mercredi 11 avril 2012

Fermeture momentanément définitive

... ou définitivement momentanée, allez savoir.

Mais pour l'instant, c'est comme ça.

PS : L'image a été empruntée à la galerie de Grand'Pa, où il est possible de l'admirer en haute définition.

dimanche 8 avril 2012

Faciès au profil potentiellement similaire

En bonne déontologie journalistique, il serait souhaitable que les correctifs, voire les démentis, soient publiés à la même place, en même taille de caractères et sous la même signature que l'initiale fausse (bonne ou mauvaise) nouvelle...

On sait que c'est bien loin d'être le cas.

Monsieur Christophe Cornevin, qui est, avec son confrère monsieur Jean-Marc Leclerc, l'un des journalistes du Figaro accrédités auprès du ministère de l'Intérieur, annonçait en fanfare, le 4 avril, une "vaste opération anti-islamiste", avec dix interpellations. Il précisait, comme probablement on lui avait demandé de le faire, que cette "opération (...) n'a[vait] pas de lien direct avec l’affaire Mohamed Merah", mais il tenait à ajouter, comme probablement on lui avait demandé de faire :

Les dix djihadistes présumés interpellés ce matin par le Raid et la Direction centrale du renseignement intérieur pourraient juste présenter un "profil potentiellement similaire" avec le tueur au scooter. 

Et :

Selon une source policière, l’un des objectifs de l’opération est de "purger des dossiers de salafistes soupçonnés de graviter dans la mouvance radicale" et de "neutraliser d’éventuels passages à l’acte".

A la mi-journée, le même Christophe Cornevin co-signait avec Jean-Marc Leclerc un article un peu plus détaillé. On y présentait "les dix suspects" comme des  "djihadistes présumés et n'agissant pas en réseau, s'étant déjà rendus dans des camps d'entraînement en zone paskistano-afghane ou s'apprêtant à emprunter des filières pour rejoindre des zones tribales où sont implantées des structures d'al-Qaida".

Et puis, il y avait une photo...


La photo, non créditée, datait d'une autre "opération".
Pas grave, c'était juste pour meubler, et rassurer les lecteurs.

Inutile de chercher sous l'une des deux grandes signatures du Figaro l'information, pourtant essentielle, de la remise en liberté de tous les "suspects", "djihadistes présumés", au "profil" si opportunément "potentiellement similaire" à celui du "tueur au scooter". Une dépêche de l'AFP a dû sembler suffisante à nos deux professionnels...

Et c'est par un simple copicollage de l'AFP dans le FlashActu du quotidien qu'on peut apprendre que maître Thierry Sagardoytho, qui défend deux frères arrêtés mercredi et gardés à vue pendant 37 heures, avait l'intention de demander réparation au civil. Ce qui donne, dans le style inimitable de l'agence :

"Jetés en pâture à l'opinion publique", ils "ont été victimes d'une opération de communication judiciaire qui consiste à vendre la chasse aux islamistes à quinze jours des élections présidentielles", a-t-il encore tempêté, dénonçant une garde à vue "digne d'un western".

Le tempétueux avocat est allé jusqu'à dénoncer une "bavure"... 

Contrôle d'une voiture au profil potentiellement similaire à celui d'un scooter.
(Photo : Gérard Julien / AFP.)

Sans trop de précautions, la République des Pyrénées a annoncé, mercredi matin que "deux frères, âgés de 23 et 28 ans", avaient été interpellés au domicile de leurs parents, à Pau, au cours d'une "opération dans les milieux islamistes radicaux". Avec beaucoup de tact et de discrétion, la rédaction avait choisi d'illustrer cette brève par un cliché représentant une rue garnie de petits immeubles, avec, au premier plan à gauche, bien lisible, la plaque indiquant le nom de cette voie...

Le lendemain, un article d'Evelyne Lahana revenait sur cette information. Il était devenu inutile d'ajouter du floutage : la rue était bien identifiée, située dans "un petit quartier tranquille situé à proximité de la mosquée", où "tout le monde se connaît". Donc, tout le monde aura pu reconnaître Farid et Saad, désignés nommément, et leur père, et leur mère, et leur sœur...

