samedi 21 mars 2009

L'humour aggravé de madame Boutin

Le ci-devant cardinal Ratzinger, qui a pris le pseudo de Benoît XVI, histoire de bloguer à l'aise, commence à râper les genoux de monsieur Juppé, dont les bottes sont célèbres mais ne montent pas jusque là. Je m'en réjouis.

Monsieur le pape, durant son périple africain, nous aura donné un florilège de sa pensée.

Comme je prends l'affaire en marche, je le retrouve, éclatant de blancheur, sous le soleil de l'Angola, au deuxième jour de sa visite dans ce pays. Il a célébré une messe dans l'église Sao Paulo de Luanda, qu'on a récemment restaurée. Il y a donc prononcé un sermon ou une homélie où, nous dit-on, il a souligné que l'évangélisation restait une exigence pressante pour l'Eglise catholique, aujourd'hui comme hier. Il en a profité pour appeler les catholiques de cette région du monde à travailler à la conversion des adeptes de la sorcellerie.

Je ne sais pas quelles méthodes de persuasion va recommander le Vatican, qui est au pape ce que le gouvernement est à monsieur Sarkozy. Beaucoup d'expérimentations ont été menées dans l'histoire de l'Eglise, et dans le domaine de la lutte contre la sorcellerie, qui est un exercice illégal de la religion reposant sur une concurrence déloyale, les inquisiteurs ont laissé des manuels qui pourraient être utiles dans ces contrées.

Vous gardez le masque pour le musée des Arts Premiers,
et vous brûlez le reste.

La veille, dans un discours à la présidence de la république angolaise, monsieur le pape avait abordé un sujet plus habituel de la part d'un haut dignitaire de l'Eglise catholique, apostolique et romaine: l'avortement.

Il n'est pas pour.

Et ça le préoccupe grandement.

Parce qu'un pape, n'est-ce pas, ça ne peut pas se contenter de se préoccuper de ses propres fesses...

Son discours s'est cependant distingué des discours habituels en mettant en question toute forme d'avortement, y compris thérapeutique. Ce qui prouve qu'il n'y a pas lapsus, c'est que:

Le texte officiel du discours diffusé par le service de presse du Vatican précisait que le pape se référait à l'article 14 du protocole de Maputo, une charte sur les droits des femmes en Afrique adoptée en 2003 par l'Union africaine.

L'article 14 appelle à "protéger les droits reproductifs des femmes, particulièrement en autorisant l'avortement médicalisé, en cas d'agression sexuelle, de viol, d'inceste et lorsque la grossesse met en danger la santé mentale et physique de la mère ou la vie de la mère ou du fœtus".

Devant la montée des indignations diverses, le Vatican s'est vu obligé de faire une hypocrite mise au point, de manière à ce que tout cela paraisse un peu plus flou, mais tellement plus humaniste...

Selon le père Lombardi, "l'Eglise catholique accepte l'avortement quand la mort du fœtus n'est pas voulue mais la conséquence de soins prodigués à la mère".

Ceci dit, j'ai un faible pour cette belle expression juridique: "protéger les droits reproductifs des femmes".

Depuis toujours la femme africaine porte l'avenir sur son dos,
alors, monsieur pape, faites-en la moitié...

En route pour le Cameroun, qui devait être la première étape de son voyage africain, monsieur le pape a, d'après d'éminents vaticanistes, prononcé pour la première fois de sa sainte bouche le mot "préservatif". C'est anéfé un bien vilain mot pour un monsieur le pape... J'espère que sa grand mère lui avait fait prendre l'habitude, après avoir dit un gros mot, de se laver la bouche au savon noir, en offrant ses nausées à Dieu...

Selon Benoît XVI, le problème du sida «ne peut pas être réglé» avec le préservatif. Mardi, des propos tenus dans l'avion qui l'emmenait à Yaoundé, pour son premier voyage en Afrique depuis son arrivée au Vatican. «Au contraire (leur) utilisation aggrave le problème», selon le pape.

