vendredi 13 mars 2009

Livre bleu-flic des libertés publiques

J'admire beaucoup les membres du Parti Socialiste, ou prétendu tel. Entre deux séances de fraternels étripages, ils trouvent encore le moyen de rédiger et de mettre en page un rapport de 166 pages intitulé La France en libertés surveillées, et sous-titré, pour qu'on comprenne bien, La République en danger. La presse a parfois traduit tout cela par Livre noir des libertés publiques.

La fausse vraie sortie de cet ouvrage, précédée de vraies fausses indiscrétions, a donc été accompagnée d'une conférence de presse de madame Martine Aubry et du lancement d'une campagne sur le sujet des libertés publiques qui devrait atteindre son sommet, voire même des sommets, au Zénith, le 22 mars prochain.

Aucun copyright n'ayant été déposé sur cette date, on ne peut rien reprocher au Parti Socialiste, sauf peut-être de n'avoir pas suffisamment estimé le risque de voir le Cohn-Bendit ramener sa tchatche sous prétexte qu'il s'agit du quarante et unième anniversaire de ses démangeaisons postpubertaires...

Sobre, conceptuelle et de bon ton, la couverture.

D'un tel ouvrage, il faut d'abord reconnaître qu'il a au moins le mérite d'exister, mais on est amené ensuite à se demander si cela ne serait pas là son seul mérite.

Certes notre auteur dresse un tableau assez exhaustif et documenté de la question, et son travail peut être considéré comme sérieux...

Cependant la présentation sous une forme d'abécédaire me laisse songeur. Non que j'abhorre les dictionnaires, nononon; j'ai toujours eu une appétence particulière pour les petits et gros Robert, par exemple, et je fus très sensible autrefois aux charmes roses de Larousse.

Ce qui me gêne n'est pas la reprise de l'emballage déjà adopté il y a un an par l'UMP pour suivre et soutenir l'action de Nicolas Sarkozy, de François Fillon et du gouvernement.

Une couverture sobre, élégante, pas prétentieuse.

Je me demande s'il n'y avait pas autre chose à faire que cette présentation en catalogue des divers accrocs aux libertés publiques et individuelles. Carenfin, la liste alphabétique n'est que le degré zéro de la pensée classificatoire, qui n'est elle-même que le degré zéro de la pensée tout court... Si vous faites le total, sans oublier les retenues, il vous reste une sorte de degré zéro de la pensée politique, ce qui a réjoui Frédéric Lefebvre qui s'est retrouvé très à l'aise et a pu déclarer:

"C'est le degré zéro de la politique : malveillance, mensonge, procès d'intention."

On attend qu'une équipe dirigée de main de maître par monsieur Frédéric Lefebvre, ou tout autre membre de l'UMP plus compétent, nous propose un contre abécédaire, recensant toutes les malveillances, tous les mensonges et tous les procès d'intention contenus dans le rapport du PS. Xavier Bertrand, qui lui aussi parle de "mensonge organisé", pourrait lui donner un coup de main.

Pour donner un aspect plus positif à cette réplique, ils pourraient demander le concours de monsieur Luc Chatel qui semble être en mesure de construire tout un abécédaire d'avancées des libertés:

Selon lui, «il y a eu de vraies avancées en matière de libertés depuis vingt mois» et l'arrivée de Nicolas Sarkozy à l'Elysée. Il cite notamment la présidence de la commission des finances donnée à l'opposition, le renforcement du poids du parlement, le statut de l'opposition, le partage de l'ordre du jour des questions au gouvernement à l'Assemblée, la possibilité pour les citoyens de saisir le Conseil constitutionnel ou encore la création de la fonction de médiateur des libertés publiques.

Monsieur Luc Chatel est ce monsieur qui, comme le rappelle Marianne sur son blogue, a déclaré:

"Quand on est un citoyen en règle , on se conforme aux contrôles de police ".

C'était à propos de la mort de Baba Traoré qui s'est noyé dans la Marne le 4 avril 2008...

12 avril 2008, à Joinville-le-Pont
Photo d'Ernest Morales (Neno sur Flickr).

Les exemples donnés par Luc Chatel indiquent bien le domaine de ses préoccupations et occupations...