En bonne professionnelle, la journaliste n’omet pas de signaler que Farid, le plus jeune, était "était connu des services de police pour une condamnation, en décembre 2007, par le tribunal de grande instance de Pau pour des faits de recel, dégradation, violences sur personne dépositaire de l'autorité publique, outrage et port d'arme de 6e catégorie". Mais elle n'omet pas non plus de dire que "depuis, il n'avait plus jamais fait parler de lui" et que "le casier judiciaire de son frère aîné, qui exerce les fonctions de conseiller chez Pôle Emploi, ne porte aucune mention".

Un article ultérieur, mis en ligne à la mi-journée, donne davantage la parole au père des deux frères. Il raconte l'intervention des hommes du GIPN et des policiers de la DCRI. Une photo le montre devant la porte bleue de sa maison, la serrure démantibulée et rafistolée. On le regarde, et l'on sait que, si on lui avait demandé, il aurait ouvert...

Pour lui, "la seule explication à cette interpellation ne peut être que les voyages effectués par ses garçons d’octobre 2011 à janvier 2012 : « Mes gosses sont partis en Inde, Malaisie, Thaïlande, Birmanie, Vietnam et Cambodge. Ils ont travaillé pour payer leur voyage. Mais ils ne sont jamais allés en Afghanistan »".

Dans Sud-Ouest, un article de David Brian, posté le même jour,donne le point de vue des voisins :

Ces gamins, je les ai vus grandir. Ce qui leur arrive me révolte. C'est une honte pour la France, qui les stigmatise simplement parce qu'ils sont musulmans. Saad est un garçon gentil, très travailleur et croyant. Il est pieux, mais c'est tout sauf un extrémiste. Il a vu son petit frère prendre une mauvaise pente, faire des bêtises, fumer des joints. Il a décidé de réagir. Pour le remettre sur le droit chemin, il a eu l'idée de partir en voyage avec lui, pour lui faire voir du pays, qu'il grandisse et sorte de ses mauvaises fréquentations. Il a pris un congé sans solde et ils sont partis tous les deux en Asie. Ils ont fait la Thaïlande, le Vietnam, l'Inde, etc. Et c'est ça qu'on leur reproche aujourd'hui ! L’État est en train de foutre leur vie en l'air pour rien. C'est scandaleux !

Des copains :

« Et dire que j'ai failli partir en voyage avec eux. Un peu plus, je me retrouvais à manger dans la gamelle moi aussi », confie, consterné, un jeune garçon. « Saad, c'est le genre de personne qui se bouge pour les autres. Qui dit aux jeunes d'aller bosser quand il les voit glander. Il en a d'ailleurs aidé beaucoup à décrocher un entretien pour du boulot », insiste un autre. « En fait, ils ont pris le meilleur d'entre nous », enchaîne l'un de ses copains.

On peut penser que, si tout cela est vrai, les deux voyageurs pourront garder la tête haute dans le quartier.

Mais ailleurs ?

L'ainé a repris son travail à Pôle Emploi, mais le cadet, qui avait commencé un boulot d'intérim à Oloron, l'a bien sûr perdu. Il s'est rendu à l'agence où il avait obtenu une mission :

« Ça s'est bien passé, mais j'ai quand même senti un peu de suspicion. J'ai dû m'expliquer. On m'a dit "on vous rappellera"... »

Bientôt peut-être lui dira-t-on qu'il n'a pas le profil...


vendredi 6 avril 2012

Des provisions pour un mois, et Mozart.

Voilà sans doute ce qu'il faudrait pouvoir faire, avec des provisions (de lecture) pour un bon mois, et de la musique : une virée dans les collines du Ngong.

Genre.



Out of Africa, film de Sydney Pollack qui a été, en français, pour qu'on comprenne bien, sous-titré Souvenirs d'Afrique, est une adaptation très partielle de La Ferme africaine, de Karen Blixen - toujours disponible en folio/Gallimard -, qui apprend aux jeunes générations qu'au temps des gramophones dans la savane, les amoureux avaient besoin de flinguer du gros avant de passer à l'acte.

A part cela, depuis que je l'ai vu, de bien belles images façon National Geographic viennent interférer avec l'écoute du concerto pour clarinette et orchestre, K. 622, de Mozart.

Comme si j'avais besoin de cette nostalgie-là en plus !

Si la romance de Pollack a popularisé le Queuchelle Six-Deux-Deux, c'est un autre film, beaucoup moins populaire, qui l'éclaire le mieux. Il s'agit du documentaire Le concerto de Mozart, tourné par Jean-Louis Comolli, avec la complicité de Francis Marmande, et sorti en 1997. On y voit Michel Portal travailler avec sept jeunes musiciens sur ce fameux K. 622. Le montage de ces séances, à mi chemin entre master class et répétitions,  finit par dessiner la méditation d'un grand interprète aux prises avec la mystérieuse beauté  d'une musique qui toujours le dépassera.



