mardi 11 mai 2010

Encore ces salauds de pauvres

Le bourgeois, de quelque variété qu'il soit, n'aime pas trop faire les poubelles, mais il aime assez "chiner". Aussi fréquente-t-il assidûment, avec de grands airs de connaisseur, les diverses foires-à-tout et vides-greniers des culs terreux, ou, s'il est parisien, les marchés aux puces de la capitale.

Quand il désire s'encanailler, on voit opérer le tropisme de l'est parisien, et dépassant largement la Courtille, Belleville, Ménilmontant et Charonne, il va baguenauder aux puces de Montreuil.

Car, nous dit-on, "voilà bien le plus puce des marchés aux puces de la capitale". Et MarieClaireMaison.com nous prévient, dans un articulet qui doit dater du siècle dernier:

Inutile de leur chercher du charme. C'est plutôt la rudesse des crocheteurs de poubelles du siècle passé qu'on y rencontre. Si, ici, avec un peu de chance, on peut encore payer un objet un euro, il faut d'abord s'armer de patience et traverser des allées entières de fripes, de quincaillerie, de pièces détachées, de babioles clinquantes et de foule intense avant d'arriver sur la petite place où se regroupent les brocanteurs, au bout de l'allée longeant le périph'.

Un "objet" à un euro, ça se mérite...

Un peu de rudesse dans ce monde de dindes:
Le petit chiffonnier appuyé contre une borne
,
photographie de Charles Nègre, 1851.
(Image RMN (Musée d'Orsay) / Béatrice Hatala,
empruntée au site du Mheu.*)

La vente à la sauvette est pratiquée, et quasiment tolérée, depuis toujours aux environs des marchés aux puces parisiens; et cela fait leur charme, même pour le bourgeois encanaillé qui aime à raconter comment il a retrouvé, en vente sur le trottoir, le sac qu'on venait de lui arracher sur le passage piétonnier.... (S'ensuit un récit épique et trépidant que je vous épargne.)

Cependant...

Selon un petit article d'Indymédia Paris-Ile-de-France, le samedi 8 mai, aux abords des puces de Montreuil, "d’étranges slogans écrits sur des draps blancs" pendouillaient aux fenêtres des riverains. On pouvait y lire: "AU SECOURS POLICE"; "INDÉSIRABLES"; "DU BALAI"; "POLLUEURS"; "NON AUX PUCES SAUVAGES"...

Et l'article ajoute:

Une rumeur inquiétante circule : les commerçants des puces "officielles" voisines prépareraient une manifestation contre les puces libres ! pour ce LUNDI 10 MAI 2010.

C'est moche, mais demande moins de soins que le géranium.

Cette manifestation a bien eu lieu, ce lundi.

Le Parisien en donne un compte-rendu un peu sec, mais suffisant:

Les riverains et les associations de commerçants des Puces de Montreuil ont manifesté ce lundi matin au côté de la maire du XXe arrondissement, Frédérique Calandra, pour protester contre la présence des vendeurs à la sauvette aux alentours du site. La manifestation a rassemblé environ 300 personnes, entourées par un important dispositif policier.

P*** T***, dans 20minutes.fr, donne largement la parole aux mécontents, commerçants patentés et riverains agacés, et nous la joue trémolo allusif:

(...) «C'est infernal, soupire Mustapha. Le week-end, on n'invite même plus nos amis.» Un vendeur est installé devant sa porte. Il est impossible de passer, à moins d'enjamber son stand. De sa fenêtre, une vieille dame fait signe. Elle n'est pas sortie depuis deux jours. Comme tous les week-ends.

Mais de quoi a-t-elle peur ?

Cherchez la vieille dame.

L'engagement de madame Frédérique Calandra, maire du XXe arrondissement, dans cette affaire est explicité par une dépêche de l'AFP, reprise par le Figaro. On y apprend qu'elle a poussé un véritable "cri d'alarme":

« Il y a de la contrebande de cigarette, du trafic de drogue, du recel de vol. Les biffins sont mis en danger face à des gens qui s'auto-proclament "placiers" et qui rackettent les autres. Tous les trottoirs sont occupés, les riverains ne peuvent plus rentrer chez eux dans des conditions normales. »

(Bigre, à l'entendre, il ne manquerait plus que la prostitution...)

Son déchirant "cri d'alarme" est parvenu aux oreilles du préfet de police, monsieur Michel Gaudin, qui a promis des renforts de police.

Madame Calandra peut reposer sa voix, et respirer un peu.

Il est souhaitable qu'elle en profite pour examiner d'un peu plus près la situation de la porte de Montreuil, et pour tenir compte de ces informations données par Rimb dans son article d'Indymedia : il se trouve que les banderoles accrochées aux fenêtres s’adressent aux divers marchands de rue, mais surtout, parmi eux, aux vendeurs Roumains qui sont désignés par les riverains et les commerçants comme responsables de tout, et invectivés, et déjà pourchassés par les policiers...

Que madame Calandra ne respire pas trop fort : il semble bien qu'elle ait mis le pied dans une matière à dominante brune (comme certains matins), qui colle aux semelles et qui sent très mauvais.


PS: Et puisqu'on parle de "marché de la misère"...



Léo Ferré, à Bobino en 1969.



* Sur le site du Mheu (Musé historique environnement urbain), ce cliché est accompagné d'une notice sur une pratique que j'ignorais, celle de la médaille du chiffonnier:

A-t-il seulement sa médaille, ce jeune chiffonnier ?