C'est cette sortie de sa sainte bouche qui a fait réagir notre nouveau camarade Juppé.

Et vous trouvez ça drôle...

Pendant ce temps-là, madame Christine Boutin, qui était en train de songer à obtenir son diplôme de dinde professionnelle honoris causa, en a profité pour faire, sur RTL, cette déclaration:

"Ce n'est pas drôle de mettre le préservatif quand on fait l'amour."

Cette fine observation ne laisse point de m'inquiéter au plus haut point, et ce pour deux raisons essentielles et fondamentales.

La première est que la formulation abrupte de madame Boutin laisse supposer que cette digne militante chrétienne aurait fait l'amour en "mettant le préservatif". Passe encore de faire l'amour avec un partenaire qui vous l'impose, en quelque sorte, mais participer à la chose, c'est doublement contrevenir aux enseignements de notre sainte marâtre l'Eglise.

Il est possible qu'une de ses amies lui ait raconté, mais je me demande si, titulaire d'un ministère, on n'a pas autre chose à faire que de parler de coïts protégés avec ses copines.

La seconde raison d'inquiétude est l'utilisation de cet adjectif "drôle" qui révèle une conception bien peu canonique de l'œuvre de chair.

Je rappellerai simplement que l'union de l'homme et de la femme n'est pas à considérer comme une partie de plaisir, ou une partie de rigolade: cet acte, béni par Dieu et son Eglise, n'est légitime, stricto sensu, qu'en tant qu'acte de procréation. On s'y livrera donc de préférence durant les périodes fertiles de la femme. On pourra tolérer un écart à ce calendrier de manière à contenir l'éventuelle impétuosité de l'époux, mais uniquement pour lui éviter de pécher en allant répandre sa semence en un autre vase. L'épouse, allongée sur le dos sur la couche conjugale, permettra l'intromission du membre turgescent de l'époux, en évitant de prendre une posture trop luxurieuse. Il est conseillé de fermer les yeux et d'écarter les pensées lubriques que le malin pourrait suggérer en récitant un Pater (Noster) pour dix Ave (Maria)...

Madame Roselyne Bachelot a jugé "irresponsable" le bon mot de madame Boutin:

"Je pense que cette réflexion est elle aussi irresponsable", a-t-elle lancé à l'adresse de sa collègue du Logement. "Je ne sais pas si c'est 'pas drôle de mettre un préservatif quand on fait l'amour' mais je sais que c'est absolument dramatique d'être contaminé par le virus du SIDA."

On remarquera que, moins délurée que sa collègue du gouvernement, elle "ne sait pas" si c'est drôle ou pas.

Faudrait peut-être essayer, alors...

vendredi 20 mars 2009

Grand succès de la mobilisation policière

Face à l'indécent triomphalisme syndical qui a suivi la journée d'hier, de fins analystes de la presse écrite ont observé que si les manifestations de cette seconde journée nationale de protestations ont réuni plus de participants en leurs cortèges, le nombre de « vrais » grévistes a au contraire baissé sensiblement.

Nananère !

C'est sur la page du Figaro.fr que, vers 19 heures, j'ai pris connaissance de cette information qui devrait rabattre quelque peu le caquet cacophonique des gros bras et grandes gueules des syndicats irresponsables qui agacent madame Parisot.

Dans sa petite revanche, le Figaro.fr est bien sûr aussi misérable que d'habitude, et se contente d'une approche bien superficielle: s'il y a moins de grévistes, c'est qu'il y déjà moins de travailleurs et déjà plus de chômeurs. Il n'est tout de même pas nécessaire d'avoir fait H.E.C. pour trouver ça. Quand on sait à quel point le chômeur, et cet autre vindicatif ressentimental qu'est le retraité, aime à se promener au soleil de mars en se collant des « casse toi, pauv'con » sur le ticheurte, on comprend tout...