Le film est disponible dans le coffret de 2 DVD, Le Cinéma de Jean-Louis Comolli,

Fervent mozartien, Michel Portal est aussi un improvisateur généreux. Il termine ces jours-ci une série de concerts, en prélude au festival Europa Jazz, que les organisateurs ont cru bon de baptiser "acoustic tour". Cette tournée l'a mené, le 3 avril, à l'Espace Ronsard, au Lude, Centre culturel de Monjean-sur-Loire, qui se trouve dans la Sarthe, où il avait pour complices Bernard Lubat. Arte Live Web a eu la bonne idée d'en poster la vidéo (*), qui restera en ligne pendant encore 181 jours et 8 heures.



Michel Portal (clarinettes, saxophones, bandonéon), Bernard Lubat (batterie, piano, voix, jouets).
(Samedi soir, ce sont les heureux spectateurs de Dompierre, dans l'Orne, 
qui pourront les voir à la Salle Normande.)


(*) Pour n'oublier personne :
Réalisateur : Stéphane Sinde
Cadreurs : Jérémie Clément, Patrick Berthou, Célidja Pornon
Son : Nicolas Titeux
Production : Armor TV, Mezzo et Oléo Film.





mercredi 4 avril 2012

Bonne qu'à ça

Devant un tel titre - Vrouz, qui n'est qu'un condensé du nom de l'auteure Valérie Rouzeau mais sonne comme un départ sur les chapeaux de roues -, je ne me suis senti conforté dans mes mauvaises habitudes de liseur de poésie.

C'est-à-dire que, découvrant un nouveau livre, il me faut le lire une première fois à toute vitesse, et si possible d'une seule traite. Histoire de voir d'abord si cela chante ou pas. Une deuxième lecture, plus nonchalante, me permet d'entendre si en chantant cela me dit quelque chose. Ensuite la (re)lecture picore ici ou là, cherche à retrouver une page mais s'égare en maraudes... cela peut durer longtemps, et le livre finit par se faire à ma main, mon œil et mon oreille...

Je sais que les recueils de Valérie Rouzeau supportent bien ce genre de traitement.


Celui-là aussi bien que les autres.

Vrouz rassemble 151 sonnets qui sont autant de brèches poétiques creusées dans la prose quotidienne du monde.

Comme dans ce sonnet 11, où s'entend l'effet du gynéco, ou l'écho du gynécée :


J'ai rêvé que mentais sur mon tour de poitrine 
En disant comme avant mais avant quoi au fait 
Bien bien installez-vous sur mon tapis volant 
Glousse la gynécologue dans la réalité 
Robert et puis Robert ça sonne un peu Dupont 
Beaucoup Dupont Dupond mais pas si rigolo 
Parce que le cœur battu en a sur lui trop gros 
Et je recycle ici l'expression d'un poteau 
Belles athlètes aux maillots de couleurs vives battantes 
Avec un numéro gagnant à votre buste 
Salut à vous toujours lancées toujours partantes 
Réveillée merle et zut il faut encore aller 
Chercher une ordonnance bonnet blanc blanc bonnet 
ABC la culotte pieds dans les étriers.

Ou dans ces "autoportraits sonnés" :


Bonne qu'à ça ou rien 
Je ne sais pas nager pas danser pas conduire 
De voiture même petite 
 Pas coudre pas compter pas me battre pas baiser 
Je ne sais pas non plus manger ni cuisiner 
(Vais me faire cuire un œuf) 
Quant à boire c'est déboires 
Mourir impossible présentement 
Incapable de jouer ni flûte ni violon dingue 
De me coiffer pétard de revendre la mèche 
De converser longtemps 
De poireauter beaucoup d'attendre un seul enfant 
Pas fichue d'interrompre la rumeur qui se prend 
Dans mes feuilles de saison.
(Sonnet 1)