Car le métier de chiffonnier est règlementé à partir de 1828 : l'ordonnance royale prévoit que les chiffonniers doivent porter une médaille délivrée par le Préfet de Police et être munis d'un petit balai pour « relever les ordures quand ils auront fouillé un tas » et d'une lanterne.


Ces médailles sont d'abord distribuées aux anciens forçats et repris de justice en contrepartie de « renseignements » (ce qui n'améliora pas la réputation de la profession) puis aux vieillards, aux estropiés, enfin à tous ceux qui en font la demande, et même aux enfants.

lundi 10 mai 2010

Pas de pitié pour les canards boiteux

Comme les grands classiques de la marche à pied ne sont pas tous des chédeuvres, nous entonnions parfois à gorge déployée:

"Dans la troupe, y'a pas d'jambe de bois
Y'a des nouilles, mais ça n'se voit pas !"

Celui qui chantait le plus fort n'avait de jambes que la longueur d'un demi-fémur et était un virtuose dans l'art de démonter et remonter son fauteuil roulant...

C'était le plus agile du petit groupe de "canards boiteux" que j'avais été chargé d'accueillir, avec leurs accompagnateurs/trices, sur un "chantier international de jeunes bénévoles" organisé dans le Finistère par une association où je jouais occasionnellement, et pour un peu d'argent, les Gaston Lagaffe avec un talent inné.

Je n'ai jamais vraiment su par quel tortueux concours de circonstances, "on" avait eu l'idée de génie de proposer à ce groupe de participer à un "chantier" dont l'objectif était de reconnaître et baliser, à l'entour d'un gros bourg de la Bretagne intérieure, des sentiers de petite randonnée pédestre. Mais mon goût déjà assez développé des situations absurdes m'avait conduit à accepter d'assurer l'intendance dans cette opération.

Et je n'ai jamais regretté d'avoir accepté.

Nous avons rempli notre contrat, le complétant d'un chemin de randonnée vespérale passant par toutes les bâtisses du village ornées d'une licence IV (une sur trois, d'après nos estimations), et si le projet ne fut pas renouvelé, la responsabilité en incombe aux dissensions des conseillers municipaux (bien divisés par une récente opération de remembrement), et non à la quinzaine de volontaires, dont trois lourdement handicapés, qui avait œuvré à ouvrir les voies du tourisme pédestre sur le territoire de cette commune.

Nos copains et copines handicapé(e)s avaient adopté pour devise "Pas de pitié pour les canards boiteux". Et dans le regard dépourvu de pitié qu'ils demandaient que l'on porte sur eux, ils nous ont appris à mettre simplement de l'humanité.

De cela, ils rêvaient parfois...

Il n'est pas impossible que tous ceux à qui j'ai dédié mon billet d'hier aient pu éprouver, à un moment ou un autre, de la pitié pour ce garçon de 15 ans, polyhandicapé, qu'ils ont expulsé avec sa famille vers le Kosovo, au matin du mardi 4 mai.

Mais justement à cause de cette simple possibilité de pitié, misérable sentiment qu'ils ont su mettre au fond de leur poche en le recouvrant soigneusement du recueil des lois et règlements qui les font vivre, ces respectables citoyen(ne)s se sont placé(e)s au dessous de l'idée que je me fais de l'humanité.


Si l'on reprend le fil des événements, on ne peut qu'être frappé par la froide détermination avec laquelle a été menée l'expulsion de la famille Vrenezi, le père, la mère et leurs trois enfants, dont Ardi, atteint d'une maladie évolutive et polyhandicapé.

Vers 20 heures, lundi 3 mai, à Valmont (Moselle), les policiers se sont rendus au domicile de la famille:

« Le plus jeune frère, âgé de dix ans, jouait en bas de l’immeuble. Ils l’ont embarqué avant d’aller chercher dans l’appartement le père et la grande sœur, âgée de dix-huit ans », raconte le cousin du père de famille, vivant à Metz.

La mère n'étant pas encore rentrée d'une intervention chirurgicale, les policiers en fourgon ont dû faire étape à l'hôpital pour l'arrêter:

« Elle était à genoux dans les couloirs de l’hôpital, elle priait les policiers de laisser au moins son fils handicapé en France. »

Vers 21 heures, ce même lundi, douze gendarmes selon la préfecture - une trentaine de policiers et gendarmes selon l'Association des paralysés de France (APF) - se sont présentés à l'Institut d'éducation motrice (IEM) de Freyming-Merlebach (Moselle) où Ardi était accueilli depuis le mois de mars. Devant le personnel "choqué et impuissant", ils l'ont embarqué pour le conduire, avec le reste de la famille, au centre de rétention administrative de Metz.

A 10 heures, le lendemain, ils étaient mis dans un avion à destination de Pristina.

« Lorsqu’ils sont arrivés sur place, ils étaient seuls dans l’avion avec 17 gendarmes et un pompier secouriste. Le père d’Ardi et sa sœur ont été menottés pendant la moitié du vol », explique le cousin de Metz.

Ixchel Delaporte, dans son article de l'Humanité, poursuit ainsi:

On avait assuré à la famille la présence d’une ambulance pour transporter leur fils handicapé. Rien de cela. « Mon cousin et sa famille ont dû payer un taxi pour rejoindre leur village de Marali (nord du Kosovo). Mon neveu pourra tenir avec ses médicaments pendant une semaine. Mais au Kosovo, il n’y a pas de sécurité sociale, les hôpitaux coûtent cher. Je ne sais pas comment il pourra être soigné. »

Dessin illustrant l'article de France-Handicap-Info.