Monsieur Fillon, droit dans ses souliers vernis à semelles surbaissées, est intervenu très rapidement. Il a choisi de répondre à l'aimable invitation de TF1, ce qui est prudent de sa part: là, au moins, il était sûr que la grève n'était pas trop suivie et qu'il allait pouvoir bénéficier des soins attentifs d'une vraie maquilleuse professionnelle, et non d'une intérimaire ayant fait ses premiers essais dans un institut de thanatopracteur.

Il a été fort clair: « C'est la crise, mondiale, la crise , bande de cons. » (Je résume.)

Dans un souci d'apaisement, il n'a fait aucune allusion aux divers outrages proférés par le peuple braillard à l'encontre de monsieur Nicolas Sarkozy. Environ trois millions de personnes échappent ainsi à la rigueur de la loi. On perd trois millions d'euros symboliques, mais on économise trois millions de procès.

Merci, monsieur.

Archive: c'était un 18 mars, place de la Nation.
(Manifestation contre le CPE)

A l'heure où monsieur Fillon intervenait si magnanimement, madame Alliot-Marie demandait à ses troupes, place de la Nation, à Paris, d'appliquer sa géniale stratégie à peine révisée: on se met bien en évidence, on répartit bien les "civils", on prend quelques canettes sur le casque, on gaze, on cogne, on interpelle.

Et après, on compte: trois cents personnes arrêtées*.

Comme je suppose que les brigades cuirassées de CRS ont respecté la consigne demandant de bien repérer, isoler et neutraliser les meneurs, et comme on nous apprend que cinq cents personnes s'en sont pris aux forces de l'ordre, je ne suis pas loin de conclure qu'il y a décidément une très forte proportion de meneurs.

C'est quasiment l'anarchie...


* Bien sûr, il est inutile de chercher des informations sur cette opération de police dans la presse...

mercredi 18 mars 2009

L'OTAN prévoit d'envahir Strasbourg

Pour le cinéphile repenti, devenu quasiment cinéphobe, que je suis, l'évocation de cette grande chose qu'est le commandement intégré de l'OTAN, que nous devons réintégrer sur talonnettes, ne peut que susciter les images délirantes et grand guignolesques, mais artistiquement justes, du centre de décision et de commandement que Stanley Kubrick a filmées pour son Docteur Folamour (Dr. Strangelove or: How I Learned to Stop Worrying and Love the Bomb). Je vais même jusqu'à imaginer l'irruption du président français dans cette assemblée pour y annoncer notre décision unanime et démocratique d'y revenir prendre notre place, et y recueillir les congratulations qui lui reviennent pour avoir accompli cet acte courageux, ainsi que les sourires entendus qui devraient suivre son vibrant et incongru plaidoyer pour la constitution d'une défense européenne...


Cette annonce devrait être faite au sommet du soixantième anniversaire du Traité de l'Atlantique Nord, qui se tiendra à Strasbourg et Baden-Baden, durant le premier ouiquende du mois d'avril.

Un contre-sommet se réunira en parallèle et devrait culminer dans une manifestation internationale le samedi 4 avril à Strasbourg.

Le conditionnel est de rigueur, car il est évident que les autorités préfèreraient que cette manifestation « Non à la guerre – Non à l'OTAN » ait lieu beaucoup, beaucoup plus loin, vers l'île de Sein, par exemple.

Les strasbourgeois sont plus ou moins informés du fait que la survie sera pour eux assez difficile. Deux « zones rouges » ont été découpées dans la ville, dans lesquelles la circulation libre sera pratiquement impossible: je recommande instamment aux habitants de ces zones qui envisagent de nous faire un malaise cardiaque d'aller faire un petit séjour en Normandie. Les zones rouges sont entourées de zones orangées, où la circulation sera un peu plus aisée, mais strictement surveillée. Les habitants ont reçu un courrier les invitant à venir retirer des passes nominatifs, leur permettant de se déplacer, et au mieux de rentrer chez eux. Ils doivent pour cela renseigner des fiches, où on leur demande notamment s'ils envisagent de recevoir des amis chez eux, et qui, et que, et quoi... Certains riverains ont reçu la visite de fonctionnaires leur conseillant, sans vouloir les commander et sans vouloir les déranger, de fermer leurs volets... Les lycées et collèges de la zone seront fermés, et probablement l'université. Des hélicoptères sonoriseront le ciel, où glisseront majestueusement les drones français et les dirigeables allemands, équipés des plus fines caméras actuellement disponibles.