Je ne suis pas méchant, oh! non! mais parfois un peu pédagogue, et j'aimerais bien qu'un de ces jours, par inadvertance peut-être, monsieur Luc Chatel s'avise de prendre la liberté d'aller à la gare pour faire comme tout le monde. Je lui souhaite de se trouver, par exemple, pris dans une de ces nasses policières où les tonfeurs peuvent se défouler de la tension de leur rude journée...

Comme je ne suis vraiment pas méchant, oh! nonon! mais très didactique, je lui souhaite de se faire matraquer comme tout un chacun, malgré ses protestations d'être Luc Chatel, porte-parole du gouvernement, auxquelles il sera répondu qu'on est l'archevêque de Paris (car le cuirassé tabasseur a parfois de la répartie...)

La séquence éducative pourrait se terminer, comme de bien entendu, par une garde à vue en règle, c'est-à-dire bien cradasse, pour avoir injurié le gouvernement et un fonctionnaire de police dans l'exercice de ses fonctions...

jeudi 12 mars 2009

Des familles sous notre protection

La mauvaise humeur de notre nouveau ministre de la rafle et de la délation, déclenchée par les déclarations de Philippe Lioret à propos de la sortie de son film Welcome, aura eu au moins cet avantage d'obliger les bulletins d'information et les journaux à faire plus de place aux ignominies commises au nom de l'identité nationales à l'encontre des sans-papiers.

Ainsi, le journal de 7h de France Inter a présenté un sujet sur la conférence de presse organisée par le Réseau Education Sans Frontière, à la mairie de Décines, commune du Grand Lyon.

L'invitation à cette réunion commençait ainsi:

Aujourd’hui à Lyon, nous sommes amenés à "protéger" trois familles particulièrement menacées: la famille Hamaïdi, la famille Nekaa, et madame Sunil et son fils ; une famille qui a passé plusieurs jours en rétention, une autre qui a échappé à une arrestation et une femme qui a refusé l’expulsion en octobre et qui est menacée d’expulsion immédiate en cas d'arrestation.

Un article de LibéLyon rend compte de cette réunion.

Un sujet a été diffusé sur le journal de 13h, sur France 2:



On peut avoir davantage d'informations sur la famille Nekaa en consultant le blogue du comité de soutien, animé par Vincent Dupuy, qui explique son action en disant qu'il "refuse simplement de renier sa condition d'humain" (cité par LibéLyon).

Ce genre de petite musique doit être "insupportable" pour monsieur Eric Besson, mais moi, j'aime bien.

De même, j'ai bien aimé, en prenant mon petit déjeuner, entendre la voix du petit Samir, 6 ans, qui répondait, avec ce sérieux et cette clarté que peuvent avoir les enfants, aux questions assez banales d'un journaliste. L'entendant, je voyais les étoiles qui malgré tout doivent briller dans ses yeux.

Son histoire est résumée dans le texte d'invitation:

Samir, 6 ans, est scolarisé en CP à Lyon. Il parle couramment français.

En 2003, Rosani Sunil fuit le Sri Lanka avec son fils Samir. Elle pense venir en France, mais le bateau la laisse en Grèce. Elle dépose alors une demande d’asile mais elle n’a jamais pu expliquer son histoire. La Grèce est le pays d’Europe qui accorde le moins de demande d’asile. En mai 2004, après avoir passé plusieurs mois en centre fermé puis à la rue, Rasani Sunil retourne au Sri Lanka où, a nouveau, elle subit des persécutions.


En mai 2008 elle est à nouveau contrainte à l’exil et arrive en France avec Samir. Lors du trajet, elle a perdu tous ses papiers et toutes les preuves prouvant qu’elle était retournée au Sri Lanka entre 2004 et 2008.

La France considère donc aujourd’hui que Rasani arrive de Grèce et que dans le cadre des accords Dublin II, c’est la Grèce qui doit examiner sa demande d’asile. Or le Haut Commissariat aux Réfugiés conseille aux gouvernements en avril 2008 de s'abstenir, jusqu'à nouvel ordre, de renvoyer des demandeurs d'asile vers la Grèce dans le cadre du Règlement Dublin.


