mardi 10 février 2009

Les démentis de madame Pécresse

Pour une fois qu'elle arrivait à se faire entendre, madame Valérie Pécresse a buté sur une bête histoire de millésime, annonçant l'application de ses réformes à la rentrée 2010, et elle a dû publier très rapidement un démenti, sans doute en GRAS MAJUSCULE pour qu'on en tienne compte avant le 20 heures...

La rapidité avec laquelle la presse en ligne a pris au sérieux son malencontreux lapsus montre bien à quel point le doute commence insidieusement à s'installer concernant la fermeté de la détermination du monsieur qui fait un métier très difficile à la tête de l'état...

Heureusement le communiqué corrigeant la bourde ministérielle a été diffusé assez tôt. Cela a évité à madame Pécresse l'infamie de la disgrâce: on ne l'a pas embarquée à l'aube de ce mardi pour aller occuper un poste obscur d'attachée d'ambassade à Bagdad, où son patron aurait pu la déposer en passant.

Monsieur S. , prêt à partir incognito pour Bagdad,
apprend la bévue de madame Pécresse.
(Cliché de paparazzi)


Dans ce lot de réformes prévues pour l'université, on a mis en avant la modification du statut des enseignants chercheurs, probablement parce que la plupart des universitaires verraient bien une clarification des règles dans ce domaine.

Axel Kahn, le très médiatique Axel Kahn, par ailleurs président de Paris 5 Descartes, s'est laissé aller à une certaine impatience en cosignant, le 29 janvier, une tribune du Monde approuvant le décret révisé.

Monsieur Sarkozy, qui flaire à des lieux à la ronde l'homme de gauche prêt à se laisser séduire par sa puissance de persuasion, en fit état avec éclat et satisfaction lors de sa soirée face à la crise (et face à Alain Duhamel dont le sautillant spectacle est encore plus affligeant que celui offert par la crise).

Il est bien possible que cette mise en lumière sarkozienne ait gêné le professeur Kahn, qui s'est décidé, le 7 février, à préciser à l'AFP qu'il était tout à fait "contre la manière de procéder du président" alors même qu'il est "favorable depuis longtemps, dans son principe, à la modification du décret de 1984 fixant les services des enseignants-chercheurs à l'université".

Le lendemain, madame Valérie Pécresse a rappelé sur le plateau de Ripostes (France 5), le soutien d’Axel Kahn à sa réforme.

J'ignore si elle a publié un démenti.

Hier, 9 février, un groupe de présidents d'universités, réunis à la Sorbonne ont mis au point un appel très court, et sans équivoque:

"Les présidents d’université et les représentants d’université présents en Sorbonne appellent les deux ministres de l’Education nationale et de l’Enseignement supérieur et de la Recherche à retirer tous les projets de réforme controversés, condition nécessaire à l’ouverture de véritables négociations et à la relance du nécessaire processus de réforme auquel doit être associé l’ensemble de la communauté universitaire"

Madame Pécresse pourra toujours proclamer que la CPU (Conférence des Présidents d'Universités) la soutient... on n'aura pas besoin de démenti.

Quant aux enseignant(e)s et étudiant(e)s, leur soutien est fort discret.

Nommer une "médiatrice" revient à avouer une certaine impuissance à convaincre...

Ce qui est une situation fort inconfortable en pédagogie. Mais qui vient peut-être d'une erreur pédagogique qu'un stage assez prolongé dans les classes ou des amphis aurait pu éviter à madame Pécresse et à monsieur Sarkozy. Ils auraient pu y apprendre qu'il est extrêmement difficile de se faire entendre après avoir donné libre cours à son mépris populiste...

Le discours de monsieur Sarkozy, prononcé le 22 janvier, est un modèle du genre, et il a été reçu comme tel.

Il a donné lieu à des critiques sévères.