Évidemment, la préfecture de la Moselle dément cette version, et pour ceux que cela intéresse, ou qui y croient encore, la version préfectorale est prudemment donnée en encadré de l'article du Monde intitulé sobrement En Moselle, l'expulsion d'un adolescent kosovar polyhandicapé et de sa famille suscite des interrogations.

C'est pas grave, les interrogations...

Cela fait moins de bruit que l'indignation, et cela permet de la masquer un peu.

Le communiqué conjoint de l'Association des paralysés de France et du Réseau éducation sans frontière, daté du 6 mai, peut être lu ici et , et on peut consulter la lettre que Jean-Marie Barbier, président de l'APF, a envoyée au président de la République.

Dans la presse locale, le Républicain Lorrain donne des informations, non reprises dans les quotidiens nationaux de référence, et pourtant éclairantes. (Sont accessibles sans abonnement: un article du 5 mai, avec les témoignages des voisins; un article du 6 mai, avec la réaction de la préfecture; et surtout un article du 8 mai, avec des informations plutôt inquiétantes.)

Dans cet article, qui est signé de Stéphane Mazzucotelli, on peut lire cette très belle déclaration préfectorale:

Hier, Elisabeth Castellotti, directeur de cabinet du préfet, a maintenu que l’état de santé de l’enfant était compatible avec son expulsion : « Il a été vu par un médecin inspecteur de la santé publique qui a confirmé que le Kosovo était à même de soigner ses pathologies. Son retour au pays a même été jugé bénéfique ».

(Je ne souligne pas...)

Mentor Vrenezi, un cousin installé à Metz, a réussi à joindre le Kosovo : « Ardi va mal. Nous sommes inquiets. Il a eu deux fortes crises de convulsions jeudi soir. Contrairement à ce que dit la préfecture, il n’y a pas de suivi médical.

Si les parents sont venus en France, c’est pour que leur fils puisse se soigner. Ardi avait d’ailleurs fait beaucoup de progrès durant son séjour en Moselle. Mais on ne leur a donné aucune chance ».

L'article continue en donnant le témoignage du Dr Isabelle Kieffer, pédiatre ayant suivi Ardi à l’IEM de Freyming-Merlebach:

« Ardi a été admis chez nous sur notification officielle. Aucun contact n’a été établi depuis son expulsion avec "l’établissement spécialisé" au Kosovo où il devrait apparemment être soigné, établissement que nous ne connaissons pas, aucun nom ni aucune adresse ne nous ayant été communiqué. Aucun médecin n’a encore réclamé les éléments médicaux indispensables pour les soins adaptés d’Ardi […]

Ceci ne peut être que préjudiciable à l’état de santé de cet adolescent. Sans connaissance du diagnostic précis, aucun soin adapté ne peut lui être apporté. »

La réponse de la préfecture à ce "témoignage troublant" ne tarde pas:

Elisabeth Castellotti, directrice de cabinet du préfet de Moselle, a précisé hier que « l’ambassade de France à Pristina a effectué des démarches avec le ministère de la Santé kosovar. Le centre universitaire de Pristina possède son dossier et le corps médical a donné son accord pour un protocole de soins gratuits. »

Madame la dircab' sait décidément beaucoup de choses que même les parents d'Ardi ne semblent pas savoir.

Elle devrait leur annoncer prochainement que le bon air du Kosovo lui a fait tellement de bien que leur fils est guéri...


PS ajouté le 11/05:

Un blog d'information et de soutien a été mis en place: http://blogardy.over-blog.com/

On y annonce une manifestation de soutien à Forbach, le 12 mai, à 14 h, devant la mairie, et une marche silencieuse le 15 mai, à 14h, départ devant l'IEM "les jonquilles".

Et enfin, on y trouve le lien vers la pétition "Pour le retour de la famille Vrenezi".

Auquel il faut maintenant ajouter (13/05) le lien vers la pétition RESF.

dimanche 9 mai 2010

Au dessous de toute invective

A monsieur Eric Besson, ministre des Expulsions,
à tous ses collaborateurs du ministère,
à monsieur Bernard Niquet, préfet de la Moselle,
à tous ses fifres et sous-fifres,
à tous les hommes de main et à toutes les femmes de main
qui ont d'une manière ou d'une autre participé à l'expulsion de la famille Vrenezi du territoire français,

merci de m'avoir remis en mémoire cette Colombe de l'Arche de Robert Desnos :

Maudit !
soit le père de l’épouse
du forgeron qui forgea le fer de la cognée
avec laquelle le bûcheron abattit le chêne
dans lequel on sculpta le lit
où fut engendré l’arrière-grand-père
de l’homme qui conduisit la voiture
dans laquelle ta mère
rencontra ton père.

14 novembre 1923


( Langage cuit, 1923, in Corps et biens; Robert Desnos, Œuvres, Gallimard, collection Quarto, page 536.


Et un vrai merci au poète du "langage cuit", qui évite au mien de s'écrire trop crûment.

Dernière photo de Robert Desnos,
juste après la libération du camp de Terezín,
où il mourra le 8 juin 1945.

vendredi 7 mai 2010

De la gestion de l'ingérable

En convoquant un public de 300 personnes, ample conglomérat de ministres, préfets, procureurs généraux, recteurs, inspecteurs d'académie et directeurs variés, devant lequel il a prononcé, mercredi soir, un discours intitulé, sur le site élyséen, Discours sur les violences scolaires, monsieur Nicolas Sarkozy n'a pas pris le risque de se voir bombardé de projectiles divers par quelques éléments "ingérables", pour reprendre l'une des expressions utilisées par le président dans ce discours.