En octobre 2008, Rosani et Samir sont placés en rétention à Lyon. Rosani refuse l’expulsion à l’aéroport de St Exupéry et est libérée suite à un référé déposé par l’avocate au vu de l’absence d’interprète...
Aujoud’hui Rosani Sunil et Samir sont expulsables vers la Grèce d’un instant à l’autre... un retour vers la Grèce entrainerait un retour au Sri Lanka.

Pour éviter une arrestation, nous en sommes réduits aujourd’hui à "cacher" cette famille, à ne pas laisser Samir et sa maman se déplacer ensemble et seul.


Samir doit pouvoir grandir sans être caché, vivre au grand jour comme n’importe quel enfant.


Parmi ceux qui étaient présents, j'ai été heureux d'entendre le nom de Pierre Péju, l'auteur si discret de La petite chartreuse, ce beau récit où se mêlent l'amour des livres et le respect de l'enfance blessée.

Je lui dois plus que des plaisirs de lecture. Il faut parler de bonheur.

Et même de libération, s'agissant de Naissances, ensemble de récits situés sur la frontière de l'indicible qui explorent, d'un point de vue masculin, le "banal miracle de chaque naissance".

Savoir qu'il était présent, et engagé, pour moi remettait de l'ordre dans le monde.

Pierre Péju.

mercredi 11 mars 2009

L'archevêque qui aime tant la vie...

Contrairement à beaucoup de mes amis anticléricaux qui se boufferaient bien un curé à chaque repas si le marché pouvait fournir, je n'ai rien contre les ecclésiastiques: si l'un d'eux voulait devenir mon gendre, je n'y verrais pas d'inconvénient majeur.

Car, c'est comme dans toutes les professions, il y en a des "presque bien".

La proportion ne doit pas être plus faible que chez les supporteurs de foutebaule, par exemple.

Bien sûr, si l'on va chercher de plus en plus haut dans la hiérarchie, évêques, archevêques, papes, le pourcentage devient évanouissant, et même très proche de zéro pour la dernière catégorie; mais il ne faut pas non plus donner dans le catastrophisme.

Nous autres normands de Normandie avons eu autrefois un évêque aux idées si larges qu'il a fini par être destitué de sa charge et nommé in partitus à la tête d'un diocèse déjà déserté à la mort de Saint Augustin... Nous sommes très fiers de le voir de temps en temps, "sur not'télé", en train de rencontrer des sans-papiers ou de manifester avec des Palestiniens. Parfois nous nous disons qu'il a des engagements assez proches de nos préoccupations...

On ne peut en dire autant de son frère en Jésus-Christ dom José Cardoso Sobrinho, archevêque d'Olinda et de Recife.

Pour les intimes, c'est Dom Dedé...

Simple rappel:

L'avortement d'une fillette au Brésil. Le 5 mars, l'archevêque de Recife, Mgr José Cardoso Sobrinho, excommunie la mère d'une enfant violée et enceinte ainsi que les médecins ayant procédé à l'avortement. Le lendemain, le président Lula déplore cette décision. Le 7 mars, le cardinal Giovanni Battista Re, préfet de la Congrégation pour les évêques au Vatican, soutien son confrère brésilien.

Et une précision, d'ordre juridique:

Seuls la fillette et son violeur échappent aux foudres de Dom Dedé. Elle, parce que mineure ; lui, parce que la jurisprudence catholique n'a rien prévu pour le châtier. "Il a commis un péché très grave, admet l'archevêque. Mais, aux yeux de l'Eglise, l'avortement est un crime encore plus grave."

Anéfé, le Nouveau Code de Droit Canonique, du 23 janvier 1983, prescrit ceci:

Can. 1398 - Qui procure un avortement, si l'effet s'en suit, encourt l'excommunication latae sententiae*.

alors que:

Can. 1397 - Qui commet un homicide, ou enlève quelqu'un avec violence ou par ruse, le retient, le mutile, ou le blesse gravement, sera puni, selon la gravité du délit, des privations et interdictions prévues au can. 1336; quant au meurtre des personnes dont il s'agit au can. 1370, il sera puni des peines établies par ce même canon.

(On peut trouver les enseignements pontificaux sur l'avortement à cette adresse, et consulter le texte du Droit Canon de 1983 ici ou là...)

