mercredi 6 octobre 2010

L'homme en pyjama sous contrainte

Le début d'un article, daté du 25 février 2009 et publié sur le site du collectif des 39 contre la nuit sécuritaire, a réveillé en moi un très ancien souvenir presque oublié:

Jadis, les habitants dans le voisinage d’un établissement psychiatrique n’étaient pas surpris de voir, de temps en temps, un pyjama poursuivi par deux blouses blanches… Un pensionnaire prenait l’air… Le personnel faisait un peu de sport… Scènes de la vie (presque) quotidienne.

(Ma mémoire est incapable de restituer le lieu et la date de cette scène, mais je suppose que je devais être très jeune. Ce fut ma première rencontre avec la folie, et j'ai dû, pendant quelques années peut-être, m'en faire l'image d'un homme en pyjama faisant demi-tour et s'en retournant entre deux infirmiers en blouse blanche...)

Comme le dit cet article, Chasse aux fous nécessairement dangereux, "les temps ont changé", et pas seulement parce que le personnel n'est plus en nombre suffisant pour pouvoir faire du sport pendant les heures de service, mais aussi parce que la folie est devenue un enjeu de sécurité publique, bien commode à manipuler médiatiquement - l'article cité en donne un bel exemple...

Quelques faits divers bien exploités suffiront, pour un pouvoir obsédé de sécurité, à montrer que l'homme en pyjama est possiblement dangereux, puis qu'il est (possiblement) dangereux, et enfin qu'il est dangereux. Et que cela n'est pas supportable...

A la mi-novembre 2008, au lendemain de la mort, à Grenoble, d'un étudiant de 26 ans, agressé au couteau par "un déséquilibré" de 56 ans, "échappé d'un hôpital psychiatrique", monsieur Nicolas Sarkozy demandait au gouvernement de préparer une réforme du droit de la psychiatrie. Dans le même temps, les médias multipliaient les articles, témoignages, entrevues et tribunes sur le sujet. Un coup de filet à grosses mailles dans l'océanique internet m'a permis de ramener un assez grand nombre de textes publiés, ici et là, à cette époque. Je n'ai pas tout dépouillé, mais j'ai pu constater que, l'auteur du coup de couteau étant supposé souffrir de schizophrénie, cette affection mentale avait la vedette. Outre l'avis éclairé des spécialistes, on trouve des témoignages de familles de malades, et aussi d'une nouvelle variété de victimes, la "victime d'un schizophrène". Curieusement, je n'ai pas trouvé, faute peut-être d'avoir bien cherché, de témoignage d'une personne atteinte de schizophrénie... En somme, tout le monde est en grande souffrance - ce qui est vrai-, mais apparemment pas les malades eux-mêmes - ce qui est pourtant vrai aussi.

N'a-t-il pas fière allure, ce "furieux" ?
Et la camisole lui va si bien.


Sans tarder, à son habitude, monsieur Nicolas Sarkozy devait prononcer un discours programmatique. Ce fut le 2 décembre 2008, au cours d'une visite à l'EPS (Établissement Public de Santé) Érasme d'Antony. On peut se convaincre, à lire le texte de cette allocution, ou à la regarder la vidéo, que le président n'a pas mis longtemps à édifier un vaste plan de réforme en forme de cathédrale sécuritaire visant à "améliorer la surveillance des patients susceptibles de représenter un danger pour autrui". Il le détaillait déjà sa furieuse conviction accoutumée.

Il aura fallu attendre le début du mois de mai 2010 pour voir apparaître, en Conseil des Ministres, ce projet de loi censé réformer la loi du 27 juin 1990, "relative aux droits et à la protection des personnes hospitalisées en raison de troubles mentaux et à leur conditions d'hospitalisation". On nous annonçait une discussion pour l'automne; mais comme le calendrier parlementaire est un peu retardé par l'examen de la loi "Besson", j'ignore si cela sera maintenu.

Dans ce nouveau texte, on peut relever trois nouveautés:

1) L'instauration d'une hospitalisation complète initiale de 72 heures au plus, permettant à l'équipe médicale de définir la modalité des soins proposés, ou imposés. Cette période d'observation a, bien sûr, reçu, chez les opposants à la loi, le gentil surnom de "garde à vue psychiatrique", et il faut bien reconnaître que ça y ressemble fortement.

2) La possibilité d'admettre un présumé malade dans un service de psychiatrie à la demande d'un tiers, en se fondant sur un seul certificat médical initial circonstancié (et non plus deux). L'autorisation de sortie, elle, devra être validée par un collège de trois soignants.

