plus de jungle naturelle, où les sangsues et les mygales avaient un comportement prévisible (je ne dis pas non plus que c'est bien d'avoir dans les yeux des vers filaires qu'on enroule avec un bâtonnet au bord des paupières pour les convaincre gentiment de sortir de là).

[2] Et qui date de la plus haute antiquité, quoi que pas tant que l'autre. Et puis tiens, par association des deux, voici Pierre Clastres, La société contre l'État, Éditions de Minuit, 1974 — un bouquin à classer sur l'étagère mouvante "livres-qui-sautent-de-vieille-branche-en-jeune-feuillage" (salut Guy !).

Je sors avant d'être complètement hors-sujet (mais c'est toi aussi, avec tes deux jungles...)

Chomp' a dit…

Non, non, au contraire, je crois qu'on est en plein dedans ...
Je me permets de relayer ici, pour "Les Mots Sont Importants", un article chez Barricata saluant leur bouquin

http://contre.propagande.org/pravda/modules/news/article.php?storyid=239

Si la langue est un pays,
sa décolonisation est le chantier poétique par excellence ...

Guy M. a dit…

Bon, me voilà bien perdu dans cette jungle.

Mais avant de partir pour mon île déserte, j'emporte "La société contre l'État" (j'ai honte, mais je ne l'ai toujours pas lu...) et "Les mots sont importants".