Vous comprenez bien qu'à côté de cela, une banale visite présidentielle en banlieue, s'il y en avait, serait de la petite bière.

Ce que n'est pas la bière d'Alsace...

Mais c'est que c'est important, l'OTAN !

Et puis tellement pacifiste...

La concurrence étant devenue assez forte dans le domaine de la production de massacres – dans les pays du Sud, on vous fait ça à la machette - , les organisations militaires, vous l'aurez remarqué, se présentent maintenant comme productrices de paix, et de son maintien. Si vis pacem, para bellum, et toutes ces sortes de fadaises...

Mais il est intéressant de savoir ce que peut entendre par « paix » un cerveau militaire à plein temps. A mon humble avis, on n'est pas trop loin de la notion en tarabiscotant un peu la vieille blague de notre camarade Clausewitz: la paix, c'est encore la guerre, avec exactement les même moyens. Ce qu'un cerveau civil à plein temps considère comme la paix n'est autre que cet état transitoire, voire même illusoire, qui est celui du vainqueur.

Rester en paix, c'est donc gagner toujours la guerre, et surtout celle du futur. La gestion de guerres éloignées du sol national, d'opérations de protection, de sauvetages, a jusqu'à il y a peu suffit. On pourrait songer à rendre cette doctrine plus performante en améliorant son efficacité: il est possible qu'au sommet de l'OTAN on évoque la possibilité d'utiliser effectivement des armes nucléaires dans des cas à préciser... aussi larges que possible, hein, on n'est pas là pour rigoler non plus.

Mais l'invention de la menace terroriste a conduit à envisager une doctrine qui est une sorte de grand rêve paranoïde: l'intervention proactive, opposée à la tardive intervention rétroactive.

Il s'agirait, par exemple, par un travail d'analyse d'un nombre considérable de données, d'agir avant qu'un réseau terroriste ne voit le jour, avant même qu'il ne s'organise et ne se pense comme réseau...

Sachant que la paranoïa s'accorde très bien avec l'exercice de facultés intellectuelles bien supérieure à la moyenne, et que l'OTAN est aussi une fourmilière de grands cerveaux qui ont renoncé au prix Nobel de la Paix, on peut trouver cela bien excitant...

lundi 16 mars 2009

Plumes mexicaines

Je devais me rendre cette année au Salon du Livre parisien, pour raisons tristement professionnelles et non par plaisir, et surtout pas pour draguer les printanières hôtesses d'accueil, et plus si disponibilité, en me faisant passer pour monsieur Pierre A., LE blogueur littéraire, auquel je ressemble comme deux gouttes de café du Chiapas.

Aussi me suis-je un peu renseigné pour savoir dans quoi j'allais mettre les pieds: au Salon de l'Agriculture, on s'en doute, mais on sait aussi qu'il n'y a aucun risque, c'est tout de suite balayé et nettoyé, mais au Salon du Livre, j'avais des craintes.

C'est ainsi que j'ai su que madame Albanel n'avait pas fait l'inauguration. Mon journal m'a appris qu'elle était retenue à l'assemblée Nationale. J'ai tout de suite admis qu'elle ne pouvait être présente partout: quand elle est quelque part son insignifiance naturelle la rend déjà semi tanslucide, alors en deux lieux, j'imagine qu'elle dépasserait le seuil de l'invisibilité.