3) Enfin, la possibilité d'imposer des soins à un patient suivi en ville, avec l'obligation de consultations régulières dans un établissement de santé. Ces "soins ambulatoires sous contraintes " sont évidemment mis en place pour pallier le manque de place dans les unités spécialisées. Cette dernière modalité ne saurait être effective - seulement effective -, qu'en lui adjoignant des moyens de vérifications, de contrôle et de surveillance, sur lesquels je n'ai pas trouvé de détails.

Il semble bien que nous soyons là en face d'une de ces lois que, dans ma lointaine jeunesse, on nommait "lois scélérates" et qu'il est bon ton de qualifier désormais de "liberticide". Mais peu importe, où une telle loi s'installe, la liberté tarde à repousser...

Ce serait folie que de ne pas s'y opposer.

On peut le faire notamment en rejoignant la liste des signataires de l'appel contre les soins sécuritaires "Mais c'est un homme...", qui a déjà été relayé par ma voisine Flo Py, de retour sur sa Place assise non numérotée.

La Nuit Sécuritaire, site du collectif des 39, dont l'appel initial a reçu près de 30000 signatures depuis le 15 décembre 2008, se veut un "point de rendez-vous de tous ceux qui souhaitent contribuer à la promotion de la sante mentale, et refuser les projets sécuritaires qui font du malade une personne qu’il faut enfermer".

Inutile de préciser que la fréquentation de ces pages est tout à fait recommandable, mais que personne ne vous y contraint.

Même si vous croyez ne pas l'être,
vous pouvez toujours cliquer pour accéder au site.

6 commentaires:

Chomp' a dit…

Dans un de ses documents, "Nuit Sécuritaire" rappelle que les psychotiques, à population égale, sont statistiquement beaucoup moins souvent meurtriers que les gens réputés sains d'esprit, mais que par contre, ils sont bien plus souvent en positon de victimes (le plus souvent : mauvais traitements, spoliation de leurs biens, via des tutelles parfois véreuses, etc).
C'est exactement la définition de la loi scélérate, encore une, on ne voit plus que ça.
J'ai été longtemps (des décennies) tenu pour psychotique par l'institution psychiatrique, j'en ai à peu près émergé par la confiance qu'on a bien voulu m'accorder.
Ce dont je peux témoigner, c'est qu'au fil des années, à raison de deux ou trois séjours de quelques semaines par an en psychiatrie, j'ai vraiment vu une évolution, dès avant Sarko, d'un soin orienté patient (pour résumer) vers une garderie de plus en plus indifférente, méprisante et coercitive.
Les patients en prennent plein la gueule, mais les familles et les proches aussi.
Aujourd'hui, depuis déjà quelques années, je peux éviter ces hospitalisations, mais je sais qu'elles vont de plus en plus vers une sorte de goulaguisation.
C'est insidieux, mais l'administratif et le policier ont clairement pris le pas sur le médical, et surtout sur l'humain.
On soignait FORCEMENT mal, faute d'une philosophie vraiment structurée sur la différence mentale parfois si difficile à appréhender, surtout dans le contexte occidental, mais désormais, on gère, on gère un bétail encombrant.
La putasserie populiste du chef de l'état s'en accomode, comme pour n'importe quel type de marginalité -Rroms, SDF, sans-pap ...- prompte à offrir des patures faciles et distrayantes à la pensée de chiotte qui fait désormais doxa ...

Guy M. a dit…

Tu confirmes ce que j'avais pu constater, de manière assez informelle, au cours de conversations avec des "soignants", de plus en plus ligotés par les tâches administratives.

"Gérer" les populations encombrantes, c'est la "modernité", mais quelle régression !

jean a dit…

Vous trouverez sur le site de serpsy.org des témoignages d'anciens ou actuels patients, de familles, de soignants, de travailleurs sociaux, bref c'est une association qui cherche à créer du lien entre tous et les mettre ensemble au travail pour imaginer une société bien traitante, c'est politiquement "incorrect".
Amicalement, J Vignes

Guy M. a dit…

Merci pour cette adresse.

Le politiquement "incorrect" est toujours le bienvenu.

nicocerise a dit…

Nicolas Sarkozy a toujours aimé cette vision carcérale de la société "Surveiller et punir" pour lui c'est la seule et vrai politique il ne peut comprendre ceux qui émettent ne serais-ce que des nuances à ce grand projet social.

Guy M. a dit…

Cet homme-là fera dans la nuance quand j'aurai été élu pape.