Non je ne reviens pas vers vous je viens c'est tout 
 Je ne vous dirai rien autour d'un verre à pied 
Ne suis pas très causante encore moins conviviale 
Quand vos paroles sont tellement toujours les mêmes 
Interchangeables et creuses formules des tics en toc 
Vive les chiens éperdus les chats égratignés 
Les âmes errantes les fantômes distingués 
Le sourire à l'envers de la lune dans ma tasse 
J'ai l'amour spontané de mon prochain sauf quand 
Mon prochain s'intéresse de trop près à mon goût 
À ma personne gentille et froide et solitaire 
Alors là je m'éloigne à grandes enjambées 
Du buffet dînatoire où j'étais conviviée 
Et je rentre chez moi savourer mon congé.
(Sonnet 146)


Le Matricule des Anges de mars 2012 
consacre son dossier à Valérie Rouzeau.
(Et - c'est exceptionnel dans le Matricule -
le photographe n'a pu lui donner un air sinistre...)


dimanche 1 avril 2012

Le biniou tordu

Incapable, malgré des années d'étude, d'articuler proprement trois notes sur un instrument aussi simplet que le saxophone alto, j'éprouve la plus béate admiration pour les musicien(ne)s qui arrivent à maîtriser un biniou aussi tordu que la clarinette basse.

J'ai donc beaucoup d'estime pour mes chers compatriotes Michel Portal et Louis Sclavis, qui me semblent actuellement en être les meilleurs spécialistes.

Ce très court cocorico ne me fait pas oublier que c'est à Eric Dolphy que l'on doit d'avoir fait sortir la clarinette basse des fosses d'orchestre, où sa sonorité boisée ajoutait une belle profondeur à la section des anches. Avec lui, le biniou tordu de fabrication composite, est devenu instrument soliste sur la scène du jazz :




God Bless the Child, Billie Holiday et Arthur Herzog Jr., 1939.
Solo d’Eric Dolphy enregistré à Berlin en août 1961.

Si ce solo permet à Dolphy de déployer la variété des timbres de la clarinette basse, c'est peut-être dans son dialogue burlesque et virtuose avec Charles Mingus sur What Love ? - qui figure sur l'indispensable Charles Mingus Presents Charles Mingus, de 1960 - qu'il fait la preuve des qualités expressives de l'instrument. Ce titre, qui suit la grille d'accords du What Is This Thing Called Love ? de Cole Porter, se retrouve également sur l'enregistrement du concert donné par Mingus à Antibes en juillet 1960. L'échange entre les deux solistes y est toujours aussi tonique, inventif et drôle, mais, s'il a été filmé, les sites de strimigne l'ignorent...

Sur la pochette du 33 tours Musidisc,
une photographie de J. P. Leloir.

On a dit que cette conversation animée transcrivait musicalement les discussions réelles entre les deux musiciens autour du projet qu'avait Dolphy de quitter le groupe de Mingus. C'est peut-être seulement une de ces légendes qui ne déparent pas vraiment l'histoire du jazz, car il y en a de plus tragiques...

De cette histoire du jazz, Eric Dolphy a été un acteur essentiel, en compagnie de divers grands noms. Membre, depuis 1959, du Workshop de Charles Mingus, il fait partie, à la clarinette basse, du double quartet d'Ornette Coleman qui enregistre, en 196o, l'historique Free Jazz. L'année suivante, il se joint à la formation de John Coltrane, où on l'entend au saxophone alto, à la clarinette basse et à la flûte. De nombreux disques de cette période témoignent de cette collaboration, marquée par la série des concerts donnés en 1961 au Village Vanguard et en 1962 dans quelques capitales européennes.

Cela n'empêche pas Dolphy, au cours de cette période, d'enregistrer et de se produire avec ses propres formations. Il est alors en pleine possession de ses moyens, et souvent entouré d'excellents musiciens, mais on a parfois l'impression qu'il lui manque, de la part ceux-ci, une certaine stimulation.

A se demander, en comparant ses diverses prestations, si la formation idéale pour lui n'était pas ce Workshop de Charles Mingus dont il ne s'éloignait que pour y revenir.

En 1964, il entreprend une tournée en Europe avec le groupe de Mingus. Il était entendu qu'il se séparerait de l'orchestre en fin de parcours pour rester en Europe.

(Il devait y rester définitivement : à trente-six ans, il mourait à Berlin, des suites d'une crise de coma diabétique - bien ou mal diagnostiquée et soignée, on en discute...)

Beaucoup de ces concerts ont été enregistrés et gravés. Celui d'Oslo a été filmé, et on peut le trouver intégré dans un billet sur Mingus.

