jeudi 14 octobre 2010

Tarnac et Tarnac

Monsieur Richard Millet, écrivain pour qui, nous dit-on sur sa notice ouiquipédia, le plateau de Millevache est ce qu'était le comté de Yoknapatawpha pour Faulkner, vient de publier un récit intitulé sobrement Tarnac. Son éditeur (Gallimard, L'arpenteur, 2010) livre l'argument de ces 88 pages:

Sous le nom de Tarnac, le village de son père, dans le haut Limousin, un futur comptable devient un expert en matière d'art, à quoi il ne connaît rien mais que son assiduité maladive aux vernissages rend plausible. Il devient célèbre. Il existe sans exister. Il aime la boisson, l'amour et, plus que tout, la netteté des chiffres.

Il est probable qu'en choisissant ce village, notre auteur ait voulu nous rappeler qu'il se souciait fort peu des contingences événementielles de cette époque où la "maudissure" l'a condamné à vivre.

On peut cependant se réjouir en pensant que la cellule de veille littéraire que monsieur Alain Bauer a dû mettre en place au ministère de l'Intérieur, ou dans tout autre lieu plus ou moins ombragé, a pu, à cette occasion, accéder à l'œuvre de cet "héritier de la grande prose française «de Bossuet à Claude Simon»". Cela a dû les changer des notes de service et des brûlots de l'ultra-gauche. (*)

Bonne Fontaine St-Georges, à Tarnac.

Il y a parmi nous des gens pour qui le nom de Tarnac évoque d'abord une affaire symptomatique des errements récents d'un pouvoir aux rêves autoritaires. Ceux-là pourront s'abreuver à d'autres sources que celles de cette littérature. Cela ne manque pas, et les bibliothèques devraient continuer à s'étoffer... Car l'étude de cette affaire ne fait que commencer.

Ainsi, le lundi 18 octobre, à l'Assemblée Nationale, se tiendra un colloque intitulé Lois anti-terroristes 25 ans d'exception / Tarnac, un révélateur du nouvel ordre sécuritaire. En voici la "note de positionnement":

L'affaire dite de Tarnac a fonctionné comme un révélateur du nouvel ordre sécuritaire : au nom de la lutte antiterroriste, l'Etat s'affranchit de principes élémentaires du droit et des zones grises apparaissent au cœur même des institutions régaliennes, dans la justice, dans la police. Des « affaires » sont instrumentalisées comme faire-valoir d'une politique aux objectifs inavoués. Cette construction d'une « terrorisation démocratique » , pour reprendre l'expression d'un essayiste, s'appuie sur un arsenal législatif mis en place progressivement depuis 25 ans. Les attentats du 11 septembre lui ont donné une nouvelle légitimité avec comme matrice le « Patriot Act » qui autorisait les autorités américaines à appliquer sur leur territoire la notion de guerre préventive contre le terrorisme. Les États européens ont suivi peu ou prou ce modèle adoptant des lois successives en se libérant des contraintes de leur propre ordre juridique traditionnel et démocratique.

Le cas de Tarnac a montré comment en utilisant la dramatisation de situations n'ayant pas de liens évidents, la stigmatisation d'une mouvance créée de toute pièce pour l'occasion « la mouvance anarcho-autonome » en disqualifiant les acteurs de cette prétendue mouvance, en multipliant les intimidations, en exigeant des autorités policières et judiciaires une culture du résultat , on pouvait criminaliser durablement non seulement des hommes et des femmes engagés mais qui plus est leur pensée même. Nous sommes tous concernés par ce glissement progressif, sémantique, législatif, policier qui est en train de mettre en place une société de surveillance généralisée. Si la société doit évidemment répondre à la question terroriste, elle ne doit en aucun cas permettre que les outils dont elle se dote ne s'affranchissent des valeurs qui constituent les fondements de la démocratie. Lorsque l'exception devient la règle, la frontière devient ténue entre un régime démocratique et un régime autoritaire. Lorsque l'on vit dans une période de crise globale, le pouvoir, à la recherche de boucs - émissaires, a tendance à utiliser les procédures d'exception pour stigmatiser et condamner médiatiquement et socialement des groupes d'individus.


À la lumière de ce qui s'est passé dans l'affaire de Tarnac, le colloque à l'Assemblée nationale co-organisé deux ans après les faits, par des parlementaires de plusieurs sensibilités, permettra avec des intellectuels, des juristes, des grands témoins, des élus, des avocats, de faire un état des lieux, de recontextualiser l' « affaire » en la replaçant dans l'histoire des lois d'exception, et enfin d'éclairer des pistes pour que nous ne connaissions plus de telles dérives.


Tous les détails sur le programme et les inscriptions sont sur cette page du site Fragments du visible.

Cliquer pour accéder à la page d'accueil du site.



(*) Incise digressive déguisée en note de bas de page:

J'espère que monsieur Alain Bauer a fait étudier de près par sa cellule de veille le très curieux petit ouvrage de Mathias Énard, illustré par Pierre Marquès, paru aux éditions Verticales en 2007 et intitulé Bréviaire des artificiers. Le sous-titre de ce livre aurait dû alerter les services de la lutte anti-terroriste:

manuel de terrorisme à l’usage des débutants
indiquant les conditions de temps et d’argent
pour y parvenir, les études à suivre, les examens
à subir, les aptitudes et les facultés nécessaires pour
réussir, les moyens d’établissement, les chances
d’avancement et de succès dans cette profession,
le tout illustré de planches et de figures, enrichi
d’exemples et d’interludes divertissants, propres
à délasser l’âme dans l’étude.

La duplicité des auteurs allait jusqu'à les inciter "à décliner toute responsabilité quant aux conséquences esthétiques, politiques ou digestives liées à la mise en pratique des conseils ici recueillis", à préciser que "toute ressemblance avec des personnes présentes ou à venir serait certes surprenante, mais pas impossible" et à réserver les droits de leur ouvrage, "y compris pour l'URSS".

Cet utile bréviaire vient d'être réédité dans la collection folio/Gallimard. Bonne occasion de se pencher sur un texte alerte, intelligent et rigolard, joliment accompagné d'illustrations à l'académisme décalé.

Dessin de Pierre Marquès.


6 commentaires:

Flo Py a dit…

Pour les boulets (comme moi) qui se réveilleraient aujourd'hui pour le colloque de lundi : c'est trop tard. "Le nombre de places disponibles à l'Assemblée Nationale est atteint."
Grrrr !

Guy M. a dit…

Cela veut dire que le colloque sera suivi...

Et qu'on nous racontera.

pièce détachée a dit…

L'extrait du Bréviaire des artificiers présenté sur le site de Verticales est succulent.

Et en plus, en Folio : (presque) gratuit, même pour les pauvres.

Rha merci, Guy !

Guy M. a dit…

Ah oui, ça donne envie...

Le livre étant peu épais, c'est quasiment donné.

Akim Bey a dit…

Deja on nous rapporte ce qui s'est dit en audio sur le site du comite de soutien Ile de France des inculpes de Tarnac

Guy M. a dit…

Merci pour cette précision.