Si certains auditeurs ont "décroché" au cours de cette lecture, ils l'ont fait de manière fort protocolaire et discrète. Aucun ronflement intempestif n'est venu interrompre l'orateur.

Pas un poil ne dépassait de ces imposantes calvities.
(Photo Présidence de la République - C. Alix.)

En revanche, il semble que le succès journalistique n'ait pas été au rendez-vous, et ce discours, pourtant consacré au "thème de la lutte contre les violences à l'école et contre l'absentéisme", sur lequel nos médias avaient abondamment planché dans les semaines précédentes, en s'appuyant sur quelques faits divers promus en "cas d'école" (attention ! trait d'esprit !).

Depuis un certain temps déjà on peut constater que, dans ce pays, quand il y a un discours du président, plus personne ne s'en aperçoit.

Le crépuscule d'un pédagogue né.
(Photo Présidence de la République - C. Alix.)


Pour lutter contre l'absentéisme scolaire, la solution, pour monsieur Sarkozy, est la sanction. Il beaucoup compte sur le vote, "avant la fin de l'été, pour une entrée en vigueur à la rentrée" de la proposition de loi de monsieur Eric Ciotti, député UMP. Cette loi vise à rendre plus aisée l'application des mesures de suspension du versement des allocations familiales, déjà prévues par un texte de 2006 qui donnait le dernier mot au président du conseil général.

Sans ce soucier des états d'âme de monsieur Raffarin, on court-circuitera le CG de la manière suivante :

Le chef d'établissement, constatant l'absentéisme d'un élève que nous estimons à 4 demi-journées d'absence non justifiées sur un mois, le signalera à l'inspecteur d'académie. Ce dernier convoquera la famille pour la rappeler à ses devoirs ; dans le même temps, il préviendra le Président du conseil général qui pourra proposer à la famille un contrat de responsabilité parentale. En cas de récidive au cours de l'année, l'inspecteur d'académie en informera le directeur de la Caisse d'assurance familiale, qui aura alors l'obligation de suspendre immédiatement la part des allocations familiales liées à l'enfant absent. Quant aux préfets, ils se verront confier un rôle de coordination du dispositif en convoquant chaque mois ce que nous appellerons l' «état-major de l'obligation scolaire», qui réunira inspecteur d'académie, directeur de la CAF et procureur de la République.

C'est joli, non, cette expression d' «état-major de l'obligation scolaire»...

Un outil indispensable pour ces réunions stratégiques.
(Authentique carte d'état-major de 1847.)

Au passage, le président revient sur cette partie de la population que son œil affuté de surveillant-général avait déjà repérée, et qui, dégagée de l'obligation scolaire, sans avoir atteint la majorité, est bien peu contrôlable et au final, est potentiellement dangereuse...

Il s'agit de ces jeunes gens et jeunes filles que monsieur Sarkozy nomme élégamment les "décrocheurs", et qui sont, ça le chagrine, des "absents légaux".

Ceux-là, on va les pister et les ficher...

Dans ce passage du discours, on trouve un écho de cette brillante sophistique sarkozienne qui nous avait tant séduit il y a trois-quatre ans :

Notre objectif est simple : pas un jeune entre 16 et 18 ans qui ne soit abandonné à lui-même. A chacun, nous allons proposer une formation ou un emploi. A condition évidemment que nous sachions que le jeune en question existe ! D'où le développement d'outils de repérage puissants, permettant le partage de l'information entre les différents acteurs.

Sans oublier la "réponse aux objections":

Quand j'entends certains protester contre un prétendu « fichage », au nom de la « liberté », je me demande de quel côté sont-ils ? La liberté consiste-t-elle à se désintéresser du devenir de mineurs en grande précarité qui, entre 16 et 18 ans, ne vont pas à l'école, ne sont pas en apprentissage, n'ont pas de formation et ont des parents dépassés ? C'est cela la liberté que je dois garantir ? Non, la liberté, c'est qu'un mineur entre 16 et 18 ans, on doit savoir ce qu'il fait. S'il ne va pas à l'école, il doit avoir une formation.

On aimerait pouvoir dire à monsieur Sarkozy de ne pas tant se préoccuper de "garantir" nos libertés. De cela, on peut se charger.

Illustration empruntée au blogue de Skalpa.

En bonne logique, les mesures contraignantes contre l'absentéisme décrocheu risquent de faire croître notablement le nombre des "bordéliseurs" dans les établissements de formation. Mais monsieur Sarkozy, en bon gestionnaire, a prévu une parade efficace pour ces élèves estimés "ingérables".

L'exclusion n'étant pas une solution, on va les mettre en pension, comme on disait jadis.

S'intéressant aux "cas les plus difficiles", ceux qui "semblent condamnés à la délinquance" et "que l'on va retrouver à la case «centres éducatifs fermés», dispositif, chère Michèle (dixit le président), qui relève de la justice pénale", monsieur Sarkozy va enfin pouvoir agrémenter son austère et ennuyeux discours d'une annonce :

(...) je vous annonce que nous avons décidé de créer à la rentrée prochaine des structures d'un type nouveau, basées sur une pédagogie qui mettra l'accent sur l'apprentissage de la règle, le respect de l'autorité et le goût de l'effort. Tout ce qu'il y a de plus moderne. Tout ce qu'il y a de plus nouveau, une grande rupture, le goût de l'effort, le respect de l'autorité, l'apprentissage de la règle. Il s'agira d'internats accueillant, pour une durée d'au moins un an, vingt ou trente élèves de 13 à 16 ans. Ces jeunes auront la particularité d'avoir été exclus au moins une fois par décision d'un conseil de discipline.