Excommunication des Albigeois, au bon vieux temps.

Il nous faut faire un effort pour imaginer la violence que peut représenter,pour un croyant vivant dans un pays de croyants, une excommunication, qui peut se traduire socialement par un rejet hors communauté... Mais il ne faut pas négliger cet aspect de la question, car en donnant tant de publicité à sa décision, l'archevêque d'Olinda et de Recife a sûrement tenu compte de cela.

Si le Dieu que tu prêches existait, archevêque, il te vomirait. Et tu le sais.

Moi, qui ne suis qu'un homme, je n'ai qu'un rêve pour me distraire de ma nausée: pouvoir te clouer sur la porte de ma grange le jour où tu passeras dans mon canton.

Quand tu voudras.



* Selon le code de droit canon, ceux qui se rendent coupables de fautes extrêmement graves à l’égard de la doctrine sont déclarés excommuniés automatiquement, latae sententiae, sans qu’il soit besoin d’une décision expresse de l’autorité compétente.

mardi 10 mars 2009

Eric Besson et "cette petite musique-là"

Je suis bien conscient de la facilité qu'il y a à faire un billet de plus sur les déclarations d'un Eric Besson: son itinéraire tragique de traître shakespearien, son éclatant sourire à la Buster Keaton et son infatigable dévotion à la casse des liens familiaux l'ont rapidement rendu sympathique à tous les nationaux de souche.

Malheureusement, sa susceptibilité d'écorché vif à l'épiderme encore trop sensible après retournement, l'expose à prendre la mouche pour trois fois rien.

Philippe Lioret, cinéaste, a réalisé un film, Welcome, dans la région de Calais. L'argument, très résumé, du film, qui sortira demain, est le suivant:

Pour impressionner et reconquérir sa femme, Simon, maître nageur à la piscine de Calais, prend le risque d'aider en secret un jeune réfugié kurde qui veut traverser la Manche à la nage...

Le réalisateur, revenu à Calais pour présenter son film, a accordé à la Voix du Nord un entretien qui se termine sur ces deux échanges:

- C'est aussi une histoire d'amour...

« L'affectif des gens, ça régit tout. Il se trouve que le personnage de Vincent Lindon se trouve dans une phase affective très épineuse, à ce moment-là. Au début, il va aider le jeune Kurde pour de mauvaises raisons. Et puis il va se laisser prendre, comme un apprenti sorcier. Et on arrive à ce truc fou : si demain, vous voulez rendre service à un mec qui n'a pas de papiers, vous tombez sous le coup d'une "aide à personne en situation irrégulière"... Dans quel pays on vit ? »


- Vous n'êtes pas tenté d'apporter des solutions ?

« Je ne suis pas un politicien, moi. Et c'est quoi la solution ? Ça m'a tellement scié de voir ça. De voir qu'un brave mec, d'un seul coup, se retrouve mis en examen, et qu'il peut aller en taule. C'est dingue. J'ai l'impression qu'on est en 1943 et qu'on a planqué un Juif dans la cave. »



Vincent Lindon (qui tient le rôle de Simon) pendant le tournage.

Cette dernière phrase a irrité monsieur Eric Besson. Selon le NouvelObs:

( Philippe Lioret) "a plus que franchi la ligne jaune lorsque dans une interview à La Voix du Nord, il dit "les clandestins de Calais sont l'équivalent des juifs en 43" : cette petite musique-là est absolument insupportable", a déclaré Eric Besson sur RTL. "Suggérer que la police française c'est la police de Vichy, que les Afghans sont traqués, qu'ils sont l'objet de rafles, etc., c'est insupportable", a-t-il insisté.

Si monsieur Eric Besson n'aime pas "cette petite musique-là", on peut lui suggérer que la musique, grande ou petite, qu'il nous joue depuis son arrivée au ministère de l'Identité protégée ne nous plaît pas non plus.

Dans le domaine de la très grande musique, la production d'Eric Besson a été suivie d'assez près par le RESF, qui en a fait un relevé (non exhaustif) éloquent. Mis en ligne ici.