Le 19 avril 1964, en Belgique, Mingus et ses musiciens étaient filmés en studio. Ils interprètent So Long Eric, Peggy's Blue Skylight et Meditations On Integration. Les deux premiers titres permettent d'entendre la sonorité incisive et le phrasé vertigineux de Dolphy au saxophone alto ; dans le dernier, qui démarre à 11.10, Dolphy joue de la flûte et prend un éloquent, et convaincant, solo à la clarinette basse :




Charles Mingus, contrebasse, Jaki Byard, piano,
Eric Dolphy, saxophone alto, flûte et clarinette basse,
Clifford Jordan, saxophone ténor, et Dannie Richmond, batterie.

vendredi 30 mars 2012

Un collectionneur sensible et enthousiaste

Un jour, c'est sûr, je reviendrai à Fontaine-de-Vaucluse.

J'y suis allé pour la première fois il y a une bonne quinzaine d'années, lors d'un séjour vacancier - mais "hors saison", comme on dit - passé dans les parages de René Char.

Le ciel du printemps était translucide, et j'avais dans la tête, en désordre, des vers de la Chanson pour Yvonne (*) :

******************La Sorgue
**************Chanson pour Yvonne

Rivière trop tôt par­tie, d’une traite, sans com­pa­gnon,
Donne aux enfants de mon pays le visage de ta passion.

Rivière où l’éclair finit et où com­mence ma mai­son,
Qui roule aux marches d’oubli la rocaille de ma raison.

Rivière, en toi terre est fris­son, soleil anxiété.
Que chaque pauvre dans sa nuit fasse son pain de ta moisson.

Rivière sou­vent punie, rivière à l’abandon.

Rivière des appren­tis à la cal­leuse condi­tion,
Il n’est vent qui ne flé­chisse à la crête de tes sillons.

Rivière de l’âme vide, de la gue­nille et du soup­çon,
Du vieux mal­heur qui se dévide, de l’ormeau, de la compassion.

Rivière des far­fe­lus, des fié­vreux, des équar­ris­seurs,
Du soleil lâchant sa char­rue pour s’acoquiner au menteur.

Rivière des meilleurs que soi, rivière des brouillards éclos,
De la lampe qui désal­tère l’angoisse autour de son chapeau.

Rivière des égards au songe, rivière qui rouille le fer,
Où les étoiles ont cette ombre qu’elles refusent à la mer.

Rivière des pou­voirs trans­mis et du cri embou­quant les eaux,
De l’ouragan qui mord la vigne et annonce le vin nouveau.

Rivière au cœur jamais détruit dans ce monde fou de pri­son,
Garde-nous violent et ami des abeilles de l’horizon.

René Char à Fontaine-de-Vaucluse, en 1966,
au cours d'un rassemblement protestant
contre l'installation d'une base de lancement de "fusées atomiques"
sur le plateau d'Albion.

Je ne sais pas s'il existe des "lieux magiques", mais il en existe qui rencontrent ce que l'on porte en soi, et où l'on est heureux d'être.

Cependant.

L'incroyable obscénité mercantile et putassière du monde réel, qui n'est jamais bien loin, y fait parfois irruption et vous éclate à la figure.

A Fontaine-de-Vaucluse, c'était un "Musée de la justice et des châtiments", qui faisait la retape en proposant de découvrir, en cave naturelle sans doute, l'exhibition d'une collection d'instruments de supplices légaux.

Un articulet du Figaro m'a permis d'en savoir un peu plus sur cet établissement. On y annonçait, en effet, que la société Cornette de Saint Cyr allait, le 3 avril, procéder à "dispersion" de la collection de ce musée "dans le cadre des ventes de prestige à l'hôtel Salomon de Rotschild, à Paris". Valérie Sasportas, la journaliste du Figaro Enchères, donne un aperçu tarifé des trésors qui attendent les acheteurs, et que j'aurais pu admirer si j'avais visité le "Musée de la justice et des châtiments" :

Trois cents pièces sont rassemblées. Ici, une chaise dite de tribunal d'inquisition, avec son assise en caillebotis garnie de clous pyramidaux en bois (lot 713, entre 200 et 300 euros). Là, une épée de justice, marquée «1756», avec sa poignée entièrement filigranée de fer (lot 701, entre 1 000 et 1 200 euros). Là encore un boulet de bagnard en fonte, avec sa chaîne (lot 694, entre 400 et 500 euros). Des entraves. Un masque de contrainte en fer martelé, avec les yeux et les narines ajourés, numéroté. Des portes de cellule. Et même le moulage du masque facial mortuaire et des deux mains de Syd Dernley, l'un des derniers bourreaux anglais (lot 772, entre 1500 et 1800 euros).