On a donc dépêché sur place madame Kosciusko-Morizet, secrétaire d'Etat à l'économie numérique. Je me suis laissé dire que le choix du secrétaire d'Etat qui prendrait ce djobe d'inauguration a été délicat: on a failli voir le secrétaire d'Etat aux anciens combattants, qui a de plus en plus de temps libre depuis la mort du dernier poilu.

Emouvant souvenir du salon 1918

Je me suis aussi inquiété de savoir si je risquais de voir ma visite au salon perturbée par celle, plus gourmande d'espace, du Président de la République. On m'a rassuré: le président n'envisage pas d'aller à la rencontre de ce secteur d'activité avant d'avoir terminé la lecture de la Princesse de Clèves que lui fait Carla quand ils ont le temps.

Je savais bien que monsieur Sarkozy n'avait pas le même goût pour la littérature que certains de ses prédécesseurs dans la fonction. Le plus excessif d'entre eux, François Mitterrand, avait été jusqu'à aller enquiquiner quelques uns de nos grands monstres sacrés chez eux – c'est ainsi qu'il avait, dit-on, demandé à René Char de pouvoir s'asseoir à son bureau !

Mais j'avais redouté que, le Mexique étant le pays mis à l'honneur de ce Salon, le président, de retour d'un séjour de rêve, aurait un petit accès de « revenez-y » et le désir de découvrir ce territoire littéraire d'une grande richesse, qui a inspiré des auteurs aussi divers que D. H. Lawrence, B. Traven, A. Artaud, M. Lowry, J. M. G. Le Clézio, R. Bolaño, R. Fresán... et tant d'autres, et tant d'autres...

La question est de savoir s'il fait semblant
ou s'il se prépare une de ces migraine.!.!.!.!
.

Il semble que non. Avec le Mexique, la page est tournée: Frédéric Lefebvre attaque.

Notre présidentiel frimeur ne nous dira probablement jamais dans quel roman mexicain compliqué il s'est embarqué en se faisant inviter dans ce palace pour milliardaires. Peut-être n'en sait-il rien lui-même: une invitation de plus ou de moins, obtenue à coup de tapes sur l'épaule et de sourires forcés...

dimanche 15 mars 2009

W. G. Sebald, chasseur de hasard

Quand on entre dans une des longues phrases flexibles et sinueuses de la prose de W. G. Sebald, on est à peu près sûr d'en ressortir vivant, mais aussi décontenancé, et surtout émerveillé et ravi d'être arrivé là, dans un endroit où l'on peut se sentir un peu égaré, mais pas réellement perdu.

Ces tours et détours de la prose me font penser à ces antiques sentiers que l'on parcourt en moyenne montagne, dont les lacets ne sont pas seulement motivés par la raideur de la pente à gravir, mais également par la présence ici d'une source, et là d'un abri sous roche, plus tard aménagé.

Sur ces sentiers par lui découverts ou dégagés, le guide est un auteur de langue allemande, né en 1944 à Wertach en Bavière du Sud. Il s'est installé à Norwich en Angleterre où il enseignait la littérature comparée et avait créé en 1989 le Centre de Traduction Littéraire. Son premier ouvrage non universitaire est paru en 1988, et, avant de mourir dans un accident de voiture en 2001, il nous a laissé quelques unes des plus belles randonnées d'écriture du XXième siècle.

Portrait de W. G. Sebald par Jan Peter Tripp
(Jan Peter Tripp, né en 1945, fut l'ami de Sebald
et lui a dédié un bel hommage dans Séjours à la campagne)


Durant sa courte carrière d'écrivain, W. G. Sebald n'a rien produit de négligeable, de médiocre, de simplement passable, et nous a légué au moins deux incontestables merveilles: Les anneaux de Saturne, divagation pédestre et littéraire parfaitement contrôlée, née d'une véritable randonnée entreprise par l'auteur dans le sud-est de l'Angleterre; Austerlitz, grande errance narrative construite autour d'un personnage de rencontre, lui-même errant parce que son nom rime trop bien avec Auschwitz...