C'est surtout dans le domaine de la petite musique, insinuante et suggestive, que monsieur Eric Besson révèle toute l'originalité de son talent.

Pour avoir une idée de cette petite mélodie, on peut revenir sur l'histoire de la garde à vue de madame Monique Pouille.

Cette habitante de Norrent-Fontes a été arrêtée le 25 février avec treize migrants érythréens et enfermée pendant huit heures au centre de rétention administrative de Coquelle. Depuis plusieurs années, avec d'autres bénévoles de l'association Terre d'Errance, elle apporte son aide aux migrants: un peu de nourriture, recharge de leur portable... C’est ce qui lui a valu son arrestation.

Solidaires, simplement humains, donc présumés délinquants...

Dans un article du mercredi 4 mars, la Voix du Nord revient sur les motifs de l'interpellation de madame Monique Pouille... Et l'on y entend trop bien la petite musique fielleuse et répugnante que veut nous faire entendre monsieur Eric Besson:

Prélude:

(...), une source proche du dossier affirmait : « D'autres éléments nous font penser qu'il n'y avait pas que des recharges de téléphones portables. On ne place pas des bénévoles en garde à vue sur un abus de pouvoir. »

Thème:

Lundi soir, invité de l'émission Ce soir ou jamais sur France 3, le ministre de l'Immigration a été interrogé sur la garde à vue de Monique Pouille et l'audition d'un autre bénévole de Terre d'errance, le même jour. « Pour qu'une personne puisse être mise en cause par la justice, il faut qu'elle entre dans la filière d'immigration clandestine et qu'elle apporte volontairement son aide à l'entrée ou au séjour illégal, a-t-il répondu. Par exemple en apportant de l'argent au passeur pour le transport. »

Variation:

Face à lui, Vincent Lindon, acteur vedette du film Welcome, s'est fait l'avocat des bénévoles. Il s'est insurgé contre cette loi qui peut sanctionner les particuliers venant en aide aux migrants de 5 ans de prison et 30 000 € d'amende. « Il faudrait préciser "aide à but lucratif" », a proposé l'acteur. « Parfois, par conviction et pas simplement par intérêt lucratif personnel, on peut se mettre hors la loi en entrant dans une filière et c'est ça qu'il faut réprimer », a rétorqué le ministre.

Il vaudrait mieux être sourd que d'entendre la petite musique de monsieur Besson.



PS: Il y a dans le patois du Nord, dans l'accent du Nord une musique infiniment plus agréable à entendre. C'est peut-être le patois de Monique, ou son accent...

Pour l'entendre, vous pouvez lire ce texte que Bertrand Cocq, auteur patoisant, a écrit, parce que "cha soulache": L’pétite file au nom d’tchien.

Vous pourrez en trouver une traduction sur le site de Terre d'Errance.

lundi 9 mars 2009

Sortie scolaire: dix collégiens tabassés en gare Montparnasse

A tous nos concitoyens bien éduqués, ceux à qui on ne la fait pas et qui n'en pensent pas moins, persuadés que l'Education Nationale, mis à part monsieur Darcos, est tenue par une bande de gauchistes, d'anarchistes, de spontanéistes non repentis, il faut donner l'exemple de ces enseignant(e)s méritant(e)s qui se démènent pour organiser des voyages permettant à leurs élèves de découvrir le fin du fin démocratique de notre pays: l'Assemblée Nationale.

C'était, en y ajoutant la Tour Eiffel et le Musée du Louvre, le programme prévu par mesdames Pébarthe et Breteche, enseignantes au collège Jean-Jaurès de Cenon (Gironde), pour la journée du 5 mars, avec leurs élèves de troisième.

Pour avoir vécu des journées de ce type, j'imagine qu'en rejoignant la gare Montparnasse pour prendre le train du retour, les deux organisatrices devaient nourrir le secret espoir de voir leurs ouailles, sur les genoux ou sur les nerfs, c'est selon, s'effondrer dans une bienheureuse somnolence sur les banquettes réservées...