(D'autres détaillent différemment : "Guillotine, entraves, cordes d’exécution, écrase-mains, baignoire pour réceptionner les têtes, malle pouvant contenir jusqu’à quatre corps décapités, corde de pendaison "dédicacée" par l’exécuteur britannique Syd Dernley (...) "...)

Comme je ne pense pas me porter acquéreur de quoi que ce soit, il a été beaucoup plus intéressant pour moi d'apprendre, en lisant cet article, le nom du collectionneur qui tenait boutique à Fontaine-de-Vaucluse. Il s'agissait de Fernand Meyssonnier, "l'un des derniers bourreaux de la république Française, mort en 2008, et qui a collectionné pendant trente ans des objets et documents historiques sur la guillotine, le bagne, la prison, la peine de mort". Selon sa fille, qui est la vendeuse, c'était un "un homme «sensible, jovial, enthousiaste», arpenteur assidu des salles de vente".

Dans un article plus ancien du même quotidien, ce portrait se trouvait agrémenté d'une touche de militantisme humanitaire et démocratique :

Je voulais démontrer que, paradoxalement, la guillotine a été inventée dans un souci d’humanité et d’égalité. Sous l’Ancien Régime, le raffinement et la diversité des tortures infligées (la "question") étaient incroyables ! Atroce. En outre, il y avait inégalité devant la mort : la décapitation était réservée aux aristocrates. Les roturiers étaient pendus, brûlés ou roués. La Révolution a voulu mettre tout le monde au même niveau devant la mort.

Disait-il pour présenter sa collection...

Fernand Meyssonnier, avec son outil préféré,
qu'il possédait aussi en vrai, mais c'est mignon quand c'est petit.
(Photo : AFP/Gérard Julien.)

La journaliste aurait également pu ajouter quelques précisions biographiques sur l'ancien "exécuteur des sentences criminelles" - pour reprendre l'expression qu'il préférait employer, le terme de "bourreau" heurtant son exquise sensibilité, sa jovialité communicative et son enthousiasme conquérant.

Et notamment que ce brave homme, né en 1931 à Alger, commença sa carrière dès l'âge de 16 ans, comme aide, d'abord bénévole, de son père Maurice Meyssonnier, le "bourreau d'Alger", et qu'il participa à près de 200 exécutions capitales, jusqu'à son départ d'Algérie pour Tahiti, en 1961. Il fut donc un rouage indispensable d'une certaine politique avec une certaine forme de conscience, qu'il a détaillée avec complaisance à la fin de sa vie - interviews diverses, y compris chez Mermet, et publication d'un livre par l'anthropologue Jean-Michel Bessette (**).

Au gré de l'internet, on trouve ici et là des indications :

Personne n'est obligé de remplir les fonctions d'exécuteur. C'est en toute conscience qu'on fait ce choix. Nous étions des auxiliaires de justice. On touchait un salaire niveau smic, plus une prime de risque et une prime de tête, pendant la guerre d'Algérie. Mais chacun avait son affaire à côté : mon père tenait un bistrot, par exemple. En réalité, l'argent ne comptait pas. On faisait ça parce que les exécuteurs étaient reconnus et appréciés en Algérie. Et parce que cela nous apportait un tas d'avantages : port d'armes, transports gratuits, passe-droits auprès de la préfecture, etc

...

Au seuil de ma mort, je lis et relis l'historique de ces 200 exécutions : nous suivions tous les procès et j'ai tout conservé. Je reste persuadé que les condamnés étaient coupables, en majorité des terroristes FLN, poseurs de bombes ou auteurs de massacres effroyables. Si j'avais éliminé un innocent, mon existence ne serait qu'un long cauchemar. Je savais qui j'exécutais et pourquoi.

...

Il y avait des rituels pour les bourreaux comme le coup de rhum, la chemise blanche et la cravate noire avant d'officier, «rapide», mais «sans haine». Après, lui se lavait. Pas à cause du sang et de la mort, mais «c'est le fait de toucher un homme malhonnête, moralement pourri». Il était tellement persuadé qu'ils étaient «tous d'affreux criminels» qu'il n'a jamais cauchemardé. «Après l'exécution, on rentrait chez nous comme un entrepreneur après son travail ou un chirurgien qui vient de faire une opération, ni plus ni moins.»