En voici une, en image:




Une pétition obtient actuellement un franc succès auprès des chercheurs. Elle demande au président de la république des excuses pour son discours du 22 janvier:


Ce discours, d’une rare violence dans ses termes, est méprisant et diffamatoire à l’encontre de tous les personnels de nos laboratoires ainsi que de toute la communauté scientifique française. Le diagnostic porté est mensonger et les réformes annoncées par le gouvernement pour la recherche scientifique de notre pays sont hâtives et dangereuses. L'ensemble des personnels, qu’ils soient techniciens, ingénieurs ou administratifs, chercheurs ou enseignants-chercheurs, étudiants ou stagiaires donnent dans leur immense majorité le meilleur d’eux-mêmes avec compétence, professionnalisme, énergie et beaucoup d’abnégation face à un système qui depuis plusieurs années s’escrime à détruire notre outil de travail. Les "admirables chercheurs" qui obtiennent des récompenses prestigieuses ne sont pas "l'arbre qui cache la forêt" mais les fleurons d'une communauté qui aspire à l'excellence et dont le travail est largement collectif.

De plus, ce discours démontre une totale ignorance du principe d'évaluation de la recherche par les pairs (français et étrangers) qui est le standard international incontesté, auquel sont bien évidemment soumis, et ce depuis très longtemps, tous les chercheurs et enseignants-chercheurs français.

Notre communauté est la cible des plus acerbes attaques de la part du Président de la République et de ses ministres. C'est pourquoi nous lui demandons des excuses publiques.


A mon avis, le président va prendre cela pour un outrage...

lundi 9 février 2009

Une histoire banale à Angers

C'est une histoire qui devrait nous paraître insensée, mais qui est, dans son esprit, devenue banale depuis quelques temps...

On doit au journal Ouest-France, et particulièrement à la journaliste Claudine Quiblier, qui signe l'article, d'être informé sur l'histoire de madame Yvonne Klein et de son fils adoptif Khalil.

Et je dois à la Niouses letteur n°186 des Mots ont un sens d'avoir été averti de cet article. Le site de RESF l'indique également...

Madame Klein, "droite et discrète".

Madame Yvonne Klein a 71 ans et vit près de Saumur.

En 2005, elle s'est fait aider, pour soigner son mari atteint de la maladie d'Alzheimer, par Khalil, étudiant en pharmacie à Angers.

Elle adopte Khalil en juin 2006.

Il s'agit d'une adoption simple, puisque l'adopté est majeur, et non d'une adoption plénière qui lui aurait donné de droit la nationalité française.

Khalil reste donc soumis aux règles édictés par les gardiens de la forteresse française, représentés par monsieur Hortefeux et son digne successeur monsieur Besson, autrement dit Ubu père et héritier.

A moment de l'adoption, Khalil avait un titre de séjour "étudiant", et était donc en règle. L'article souligne que la proposition d'adoption ne lui a pas été faite "par calcul". C'est d'ailleurs une précision qu'apporte madame Klein, comme si le reproche lui avait déjà été fait et qu'elle tenait à le désamorcer...

Les petits Ubus de la préfecture d'Angers vont apporter la preuve éclatante du manque de calcul.

Voici les faits, relatés par Claudine Quiblier:

Fin 2007, Khalil demande le renouvellement de sa carte de séjour. Mais, cette fois, dans la catégorie "vie privée, vie familiale". Premier refus. Il dépose un recours. Second refus. Il demande alors au tribunal administratif de statuer. Il attendait des nouvelles lorsque, la semaine dernière, il reçoit une convocation à la préfecture d'Angers, "dans le cadre de l'instruction de son dossier".

Méfiante, son avocate téléphone pour demander s'il s'agit d'un arrêté de reconduite à la frontière. "
On m'assure que non", témoigne Me Lamy-Rabu. Elle avait pourtant vu juste. Khalil s'est vu en plus confisquer son passeport.

La salle de billard de la préfecture d'Angers,
telle que présentée sur son site.