Or quelques centaines de manifestants contre la réforme universitaire s'étaient donné un rendez-vous en cette même gare, après la manifestation du jour (largement "décentrée" en son parcours). Voici quelques images de cette action, dont peu (c'est un euphémisme ironique) de médias ont rendu compte:





Faire intervenir les forces de l'ordre dans une gare parisienne à une heure d'affluence est une décision remarquablement inintelligente, mais je pense que ces ordres sont donnés sans discernement, au risque de n'importe quelle bavure, par des gens qui s'estiment "couverts".

Les C.R.S., une fois dans la place, ont, semble-t-il, tenté d'isoler les manifestants, mais ont fini par perdre quelque peu leurs repères... Eh! oui, un manifestant, ça bouge...

D'où la pagaille matraqueuse qui s'ensuivit.

Nos collégiens et leurs accompagnatrices ont dû se trouver pris dans cette pagaille tourbillonnante plutôt que "coincés entre étudiants et C.R.S.", comme le dit l'article de Sud-Ouest.

Le résultat: dix collégiens matraqués et blessés (certificats médicaux) et une entorse cervicale pour madame Pébarthe.

Je crois que cela s'appelle une bavure et, bien que n'étant pas naturellement un donneur de conseil, j'aimerais bien que madame Alliot-Marie, qui s'effraie si fort de la menace anarcho-autonome, s'inquiète un peu de la menace qu'elle fait peser, avec ses troupes, sur la sécurité de tous les citoyens.

Rouleau anti bavure (existe aussi en bleu nuit).


Je reproduis le communiqué des enseignants et des parents du collège de Cenon:

Les personnels et l'ensemble des parents d'élèves du collège Jean Jaurès de Cenon dénoncent les agressions subies par des élèves d'une classe de troisième et leurs enseignants. Ces faits se sont déroulés ce jeudi 5 mars au retour d'une sortie pédagogique à l'Assemblée Nationale dans le cadre de l'éducation à la citoyenneté. Alors que les élèves attendaient leur train, les CRS ont chargé dans la gare Montparnasse sans discernement les manifestants auxquels nos élèves ont été mêlés. Ils ont alors été traités avec la plus grande violence.

Ils constatent que plus de dix élèves ont été bousculés, frappés, jetés à terre, blessés comme en témoignent les certificats médicaux délivrés sur place.

Ils constatent également que tous les élèves gardent un souvenir terrorisé de cette expérience.

Ils constatent enfin que les enseignantes responsables et encadrant la sortie pédagogique ont été également malmenées au point de se voir délivrer un arrêt de travail.

Ils témoignent aux élèves et à leurs collègues victimes de ces violences policières inacceptables leur totale solidarité.

Ce comportement brutal met gravement en cause toutes les mesures éducatives et citoyennes mises en place par les personnels de l'établissement pour les élèves d'un collège situé par ailleurs en zone d'éducation prioritaire.

C'est pourquoi ils ne sauraient admettre ces violences policières et décident collectivement de déposer plainte pour coups et blessures.

Ils décident d'alerter leurs autorités de tutelles : Inspecteur d'Académie, Recteur, Ministre.

Ils se tournent également vers les élus afin que les responsables soient désignés et poursuivis, pour que de tels comportements ne se produisent plus jamais.

Ce lundi 9 mars l'ensemble du personnel et des parents d'élèves appelle la communauté scolaire à manifester son indignation en participant massivement à un rassemblement au collège de 16h à 17 h.


Post-Scriptum du 10/03:

En rédigeant ce billet, je n'avais pas osé trop ironiser en imaginant que quelqu'un allait bien trouver que la faute incombait aux enseignantes... Je me disais que même monsieur Frédéric-qui-n'en-rate-pas-une, de l'UMP, n'irait pas jusque là...

C'est pourtant ce que vient de faire madame Alliot-Marie, qui s'autorise de la formation d'enseignante jadis reçue pour déclarer, en substance, qu'il était de la responsabilité des enseignants de ne pas exposer leurs élèves dans des lieux où peuvent se tenir des manifestations agitées...

J'ai entendu ses propos en ouverture du journal de 8 h, sur France Inter. Il doit être possible de les réécouter.

Ce que je n'ai pas fait.

dimanche 8 mars 2009

Les papiers d'Asger Jorn

Ainsi donc, la vente Bergé-Saint Laurent a inauguré la peut-être longue série des "ventes du siècle" dans le domaine de l'art...