Outre la maîtrise des savoirs fondamentaux, l'enseignement accordera une place importante à la pratique du sport, tous les après-midis, et à la découverte des métiers. Les personnels seront composés de professeurs volontaires de l'Education nationale et d'éducateurs de la Protection judiciaire de la jeunesse.

Monsieur Sarkozy propose d'appeler ces "nouvelles structures" des "établissements de réinsertion scolaire".

On ne sait pas trop où seront installés les dix internats en question...

Mais il doit bien rester quelques casernes vides.

A moins que l'on ne réhabilite d'anciennes maisons de correction.

Une maison de redressement, fermée vers 1850.
(Photo de jackd.)


PS: Vous pourrez constater que je n'ai pas lu la première partie du discours. Je vais peut-être le faire un jour, promesse de normand !

mercredi 5 mai 2010

La plainte du Vieux-Condé

Sur un certain nombre de nos monuments aux morts, la France éplorée est représentée par une femme "en cheveux" dont la tenue n'est pas toujours décente. Ainsi allégorisait la statuaire de l'époque, et, dans sa douleur, la Patrie nourricière dévoilait parfois la pointe érigée d'un mamelon de granit tout gonflé du lait de la tendresse humaine.

J'ignore si le monument aux morts de Vieux-Condé, dans le Nord, possède de tels attributs, car la tourelle du soldat Jules Beaulieu y est plus photographiée que le ledit monument.

Tourelle n°504.
Jules Beaulieu y résista seul, le 20 mai 1940, à l'avance allemande.
On dit qu'après sa mort, les assaillants lui ont rendu les honneurs.

Vieux-Condé est également connu pour accueillir les Turbulentes, festival des Arts de la rue du Valenciennois, dont la douzième édition se tenait au cours du ouiquende du 1er mai.

Le programme, assemblé par Virginie Foucault et l'équipe du Boulon, pôle régional des Arts de la rue, était copieux et varié, et, si l'on en croit les images de Didier Crasnault, mises en ligne sur le site de la Voix du Nord, spectateurs et badauds n'ont pas boudé leur plaisir...

Et en plus, c'était gratuit !

Bien sûr, il faut excepter de ce bon public, les quelques malcontents habituels.

L'un d'entre eux, monsieur Chérif Boukorras, est allé jusqu'à déposer plainte contre l'organisatrice du festival, et, fort de sa position de président d'une association d'anciens combattants (à Odomez, dans le Nord), a tenu à le faire savoir à l'AFP.

C'est donc sa version que le Figaro reproduit en reproduisant la dépêche.

Monsieur Chérif Boukorras a donc déposé une plainte pour "profanation" du monument aux morts de la commune de Vieux-Condé, au prétexte que ledit "monument, qui rend hommage aux soldats tombés pour la France lors des deux guerres mondiales, a été recouvert d'une fresque mettant en scène deux femmes à la poitrine dénudée se faisant pincer le bout des seins avec des tenailles".

Le monsieur, tout à son indignation patriotique, n'a pas précisé à l'AFP si les "deux femmes à la poitrine dénudées" avaient ou non l'air de trouver cela agréable... mais il a déclaré:

"On n'a pas à se servir d'un monument aux morts pour faire des festivités comme celles-là."

Et l'AFP indique encore:

M. Boukourras a par ailleurs indiqué qu'il s'était rendu sur place dimanche, qu'il avait demandé le retrait du panneau, et que, faute d'avoir obtenu gain de cause, il s'était "mis en colère" et avait "tout foutu par terre".

Afin de rassurer les amis des monuments commémoratifs historiques, je crois qu'il faut comprendre qu'en réalité le monument aux morts de Vieux-Condé n'a pas été recouvert d'un nouvel enduit peint al fresco, comme pourrait le laisser entendre l'AFP-Figaro, mais a plutôt été masqué, totalement ou en partie, par un panneau d'exposition.

Ce panneau faisait partie d'une installation-spectacle du collectif KompleXKapharnaüM, dont on peut visiter ici le site internet, présentée ainsi dans le programme du festival:

Memento

Des silhouettes, des affiches, des images projetées, des pochoirs se dispersent dans la ville comme autant de traces de ces hommes et femmes résistants du XXème siècle et du XXIème siècle qui répondent par une force contraire à celle qui s'exerce sur eux. Bandes-sons percutantes, extraits de discours politiques, reportages de journaux télévisés du 20h scandés et propagés par des commandos d’artistes, tout se mélange en un incessant mix pour créer sous nos yeux des œuvres commémoratives brisant ainsi l'oubli. Un spectacle engagé, fort et subtil signé KomplexKapharnaüm qui vous invite dans les dédales de la ville deux soirs durant, pour deux parcours d’interventions urbaines, sonores et visuelles à vivre sur un rythme effréné.

Le panneau posé sur le monument aux morts devait servir de toile de fond à une séquence sur l'oubli des souffrances et des résistances des femmes.

C'est cette image qui a choqué nos compatriotes.
(Photo illustrant l'article de Marc-Antoine Barreau,
dans L'Observateur du Valenciennois.)