Mais c'est toujours à un troisième livre que je reviens, un livre que j'ai relu un très grand nombre de fois en l'espace d'une dizaine d'années et que j'ai offert à peu près le même nombre de fois...

(Si, par hasard, je m'inquiète de savoir si vous avez lu Sebald, et si vous me répondez que non, vous ne pourrez pas y échapper).

Disponible en Babel poche,
avec un bel escalier tordu en couverture.

Les émigrants, qui est modestement sous-titré Quatre récits illustrés, est un admirable agencement de quatre histoires, d'hommes déracinés qui ont perdu leur monde à jamais et dont le destin désespéré croise, pour trois d'entre eux, le suicide à un âge avancé. Le narrateur, qui n'est pas très différent de l'auteur lui-même, les rencontre, les écoute. Il recueille leurs récits, leurs archives, leurs photos, leurs carnets, et finit par en tirer ce livre qui n'est pas seulement un travail d'enquête et de témoignage mais aussi une véritable œuvre d'art qui suggère encore plus qu'elle ne dit, comme, par exemple, avec ces passages énigmatiques, dans chaque récit, de la grande figure de l'exil que fut Vladimir Nabokov, écrivain et chasseur de papillons.

Vladimir Nabokov en chasse.

Comme j'espère qu'il y a une justice, je crois que W. G. Sebald sera encore dans les rayons de nos bibliothèques quand beaucoup d'auteurs qui paradent ce jour au salon du livre auront disparu. Pour l'édition 2009 du salon, Sebald s'est encore fait excuser pour cause de décès prématuré, mais on pourra sans doute trouver deux livres le concernant, qui viennent de sortir, ou presque.

Le premier, Campo Santo, regroupe quelques proses courtes sur un voyage qu'il fit en Corse, qui étaient peut-être les préliminaires d'un nouveau livre, et bon nombres d'essais divers, dont justement une note sur Nabokov.

Le second, L'archéologie de la mémoire, est un recueil de conversations avec Sebald et d'essais sur son œuvre, dirigé par Lynne Sharon Schwartz.

On se doute que les entretiens, auxquels Sebald se prête de bonne grâce, avec beaucoup de courtoisie, d'humour et de séduction, mais sans se départir de ses exigences, sont une mine d'or pour les admirateurs de son travail d'écrivain.

On peut y découvrir un certain nombre de "secrets de fabrication" de ses fictions documentaires. J'y ai suivi avec curiosité comment ont été composés les personnages des Emigrants, quels hasards Sebald a chassés et quelles coïncidences il a rencontrées, quelles torsions il a fait subir à la réalité sans pourtant la trahir... et je suis persuadé que "c'est encore plus fort!"

Cependant on n'échappe pas aux regrets en lisant ceci:

(...) Dans la première partie de Vertiges, il y a un passage consacré à Stendhal et ce passage relativement court se termine sur la mort de l'écrivain dans une certaine rue de Paris, une rue qui s'appelle aujourd'hui la rue Danielle-Casanova. A l'époque, ce nom ne me disait rien, sauf dans le contexte précis de mon livre mais j'ignorais qui était Danielle Casanova. L'été suivant, je suis allé marcher en montagne en Corse et, un jour, je suis arrivé à Piana, un village du littoral, et là il y avait une petite maison sur laquelle il y avait une plaque commémorative au nom de Danielle Casanova, rappelant qu'elle avait été assassinée par mes compatriotes à Auschwitz. Elle était dentiste, communiste, et s'était engagée dans la Résitance. Je suis passé devant la maison à deux ou trois reprises mais elle semblait toujours fermée. Et puis, une fois, je suis passé par-derrière et je suis tombé sur sa soeur. Et alors, j'ai passé une semaine à parler avec elle. [Rires du public] Ces choses arrivent vraiment. Maintenant, j'ai toutes ses archives, je ne sais pas encore ce que je vais en faire (...)

Je me prends à rêver de ce qu'il aurait pu faire de ce hasard.


PS: Sur Danielle Casanova, on peut consulter les pages que lui consacre le site Curagiu.