Khalil a présenté un dernier recours jeudi dernier devant le tribunal administratif qui devait lui donner réponse aujourd'hui.

La réponse serait si simple si nous n'étions pas au pays d'Ubu...

Mais comme le dit l'avocate de Khalil, Me Lamy-Rabu:

"Le droit civil reconnaît à l'adopté simple les mêmes droits qu'aux enfants légitimes. Alors qu'en droit des étrangers, ce n'est pas un lien filial suffisant !"

A l'heure où je poste ce billet, l'info en continu de Ouest-France fait défiler beaucoup d'alertes à la tempête, mais pas de nouvelles d'Angers...


PS: Les archives des Mots ont un sens contiennent des traces de la triste aventure de Léo Aman-Clair, ivoirien adopté par une famille française et expulsé. Voir ici et là.

dimanche 8 février 2009

Une voix de l'autre rive

Bien sûr, un biologiste des passions ou un chimiste des émotions pourrait m'expliquer en détaillant synapses par synapses pourquoi certaines voix me font littéralement frissonner, quelques soient les circonstances. Ce n'est pas que cela soit inintéressant, mais cela ne provoquera jamais chez moi cette légère lévitation que suscite le simple fait d'entendre inopinément l'une de ces voix.

La semaine passée, dans une rue quelconque d'une capitale normande, je suis passé à l'aplomb d'une croisée qu'on avait ouverte pour de bonnes raisons hygiéniques. Il en descendait la voix de Kathleen Ferrier, trop vite recouverte par le ronflement poussif, crachotant et asthmatique d'un aspirateur hors d'âge...

Comment peut-on penser à faire le ménage en écoutant Kathleen Ferrier ?




Il y a bien longtemps que j'ai entendu pour la première fois cette aria de Bach, Erbarme dich, mein Gott (Mon Dieu, prends pitié de nous), extraite de la Passion selon Saint Matthieu, interprétée par une chanteuse dont j'ignorais tout, et qui était Kathleen Ferrier.

Comme tous les admirateurs de Kathleen Ferrier, j'ai accumulé les galettes de vinyle, bien ou mal enregistrées, collectionné les anecdotes, vraies ou totalement inventées, et m'en suis longtemps contenté, en sachant très bien que l'essentiel était cette émotion toujours intacte, toujours nouvelle, qui passait par sa voix.

Je n'ai lu qu'un seul essai biographique, et très tardivement. Il s'agit du petit livre, intitulé Klever Kaff, de Ian Jack, paru d'abord en 2001 dans la revue Granta et traduit par Boris Terk, en 2006, pour les éditions Allia.

Ian Jack, qui est forcément un admirateur de Kathleen Ferrier, esquisse les grandes lignes de cette carrière très courte. Née en 1912, à Preston, village du Lancashire, dans une famille peu aisée, Kathleen Ferrier quitte l'école à 14 ans, pour travailler comme opératrice téléphonique. En 1935, elle se marie avec Bert Wilson, dont elle devait se séparer 12 ans après en obtenant l'annulation du mariage. En 1937, encouragée ou mise au défi par son mari, je ne sais trop, elle remporte un concours de chant et commence à prendre des leçons. Sa notoriété va croître jusqu'à sa rencontre avec Bruno Walter qui va la "lancer" sur la scène internationale. Cette carrière va être brisée, petit à petit, d'opérations en opérations, de complications en complications, par le cancer qui devait emporter Kathleen Ferrier, le 8 octobre 1953.

Mais, en utilisant correspondances et témoignages, Ian Jack dépasse largement cette image dramatique de la grande artiste foudroyée dans son essor. Il nous présente la Kathleen Ferrier "sympathique, simple et directe" dont beaucoup ont parlé. Joyeuse, blagueuse, moqueuse, maniant le contrepet et le calembour, se jetant avec gourmandise sur les plaisirs de la table et s'inquiétant des bourrelets qui apparaissent à sa taille..., elle reste, promue diva, fille de la campagne anglaise. "Nature", comme on dit, mais avec une "classe" qui inspire le respect.