Dans un article de la Voix du Nord, après avoir rappelé l'indignation des anciens combattants qui "s'empourpre[nt] au nom de la mémoire des soldats tombés pour la France", Diane Lenglet décrit cette partie du spectacle:

C'est pourtant bien de mémoire dont parlaient ces artistes. La nuit tombée, ils ont avancé des petites machines diffusant les informations d'avant-guerre et des émissions codées. Les spectateurs ont revécu intimement l'époque du couvre-feu. La mise en scène vous frappait, juste au cœur. Et sur le fameux monument aux morts qu'ils auraient « profané », ce n'est pas des images pornographiques qu'ils ont projetées mais l'interview d'un homme évoquant les femmes résistantes, celles qui ont perdu leur vie en acceptant de convoyer des messages. Sur un poème d'Éluard, il a également rendu hommage à celles qu'on a tondues... quand « tout le monde est devenu résistant ».

Vue d'ensemble du monument prétendument "profané"

Le camp des malcontents et malcomprenant a été rejoint par monsieur Bruno Monnier, chef de file de l'opposition municipale "Vieux-Condé Autrement", qui a publié, dès le 2 mai, sur son blogue, un billet intitulé "les morts pour la France non plus le droit au respect !"

(J'ai respecté l'orthographe de monsieur Monnier, elle vaut bien la mienne...)

Pour lui:

Le monument aux morts qui porte les noms des vieux-condéens morts durant la guerre 14-18 et 39-45 a été profané par les agités du bocal invités à l'occasion des «turbulentes».

Et il avertit:

C'est honteux. C'est une injure qui est faite aux anciens combattants à tous ceux qui sont morts pour la France. Je vais déposer plainte.

Selon un entrefilet de la Voix du Nord, daté du 5 mai, cette plainte qu'il voulait déposer "à titre personnel", n'aurait pas été jugée recevable, mais il "n'en démord pas : pour lui, ce spectacle était « une grossière erreur », et « j'attends des excuses de la directrice du festival... »". Il ajoute: « Je trouve mesquin de sa part de mettre ça sur le plan politique. C'est à titre personnel que je m'exprime », et rappelle que "le nom de son grand-père Émile Monnier figure sur le monument, « mais si on préfère danser dessus... »".

Certes, "les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs," mais se moquent bien de nos danses ou gesticulations politicardes.

Entre autres choses.

Ils préfèrent peut-être encore la danse...
(Troisième panneau de la Danse Macabre de la Chaise-Dieu, milieu du XV°s.)




PS ajouté le 7/05: J'ai reçu copie d'un courriel bien réconfortant, qui constitue un

Droit de réponse des Anciens Combattants du Pays de Condé à la dépêche AFP.

Bonjour,

Les 3 et 4 mai derniers, tous les médias locaux et nationaux se sont fait l'écho d'une dépêche AFP sous le titre : "Plainte contre un festival pour profanation d'un monument aux morts" à Vieux-Condé (59) En tant qu'association des Anciens Combattants du Pays de Condé et afin de lever toute ambiguïté perceptible, nous tenons à faire valoir notre DROIT DE RÉPONSE. A savoir :

"Les Anciens Combattants du Pays de Condé se désolidarisent sans équivoque des propos tenus et des actes occasionnés par le président des ACPG-CATM d'Odomez. Ce monsieur ne doit pas connaître l'histoire de France et n'a probablement jamais entendu parler ni des résistants et résistantes de toutes époques, ni des tortures qu'ils ont subies de la part de leurs opposants, ce qu'illustrait parfaitement cette représentation d'une femme dépoitraillée à qui ont pince les seins pour la torturer et la faire avouer. Nous pensons que cet acte de dépôt de plainte est un acte évident de discrimination qui cache un fond de basse-politique qui nous est totalement étranger et que nous ne pouvons cautionner."

Nous vous remercions de publier ce droit de réponse en lien avec ladite dépêche AFP ou autres articles qui s'en seraient inspirés. Pour faire valoir ce que de droit. Cordialement

Georges Ladriere
Président des Anciens Combattants du Pays de Condé

mardi 4 mai 2010

Sons d'un siècle

Il n'y a pas grand monde qui est capable de décrire ce que sentait le XXe siècle si son odeur dominante était bien, comme le dit quelque part Erri de Luca , celle du Zyklon B.

Quant à savoir, pour qui veut l'entendre, comment ce siècle a résonné, je crois que John Zorn nous en donne ici une petite idée:






Cette longue suite, à la limite du supportable, composée de bruits de bris de vitres recouvrant des chants de synagogue est la seconde partie, Never Again, de la pièce en sept mouvements, Kristallnacht, présentée par John Zorn au festival des musiques nouvelles de Munich en 1992.

Le producteur allemand Franz Abraham avait proposé à John Zorn, ludion éclectique et hyperactif de l'avant-garde new-yorkaise, de prendre en main le programme de ce Munich Art Project.

John Zorn a invité, entre autres, le chanteur et guitariste Lou Reed, les saxophonistes John Lurie et Tim Berne, mais aussi les guitaristes Marc Ribot et Elliott Sharp, le pianiste Anthony Coleman, le saxophoniste Roy Nathanson et la vocaliste Shelley Hirsch, artistes juifs évoluant dans ce joyeux bordel souterrain des musiques alternatives, vivantes et inventives, où j'ai depuis longtemps renoncé à mémoriser les étiquettes, mais où mes oreilles aiment bien se perdre à l'occasion.

Zorn a tenu à donner à cette réunion le nom de Festival for Radical New Jewish Culture, et en a fait l'événement fondateur du mouvement de la Radical Jewish Culture qui va se développer, dans les années suivantes, autour de lui, ce qui le mènera à fonder, en 1995, le label Tzadik et à y créer la collection "Radical Jewish Culture" ( plus de 120 titres parus actuellement).