Fausse consolation de la probabilité

Alain Baschung, dit Bashung, est mort.

Il est donc de plus en plus probable que Dieu n'existe pas.

samedi 14 mars 2009

Merci à madame Monique

Comme mes dons de prophétie se sont singulièrement amenuisés avec l'âge, je ne sais pas si les menaces à peine voilées de monsieur Eric Besson finiront par faire peur aux gens qui viennent en aide aux migrants, dans la région de Calais ou ailleurs.

Je crains fort que ces gens-là ne puissent user de la virtuosité casuistique de monsieur Eric Besson qui préférerait sans doute que le débat public porte sur la question de savoir, par exemple, si un soignant doit examiner un migrant avant de le dénoncer, ou le dénoncer avant de le soigner...

Ils me rappellent beaucoup, et cela va encore déplaire à monsieur le ministre de notre Identité, ces papys et mamies un peu surpris d'être honorés pour leurs actions sous le régime de Vichy, répondant qu'ils "n'avaient fait que ce qu'ils devaient faire" ou, plus naïvement encore, demandant "ce qu'ils auraient pu faire d'autre".

C'est contre cette naïveté-là que monsieur Eric Besson se casse les dents. Qu'il a fort longues, dit-on.

Passage (jungle)
Plusieurs centaines de migrants se cachent et s’abritent dans une forêt d’argousiers,
communément appelée "jungle", située en périphérie de Calais.
Elle sert de refuge aux populations afghanes, kurdes, iraniennes, palestiniennes principalement.


Une cinquantaine d'organisations ont envoyé, jeudi 12 mars, un communiqué à la presse. Il dénonce les tentatives d'intimidation récemment dirigées contre des bénévoles d'associations apportant une aide d'urgence aux exilés ou aux sans papiers.

Les organisations signataires s’indignent de cet engrenage de la répression qui criminalise le moindre geste de solidarité ou de simple humanité ou même l’action sociale lorsque, conformément à sa mission, elle se refuse à toute discrimination, qui entend museler toute forme d’opposition à la politique gouvernementale et dissuader les citoyens de défendre ceux dont les droits sont bafoués.

Elles affirment leur solidarité avec les militants interpellés et poursuivis, et leur détermination à continuer à soutenir exilés et sans-papiers.

Repos derrière un buisson (à proximité du squat des africains)
Les africains ne se réfugient pas dans la jungle, qui est le territoire des migrants du Proche et Moyen Orient.
Ils dorment en général dans des squats en ville, mais la police y intervient perpétuellement.
Ici, un jeune somalien a préféré dormir derrière un buisson, sur un vieux matelas en mousse :
si c’est moins confortable, au moins pourra-t-il y dormir tranquille.


Et puisqu'il n'est sûrement pas inutile d'enfoncer le clou devant monsieur Besson, j'en profite pour relayer cette pétition déjà signée par 132 organisations et 373 citoyen(ne)s:

APPEL POUR LE DROIT A L’ACCUEIL INCONDITIONNEL

Nous, soussignés, organisations ou citoyens, souscrivons sans réserve au principe d’accueil inconditionnel et/ou déclarons le pratiquer.

Nous sommes et serons solidaires des personnes et organismes inquiétés voire poursuivis pour avoir appliqué ce principe.


En référence à la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, nous demandons que ce principe d’accueil inconditionnel soit inscrit dans le droit français et appliqué dans tous les lieux d’accueil, publics ou privés, sans limitation de durée, ainsi que dans les administrations.


En conséquence, nous demandons la fin des arrestations et des poursuites opérées dans ces lieux, ainsi qu’à l’encontre des organisations ou des particuliers «aidants», agissant par solidarité.


Salle de bain
L’hygiène est une des obsessions des migrants, indépendamment de la précarité de leur situation.
Etre propre, rasé, bien coiffé, c’est garder sa dignité d’homme.
C’est garder un lien d’appartenance à la société.