Il m'est souvent arrivé de serrer la main d'un médecin ou d'un chirurgien - avec légèreté, car leurs mains font parfois des miracles -, mais il me semble que si j'avais eu à serrer celle de cet homme cordial à Fontaine-de-Vaucluse, dans son antre pédagogique aux supplices, il m'aurait fallu, moi aussi, me laver.

Et je sais que "tous les parfums de l'Arabie n'auraient pas suffi"...


PS : Des protestations se sont élevées pour dénoncer la vente de ces objets de collection, "manifestation morbide qui commercialise la torture", et "outrageante à l'égard de la mémoire des êtres humains qui ont été victimes de la torture"... La maison Cornette de Saint Cyr y a répondu en retirant de la vente la réplique de guillotine, haute de 4 mètres, "estimant qu’il s’agissait « d’un objet contemporain, trop proche dans l’histoire, avec une base émotionnelle pas suffisamment éloignée »". Ce qui tend à prouver qu'il faut du temps pour que le sang ait la même odeur que l'argent.

PPS : En dernière minute, voici ce que l'on peut lire dans Libération (20 h 49).

La vente aux enchères controversée d'instruments de torture prévue mardi prochain à Paris, est suspendue «dans un esprit d'apaisement», a annoncé vendredi la maison d'enchères Cornette de Saint Cyr.

«Devant l'émotion suscitée par cette vente, nous avons décidé de la suspendre afin que toutes les parties concernées puissent examiner dans le calme le contenu réel de cette collection», a déclaré le commissaire-priseur Bertrand Cornette de Saint Cyr.


(*) La Sorgue, Chanson pour Yvonne, poème de René Char, La Fontaine narrative, 1947, repris dans Fureur et Mystère - Poésie/Gallimard. Pour l'entendre dit par l'auteur, il faut aller visiter les Labyrinthes avec vue.

(**) Il s'agit de Paroles de bourreau aux Éditions Imago, 2002. Fernand Meyssonnier a fait savoir que Jean-Michel Bessette avait déformé ses propos.


Autre PS : Promis, demain je ne parlerai pas de guillotine...

jeudi 29 mars 2012

La mise à mort

L'acte étant en lui-même empreint d'une certaine gravité, il était de tradition de procéder à la mise à mort d'un être humain en y mettant les formes. Inventées ou platement véridiques, les petites histoires de la guillotine nous renseignent sur les délicates attentions dont le condamné à la peine capitale était l'objet.

Il y avait, pour commencer, son réveil avant l'aube, souvent évoqué. Deux ou trois matons expérimentés pénétraient avec célérité dans la cellule, afin de l'en extraire après l'avoir comme il faut entravé. C'est que le bougre pouvait se démener, et les costauds étaient suivis de précieuses personnalités qu'il fallait protéger. Parfois on lui passait la camisole de force, car l'usage voulait, sans doute, qu'on ne cogne pas trop fort. Estourbir l'homme qui devait mourir, et – cela va de soi – l'occire inconsidérément auraient été des fautes professionnelles graves...

Le condamné était emmené, à petits pas, dans les bureaux de la prison, où l'on signait une levée d'écrou. C'est donc un peu contraint mais presque libre qu'il allait pouvoir être décollé. On suppose que cette idée pouvait lui être comme une notable consolation qui s'ajoutait à celles que pouvaient lui prodiguer son avocat et tout ministre du culte à sa convenance...

Dans la plupart des récits, on raconte que l'administration lui accordait un petit verre d'alcool pour la route et une cigarette pour se détendre. Pour la gnôle, il s'agissait, semble-t-il, d'une rasade de rhum, probablement produit dans nos anciennes colonies et/ou nos futurs département ultramarins. On dit que le prisonnier récemment libéré pouvait, à sa demande, être resservi. Selon certains, il poussait parfois l'intempérance jusqu'à vider la bouteille. Mais, face au tabagisme, l'administration se montrait beaucoup moins laxiste, n'autorisant qu'une seconde cigarette, non par peur de voir son condamné être emporté par un foudroyant cancer broncho-pulmonaire, mais par crainte de perdre trop de temps à ces dernières inhalations nicotinées.

Une rapide toilette débarrassait prestement le condamné du col de sa chemise et des mèches de cheveux retombant sur son encolure, et le bourreau n'avait plus qu'à s'appliquer à ne pas massacrer son exécution.

Un point de vue.
(Dessin de Pancho, comme on lit,
prélevé sur l'histgeobox, qu'on peut lire.)