On a relevé comme paradoxal le fait que, lors de ce festival de "culture juive radicale", aucun des musiciens invités ne se situait dans la tradition de la musique juive, et que, notamment, à l’exception du New Klezmer Trio de Ben Goldberg, aucun ne jouait sur les gammes klezmer. Mais cet intitulé était, et est toujours, beaucoup plus problématique que programmatique, suscitant plus de questions destinées à rester ouvertes que de réponses définitives.

Anthony Coleman, pianiste et compositeur, présent à Munich, explique:

Beaucoup de musiciens étaient juifs, mais ils n'en parlaient pas comme de quelque chose de déterminant. On ne parlait pas de la musique juive en tant qu'avant-garde. La musique juive, c'était la musique traditionnelle ou folklorique. Ce qui était radical, c'était de parler de quelque chose de juif dans certaines tendances de la musique d'avant-garde. Ça a déclenché beaucoup de questions, de réflexions. Qu'est-ce qui fait que cette musique est juive ? Est-elle vraiment juive, ou est-ce simplement de la musique jouée par des gens qui sont juifs ? La spiritualité est-elle spécifiquement juive, ou plus universelle ? C'est une autre question. Pour moi, les questions sont intéressantes, plus que les réponses.

Marc Ribot, qui a rédigé avec John Zorn un manifeste pour le festival de Munich, replace le mouvement dans le contexte des années 1980, mais semble plus critique à propos de cette dénomination:

La Radical New Jewish Music est apparue à l'époque du mouvement queercore, des riot grrrls, des cultural studies. C'était un moment particulier, pendant lequel toutes ces questions d'identité et d'altérité ont émergé. (...) Dans l'appellation Radical New Jewish Music chaque mot est problématique. "Musique juive", il faut définir ce que c'est. Et "radical", en 1992 à New-york, ça ne voulait pas dire "radical de gauche". Dans le contexte juif, ça signifiait "radical de droite", c'était associé aux colons dans les territoires occupés. Le terme commençait à jouer avec ces notions d'une manière à mon avis irresponsable. Je ne suis pas orthodoxe.

En écho, Elliott Sharp, qui a présenté à Munich une pièce intitulée Intifada en soutien au peuple palestinien, affirme ainsi son engagement:

Je veux faire partie de la tradition historique de culture juive radicale, qui est contestataire. Ceux qui ont eu le plus d'impact sur la culture juive, ce sont les hérétiques, pas ceux qui soutiennent le statu quo.

En 2006, John Zorn écrit, en insistant davantage sur l'aspect culturel :

Il est important de signaler que le nom Radical Jewish Culture a été choisi après une discussion sérieuse. Franz Kafka, Mark Rothko, Albert Einstein, Walter Benjamin, Lenny Bruce et Steven Spielberg sont clairement perçus comme des contributions essentielles de la culture juive au XXe siècle. Mais la question est : y a-t-il un contenu juif dans leur œuvre ? Eh bien, parfois oui, parfois non. Et quand je parle de "great jewish music", c'est cette question que je pose - un peu au second degré je l'admets, avec un clin d'œil à l'Art Ensemble of Chicago.

Affiche de l'exposition du MAHJ
Radical Jewish Culture Scène musicale New York.

(Philippe Apeloig DR)

Le Musée d'art et d'histoire du Judaïsme (MAHJ), présente actuellement, et jusqu'au 18 juillet, une exposition intitulée Radical Jewish Culture Scène musicale New York, qui propose un intéressant parcours à travers des documents, visuels et sonores, permettant de suivre l'évolution de ces musiciens new-yorkais regroupés autour d'une idée problématique.

Une série de concerts accompagne cette exposition.


PS, et pour le plaisir (radical) :


Bar Kokhba Sextet - Hazor [10 août 2007, à Marciac]

John Zorn, direction; Mark Feldman, violon; Marc Ribot, guitare; Erik Friedlander, violoncelle;
Greg Cohen, contrebasse; Joey Baron, batterie; Cyro Baptista, percussions.

lundi 3 mai 2010

En plein dans les mirettes

Du fond de sa cuvette, la belle ville de Grenoble regarde résolument vers l'avenir.

Son maire, monsieur Michel Destot, est docteur-ingénieur en physique nucléaire, et il ne doit pas être peu fier d'avoir soutenu sa thèse devant un jury présidé par Louis Néel, prix Nobel. Au vu de sa carrière, il est peu probable que lui-même ait un jour le prix Nobel, mais il peut toujours tenter sa chance aux Big Brother Awards, où sa détermination à équiper la ville de Grenoble en caméras de vidéo-surveillance devrait bien se trouver récompensée un jour.

C'est à ce propos que monsieur le maire a donné la preuve de l'ultra-modernité de ses conceptions de la démocratie. A un habitant qui, au cours d'une réunion publique, lui posait avec insistance la question de savoir si la population grenobloise serait consultée sur ces installations de caméras de vidéo-surveillance, il aurait répondu, sur un ton que l'on imagine:

"Si on faisait un référendum, c’est simple on le gagnerait, et même si on le gagnait pas, je le ferais quand même; il en va de mes compétences régaliennes en tant qu’élu d’assurer la sécurité..."

De fait, la ville a fait installer du 18 janvier au 8 mars, treize nouvelles "caméras-dôme 360°", sans en informer grand monde. Les seules informations disponibles paraissent en feuilleton sur Indymedia-Grenoble, et dans le Postillon - voir par exemple les articles du 2 février, du 7 février et du 21 février (qui donne un plan localisant les douze premières caméras installées).