Ian Jack accorde les derniers mots de son essay à Bernie Hammond, l'infirmière de Kathleen Ferrier, qui déclare avec tout le laconisme dont peut être capable une infirmière anglaise:

"C'était une personne extraordinaire, et une personne ordinaire."

C'est cette personne ordinaire qui chante ce simple folk song dont vous pourrez trouver les simples paroles ici.




En découvrant cette voix, Bruno Walter avait entendu "la" voix qui, selon lui, devait chanter Mahler.

Du travail qu'il mena avec Kathleen Ferrier on peut écouter, et je pense qu'on réécoutera longtemps, l'aboutissement: l'enregistrement, en 1952, de Das von der Erde (le Chant de la Terre), avec le Wiener Philharmoniker (et, il ne faut pas l'oublier, le ténor Julius Patzak).

Gustav Mahler a construit son œuvre sur une suite de poèmes adaptés du chinois par Hans Bethge, en les modifiant à son tour. Les sinologues, anglicistes et germanistes peuvent suivre toutes ces transformations sur le site mahlerarchives.net.

La dernière partie, Der Abschied (L'Adieu), se termine sur un poème de circonstance de Wang Wei, profondément modifié.

En voici la traduction française, que j'ai trouvée sur le blogue cap-corsaire d'Angèle Paoli, Terres de femmes:

Où vais-je ? Je vais errer dans les montagnes.
Je cherche le repos pour mon cœur solitaire.
Je chemine vers mon pays, vers ma demeure.
Je ne m’aventurerai pas au loin.
Calme est mon cœur, il aspire à son heure !
La terre bien aimée en tout lieu refleurit
au printemps et verdoie de nouveau.
Partout et pour toujours les horizons bleuissent !
Eternellement… éternellement.

Traduction de Georges Gourdet




Dernière partie du Chant de la Terre.



Lorsque Kathleen Ferrier chanta pour la première fois ce Chant de la Terre sous la direction de Bruno Walter (c'était en 1947, au premier festival d’Edimbourg), elle termina au bord des larmes et, la gorge nouée, ne put chanter le dernier ewig.

On peut imaginer les sentiments de la chanteuse lorsqu'elle vint présenter ses excuses au très grand chef qu'était Bruno Walter, créateur de l'œuvre en 1911 et, d'une certaine manière, héritier spirituel de Gustav Mahler... Avec une suprême élégance et, j'en suis sûr, une sincérité totale, il lui répondit: "Si nous avions tous été aussi artistes que vous, nous aurions tous été en larmes comme vous".

vendredi 6 février 2009

Jolis chahuts universtaires en tous genres

Autant vous le dire tout de suite: hier soir, j'ai bien cru que j'allais pousser le dernier couac.

D'après mon diagnostic, j'ai été approché par une cohorte de sarkophylocoques à parachutes dorés (ce sont des microbes infectieux récemment mutés), et mon organisme, resté très sain malgré tous mes excès, en a été littéralement infesté.

Ce qui m'a sauvé, c'est de regarder, en lieu et place de la prestation de monsieur Sarkozy, quelques images de l'inauguration, hier, de l'Université de Strasbourg par madame Valérie Pécresse.

Elle avait bien choisi sa date...

Ces vidéos ont été mises en lignes par les Dernières Nouvelles d'Alsace, les DNA, comme on dit là-bas.

Elles montrent un déploiement de contestation joyeuse et insolente qui répond bien au sérieux pontifical des institutions universitaires. Ces gens-là sont une provocation permanente à l'insolence.

Pendant ce temps-là, sur la montagne Sainte-Geneviève...

Les enseignants chercheurs parisiens ont, ce même jour, organisé une manifestation aux alentours de l'ancienne école polytechnique où siège désormais la ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche, quand elle n'est pas coincée à Strasbourg.