Les érythréens de Londres n'ont aucune raison de faire plaisir à monsieur Eric Besson, aussi ont-ils rédigé une lettre de soutien à Madam Monica, c'est-à-dire à madame Monique Pouille, de l'association Terre d'Errance, qu'ils n'ont pas oubliée.

La voici, en anglais et français.

To Whom it may concern

We the Eritrean Refugees in UK were shoken to hear about the arrest of Madam Monica last week. It was a sad news we heard about the detention of Madam Monica and other 5 people from the camp. Almost all Eritrean Refugees and Asylum Seekers in UK pass through the Channel France Calais-Dover. We the Eritrean Mingrants in UK are now in relaxed situation, We do not forget the help and generosity of the people of France while we were in difficult situation, with out their help we could not withstan (resist) the chilly weather and reach our destination. The people of France specially the people arround Calais and their humanitarian organisation helped us a lot to get the basic neccessoties like shelter, food, clothing, medicine etc. We can not express their help, generosity and kindness with our words.

Madam Monica and her association are working volintarily in the humanitarian action helping the migrants who are in bad condition. Helping the migrants is a very humanitarian action. It is not a crime. Being migrant is not a crime. Madam Monica is very famous for its action on humanity and her kindness to every migrant. So We the Eritrean Refugees and Asylum Seekers in UK in general and Eritrean Migrant Groups arround London in particular, strongly condemn the detantion of Madam Monica, and we Demand the realise of Madam Monica and other 5 people taken from the camp. In general we demand for the betterment of the migrants condition arround calais, and the improvement of the process of asylum condition in France.

Here is below the list of some names from the Eritrean Migrant Group living in London.

(Suivent 140 noms...)

À quiconque se sent concerné

Nous, les réfugiés érythréens au Royaume-Uni avons été choqués d'apprendre l'arrestation de Madame Monique la semaine dernière. Il s'agit d'une triste nouvelle. Ce fut une très mauvaise nouvelle de savoir que Madame Monique a été détenue ainsi que cinq autres personnes du camp [de Norrent-Fontes]. Presque tous les réfugiés et demandeurs d'asile érythréens au Royaume-Uni traversent la Manche en empruntant la route Calais-Douvres. Nous, les migrants d'Erythrée au Royaume-Uni, qui sommes actuellement plus détendus, nous n'oublions pas l'aide et la générosité des Français alors que nous étions en situation difficile. Sans leur aide, nous n'aurions pas pu résister à la froidure ni atteindre notre destination. Les Français des environs de Calais et leur organisation humanitaire nous ont beaucoup aidé à bénéficier de conditions d'existence basiques, par exemple d'un abri, de nourriture, de vêtements ou de médicaments. Nos mots ne suffiront jamais à leur exprimer notre reconnaissance pour cette aide, cette générosité et cette gentillesse.

Madame Monique et son association mènent bénévolement une action humanitaire d'aider aux migrants qui souffrent de mauvaises conditions de vie. Aider les migrants est une action humanitaire. Ce n'est pas un crime. Être migrant n'est pas non plus un crime. Madame Monique est très célèbre pour son action en faveur de l'humanité et pour sa gentillesse à l'égard de chaque migrant. C'est pourquoi Nous - réfugiés et demandeurs d'asile érythréens au Royaume-Uni en général et groupes de migrants érythréens de la région de Londres en particulier - condamnons fermement la détention de Madame Monique, et demandons sa libération ainsi que celle des cinq autres personnes arrêtées du camp. De façon générale, nous demandons que, dans le Calaisis, la situation des migrants soit améliorée et que, en France, l'asile soit consolidé.




PS et reconnaissance de dettes:

Les photos illustrant ce billet, ainsi que leurs légendes, sont été empruntées à un travail de reportage Calais, déversoir des exodes oubliés - ou la vie réinventée, publié le 21 août 2008 par Julie Rebouillat, que l'on peut admirer sur le site du collectif Contre-Faits.

Dans l'attente du déjeuner