A moins que l'art ne soit un jour rendu à toutes et à tous...

Mais la description des acheteurs que fait Claude Aguttes, directeur d'une maison d'enchères à Neuilly, me fait douter de cette éventualité:

Une certaine sensibilité artistique est nécessaire, mais la plupart des acheteurs possèdent déjà tellement d'œuvres qu'il leur est impossible de les apprécier toutes à leur juste valeur... Certains achètent des collections entières qu'ils exposent dans des appartements ou des bateaux sur lesquels ils passent trois jours par an. Une telle fortune mène parfois à une boulimie acheteuse, qui ne correspond plus vraiment à la démarche d'un vrai amateur.

Vrai ou faux, mais amateur quand même, je me contente des expositions que parfois les musées mettent en place.

J'ai profité d'un passage à Paris pour aller sur le plateau Beaubourg où le centre Pompidou présente une centaine d'œuvres sur papier signées d'Asger Jorn.

A l'entrée de l'exposition, quelques affiches intemporelles
produites en leur temps par l'atelier des Beaux-Arts...


Il y aurait amplement matière à faire de l'œuvre de Jorn une grande exposition rétrospective qui lui rendrait pleinement justice. Les grandes zinzinstitutions culturelles y penseront peut-être un jour... Ou pas...

Car faire une place à Asger Jorn dans l'institution muséale, c'est prendre le risque d'abandonner les lieux à une explosion de liberté, d'humour et de générosité.

La Fleur du Mal, 1946.

Né au Danemark en 1914, Asger Oluf Jørgensen est arrivé en moto à Paris, en 1937, pour étudier avec Kandinski, mais il s'inscrit à l'Académie Contemporaine de Fernand Léger. Pendant la guerre, il participe à la résistance avec les communistes danois, mais prend rapidement ses distances avec le parti.

Membre de CoBrA et du Mouvement International pour un Bauhaus Imaginiste, il participe en 1957 au congrès fondateur de l'Internationale Situationniste. Il quittera l'I.S. en 1961, tout en restant en bons termes avec Guy-Ernest Debord.

C'est à cette époque qu'il fondera l'Institut Scandinave de Vandalisme Comparé dont le nom m'a toujours fait rêver... Parmi les productions de l'Institut, figure un livre malheureusement absent de ma bibliothèque:

JORN A. & GLOB P. V. 1964. — Signes gravés sur les églises de l’Eure et du Calvados.
Redigeret af Skandinavisk Institut for Sammenlignende Vandalisme, København ; Paris.

Jusqu'à présent mes recherches ont été vaines. Mais je dois reconnaître que je n'ai pas beaucoup cherché...

C'est en 1964 que le Vandale du Jutland reçoit le prix Guggenheim (2500 $), il répond par ce télégramme adressé au président Harry F. Guggenheim:

GO TO HELL BASTARD--STOP--REFUSE PRIZE--STOP--NEVER ASKED FOR IT--STOP--AGAINST ALL DECENCY MIX ARTIST AGAINST HIS WILL IN YOUR PUBLICITY--STOP--I WANT PUBLIC CONFIRMATION NOT TO HAVE PARTICIPATED IN YOUR RIDICULOUS GAME.

(Je suppose que Jorn a rédigé en anglais, alors je le laisse en anglais...)

Le premier mai 1973, Asger Jorn quittait ce monde qu'il avait embelli d'environ 2500 œuvres, peintures, gravures, dessins, céramiques, sculptures, livres, collages, décollages, détournements...

Il en a légué une grande partie au Musée de Silkeborg, dans le Jutland, où il faudra se décider à passer quelques jours si la rétrospective se fait attendre.

Asger Jorn.

samedi 7 mars 2009

Le démon du renoncement

Puisque j'ai déjà affiché avoir abandonné l'art du saxophone, je puis bien encore avouer que beaucoup de mes décisions vitales m'ont été soufflée à l'oreille intérieure, que j'ai particulièrement sensible, par ce petit démon familier que l'on peut nommer, à la suite de Jacques Roubaud*, grand spécialiste ès démonologie familière, le démon du renoncement.