On conviendra que ces pratiques d'une exquise courtoisie sont fort éloignées de la mise à mort d'un condamné par la foule assemblée, ce que l'on présente parfois comme étant la forme originelle de l'exécution capitale, et l'un des actes politiques premiers des groupes humains en cours d'organisation. Progressivement enfouie dans les douceurs de la civilisation, cette scène primitive est restée présente. Les grandes exécutions théâtralisées en place publique où le souverain d'ancien régime conviait son bon peuple en étaient sans doute une réminiscence. Elles avaient en outre l'avantage de pouvoir faire la démonstration du pouvoir qu'il avait de "laisser vivre et faire mourir ses sujets" – pouvoir qui survécut longtemps sous la forme du droit de grâce présidentiel.

En république troisième, la guillotine a continué à être donnée en spectacle jusqu'en 1939. Elle avait été privée de son échafaud par un décret du 25 novembre 1870, mais elle attirait encore les foules. Si le record de quelques 50 000 à 60 000 spectateurs établi sous le second Empire n'a pas été égalé, il s'est trouvé tout de même 40 000 personnes pour assister à l'exécution d'un certain Joseph Martini, à Montpellier, en 1892. Le public, bon enfant, huait ou applaudissait les acteurs, et la République y faisait parade de son inflexibilité devant le crime – car, avec les progrès de la civilisation, la peine de mort était devenue affaire de pure justice.

Certains politiques ne sauront pas se montrer assez inflexibles en ces moments. Ce fut le cas de Georges Clémenceau, lors de l’exécution de l’anarchiste Emile Henry en 1894. Un journaliste de La Libre parole, le journal d’Edouard Drumont, raconte :

Mon voisin a un haut-le-cœur. Blême, il approche un mouchoir de sa bouche. Il chancelle. Des amis le prennent sous le bras, l’emmènent. Ce cœur sensible, c’est Clemenceau.

Durant le débat parlementaire sur l’abolition de la peine de mort qui se tint en 1908 – il n'y en eut pas d'autre avant 1981 -, Maurice Barrès put se gausser de "ce cœur sensible" en se réjouissant que le président du conseil ait jadis renoncé à une carrière médicale.

Il va sans dire qu'un excès de bravoure de la part du condamné posait un autre genre de problème... On lui demandait de mourir en homme, avec courage, mais pas de faire le cabot pour susciter l'admiration du public.

Ce Tigre qui n'aimait pas le sang.
Georges Clémenceau, par Edouard Manet.

Le 24 juin 1939, le président Albert Lebrun signait un décret visant à supprimer complètement l'admission du public aux exécutions capitales "en raison de manifestations regrettables" qui en avaient marqué le déroulement. On y précisait la liste très réduite des assistants autorisés et/ou requis, et on y envisageait même une étroite limitation de l’information :

"Aucune indication, aucun document relatifs à l'exécution autres que le procès-verbal ne pourront être publiés par la voie de la presse, à peine d'une amende de cent à deux mille francs."

Cette décision suivit de peu la publication dans la presse de photographies prises au cours de l'exécution de Eugen Weidmann, guillotiné devant la prison de Versailles, le 17 juin précédent. Une centaine de clichés aurait alors circulé - un film fut même tourné d'un balcon proche du lieu.

Jusqu'à l'abolition de la peine de mort, il ne fut plus jamais question de rendre à nouveau publiques les exécutions capitales, et personne ne proposa de les retransmettre à la télévision...

La dernière exécution publique, Versailles, 17 juin 1939.

Depuis le 9 octobre 1981, date de promulgation de la loi abolissant la peine de mort, la mise à mort d'un individu, eût-il avoué ou revendiqué quasi publiquement les crimes les plus condamnables, n'est plus, en France, un acte de justice.

On peut penser qu'en dehors d'un état de guerre déclarée, l'acte de tuer un homme peut être une simple affaire de police. Par maladresse, et cela relève de la bavure, ou par nécessité, et cela s'autorise de la légitime défense.

Autant dire que l'on peut s'étonner d'entendre un élu saluer un tel acte d'un tonitruant :

"Justice a été faite... et bien faite !"

Déclaration suivie d'un silence de mise à mort...



PS : La plupart des données factuelles ont été tirées d'un site dédié à la guillotine. L'anecdote sur Clémenceau vient d'un article d'Emmanuel Taïeb - qui ouvre bien d'autres perspectives que celle-là...