Cliquer sur l'image pour l'ouvrir en plus grand.

Il n'est pas trop étonnant de constater que la remarquable aptitude au dialogue démocratique de notre savant atomiste ait rencontré la détermination de quelques électrons libres bien décidés à défendre leurs libertés, en contrant, au coup par coup, les développements pédagogiques louvoyants de monsieur Michel Destot et de son adjoint à la sécurité, monsieur Jérôme Safar. L'article d'Indymédia-Grenoble intitulé Un 1er mai sans caméras permet de suivre les grandes lignes de cette résistance, qui, elle, ne louvoie pas.

L'annonce assez tardive, par la municipalité, de l'installation d'un "comité d'éthique" ad hoc, après l'installation matérielle des 13 nouvelles caméras, est accueillie par un premier tract, daté du 25 avril, intitulé "Démontons les caméras". Il reprend en 10 points les bonnes raisons d'être contre la mise en place de ces caméras. (Pour télécharger ce tract, le recto est ici, et le verso est là.)

Le vendredi 30 avril, un "Démontons les caméras #2" est mis en ligne.

On peut supposer que ce tract a été distribué au cours de la manifestation du lendemain dans les rues de Grenoble.

Extrait du tract #2
(Voir recto ici et verso là.)


Avec un peu de chance, au soir de cette manifestation du 1er mai, on pouvait apprendre, par une dépêche de l'AFP, qui le tenait d'une "source policière", que:

Une jeune femme appartenant à la mouvance anarchiste a été interpellée et placée en garde à vue samedi à Grenoble en marge de la manifestation du 1er mai après la dégradation de quatre abribus et d'une caméra de vidéosurveillance (...).

On y apprenait aussi que tous ces dégâts étaient "intervenus (...) après le passage d'un groupe de 70 personnes appartenant à la mouvance 'anarcho-libertaire'", et que la "jeune femme" avait "été arrêtée à la fin de la manifestation par les policiers alors qu'elle venait de casser une caméra de vidéosurveillance en se hissant sur une échelle".

La "source policière" a tenu à préciser, avec l'aide des pompiers:

Lors de l'interpellation qui a été "mouvementée", une personne, dont l'identité n'a pas été communiquée et qui s'opposait aux forces de l'ordre, a été blessée, ont ajouté les policiers.

Elle a été transportée "consciente" à l'hôpital de la ville, ont pour leur part indiqué les pompiers sans préciser la gravité de la blessure.


Banderole grenobloise du 1er mai.
(Photo publiée par Indymedia-Grenoble.)

Le lendemain, la presse locale publie sur cette arrestation un article gratiné à la mode du Dauphiné (Libéré).

V.L., qui signe ce compte-rendu, commence très fort:

Au cours de la manifestation, quatre panneaux publicitaires appartenant à la société Decaux ont été volontairement dégradés dans le centre-ville et des policiers ont été la cible de projectiles pour le moins insolites, à savoir des fruits et des légumes, lancés par un groupe d'environ 70 personnes, portant capuches, écharpes et dont certaines étaient même grimées en clowns.

On reconnait là le ton du témoignage de première main, avec cette part d'étonnement qui fait le grand journalisme ( "certaines étaient même grimées en clowns" !), mais on regrette tout de même que l'état de maturité "des fruits et des légumes" ne soit pas davantage précisé.

Après cette mise en bouche, l'article apporte des précisions sur les circonstances du délit et de l'interpellation de la présumée coupable.

L'auteur raconte, en un récit précis et alerte, que "deux jeunes filles" sont "montées sur un feu de signalisation" et que "l'une d'entre elles a cassé le globe de protection d'une caméra de vidéosurveillance de trafic".

Cette dernière indication, "de trafic", éclaire les incrédules sur la réelle utilité des caméras.

La délinquante aurait été "repérée par des policiers", et surtout "vue se changer précipitamment et cacher ses vêtements dans un chariot de supermarché".

On regretterait presque que tout ceci n'ait pas été filmé...

"Plus tard", elle a été reconnue et arrêtée.

Et ouala !

Un coup dans la mirette.
(Photo publiée par Indymedia-Grenoble.)

L'article signale enfin qu'un "mouvement de foule" a eu lieu au moment de l'interpellation et qu'un "homme de 46 ans a reçu un coup à la tête" dans la bagarre; et A.L. a l'honnêteté de signaler l'existence d'un communiqué de l'union départementale de la CNT-Isère et des ses syndicats.

Le communiqué, publié en réponse à la dépêche de l'AFP, est le suivant:

Grenoble, le 1er Mai 2010, 18h00.

L’union départementale de la CNT Isère et ses syndicats dénoncent l’arrestation arbitraire d’une militante syndicale à l’issue de la manifestation du 1 mai 2010 à Grenoble et le matraquage d’un de nos camarades actuellement hospitalisé. Pour la 2e année consécutive la police grenobloise cible des militants de nos organisations. Les accusations telles que relayées par la dépêche AFP parue ce jour sont sans fondement.

Les syndicats de la Confédération Nationale du Travail-Isère.


PS: A lire, pour une information au plus près de la réalité grenobloise, les récits, moins journalistiques, du démontage des caméras (deux, et non pas une seule) et de l'arrestation de la militante (relâchée le soir même), rédigés par des témoins directs, anonyme et JCBG, et publiés par Indymedia-Grenoble.