La petite musique aquoiboniste de ce peu sympathique personnage, passablement polymorphe et durablement pervers, m'accompagne depuis tant d'années que je ne saurais dater l'époque de notre première rencontre, qui est aussi celle de ces premiers méfaits. En revanche, j'ai gardé un souvenir assez précis de notre dernière grande dispute, et de sa dernière grande victoire. Heureusement passagère.

Non content de m'avoir suggéré, en prenant les traits et les mots de l'ange de la lucidité, qu'il était de peu d'importance d'être ceci ou cela, il s'était attaqué à la tâche plus ambitieuse de me convaincre de l'inanité d'être: pourquoi faudrait-il être plutôt que n'être pas ?

Après quelques errances et errements, je finis par prendre l'habitude de m'effondrer dans un accueillant fauteuil, dont les coussins effondrés avaient probablement déjà accueilli des centaines de fessiers effondrés de déprimés authentiques... En face de moi se tenaient, allongés en travers de son fauteuil attitré, monsieur J. S. et ses quatre-vingt-dix kilogrammes de neutralité bienveillante, d'écoute attentive et de délicatesse.

Je sais que je dois à ces conversations l'idée de tenir un blogue... mais je ne saurais dire précisément d'où est venue l'impulsion et comment je m'y décidai, car J. S. ne me donna jamais de ces insupportables "conseils de vie" que certain(e)s de ses confrères et sœurs se croient autorisé(e)s à dispenser.

Deux semaines après avoir commencé pour de vrai à bibliothèquer dans l'escalier, je devais le revoir.

J'appris que son "chien de cœur" avait renoncé à l'accompagner plus avant.

On comprendra peut-être un peu pourquoi je me pose cette question stupide mais lucide: A quoi bon renoncer ?

Photographie de Sophie Ristelhueber, extraite de sa série WB**.


Je doute que monsieur Sarkozy prête sa bonne oreille à un quelconque démon du renoncement. Et c'est bien dommage.

Faut-il croire au recul dont le Canard Enchaîné faisait état dans son édition du 4 mars:

"Je ne veux plus voir les enseignants, les chercheurs et les étudiants dans la rue ! a-t-il écumé. Fini le projet de décret (sur les enseignants-chercheurs). Fini aussi la suppression des IUFM (Instituts universitaires de formation des maîtres). Vous me réglez tout ça. Vous vous couchez. Je m'en fous de ce que racontent les cons du ministère ! S'il le faut, vous n'avez qu'à faire rédiger les textes par les syndicats, mais qu'on passe à autre chose ! On a bien assez de problèmes comme ça. De toute façon, ce n'étaient que des projets de merde."

La patte du volatile.

J'ai depuis longtemps perdu la foi dans les informations du Canard... et celles-ci ne se confirment guère, malgré les nouvelles de "compromis" boiteux, et sans "sortie de crise", sur le statut des enseignants-chercheurs.

Car monsieur Darcos, lui, campe sur ses positions: pas question de renoncer à la réforme sur la formation des maîtres !

Face à lui, des actions diverses qui ne semblent pas prendre non plus la voie du renoncement.

Ainsi, ces courageux "symbolistes" qui s'échinent à lancer une occupation de la Sorbonne. Voici quelques images du blocage du 4 mars. On pourra y étudier de près le maniement du tonfa en style libre:




Vendredi matin, c'est le quartier tout entier qui était comme occupé par une soldatesque à l'impressionnante masse musculaire.

Place de la Sorbonne, place piétonne, vendredi 6 mars.


* Voir, par exemple, La Dissolution, aux éditions Nous.

** "En novembre 2003, puis de février à mars 2004, Sophie Ristelhueber a effectué deux séjours en Cisjordanie (West Bank/WB) et a photographié les routes coupées comme autant de ruptures, d’obstacles qui symbolisent la séparation entre les hommes. (...)

L’acronyme WB se veut le logo d’un lieu qui n’existe pas, c’est le titre choisi par l’auteur pour cet ouvrage qui livre une puissante métaphore de la tragédie de cette région. Ni militante, ni photo-reporteur, Sophie Ristelhueber est une artiste qui nous donne à voir une terre déchirée par les hommes."
(Extrait de la présentation du livre WB,Thames & Hudson ed.)