D'après les traces médiatiques que j'avais pu en trouver, la manifestation, plutôt joyeuse et bon enfant, aurait dû se disperser sur la place du Panthéon, à l'entrée de la rue Soufflot.

Les journalistes des agences ont dû se disperser avant la manifestation, car, d'après les témoignages que j'ai pu recueillir, au lieu de se disperser, la majorité des participants est restée sur place, en instaurant un face à face avec un cordon de CRS.

Si j'en crois ce qu'on m'en a rapporté, quelques slogans nouveaux ont été improvisés à cette occasion:

"CRS impuissants, la matraque fait pas d'enfants"; "On veut un CAPES, pour pas finir CRS"; "Rendez-vous, vous êtes cernés".

Ce sont des choses qui permettent de détendre l'atmosphère, certes, mais le tête à tête ne pouvant durer indéfiniment (jusqu'à l'arrivée d'ordres et/ou de renforts), deux groupes de manifestants ont lancé deux charges, de chaque côté du cordon, qui, en se combinant habilement, ont fini par déborder les forces de l'ordre. La manifestation ensauvagée, et encore nombreuse, dévale vers la Sorbonne, puis la rue des Ecoles, où elle force à nouveau le passage en chargeant le cordon de CRS (qui apparemment n'ont toujours pas d'ordres...)

Boulevard Saint-Michel, boulevard Saint-Germain, les manifestants prennent de vitesse les CRS, passent entre les voitures, exhibent leurs pancartes, reçoivent des encouragements et finissent par arriver sur les quais de la Seine.

Une accélération de la cadence a coupé le groupe en deux, et quai Malaquais, les forces de l'ordre sont en nombre. Pas de gazages, mais charges et matraquages dans tous les sens, avec un certain déploiement d'agressivité mal contrôlée. Quand on ne contrôle pas la situation globale, il est difficile de contrôler en plus son agressivité... et puis c'est tout de même jouissif, non, d'écraser des paires de lunettes sous ses godillots...

Le dernier carré de résistance, d'à peu près 150 personnes (pas d'interpellations), s'échappe par le pont des Arts, et va se perdre je ne sais où, vers le Louvre.

La grève continue et la prochaine mobilisation aura lieu mardi.


PS: Comme j'étais au bord de la syncope fatale en rédigeant mon billet d'hier, j'ai oublié de signaler la journée de mobilisation contre l'enfermement des étrangers, demain, 7 février, à l'appel du RESF, d'UCIJ (Unis Contre une Immigration Jetable) et de Migreurop.

En cherchant bien, vous ne devez pas être très loin d'un point de rassemblement.

jeudi 5 février 2009

Eric Besson fidèle à lui-même




Monsieur Eric Besson est un personnage qui sait, à coup sûr, se rendre sympathique. Il vient de signer, ce "jeudi 5 février, lors d'une visite à la Préfecture de police de Paris, une circulaire autorisant les préfets à accorder un titre de séjour provisoire aux sans-papiers qui dénoncent des filières, des passeurs". Dixit LeMonde.fr.

Ce type d'opération "gagnant-gagnant", comme on dit de manière si ridicule présentement, est bien une opération de basse police, pratiquée depuis des temps immémoriaux de façon plus ou moins ouverte, certes, mais en général avec une certaine discrétion assurant l'efficacité de la manœuvre. Les balances ne sont pas très appréciées, en quelque milieu que ce soit.

Le grand courage de monsieur Eric Besson est d'officialiser la délation.

On ne peut que le féliciter de confirmer par cette signature quelque peu médiatisée les intuitions que l'on commençait à avoir sur le fond de sa personnalité.

Monsieur Eric Besson jouant avec son double à la préfecture de police.
(Belle photo, très évocatrice, de Martin Bureau, AFP)

Monsieur Eric Besson se dit "surpris" et "choqué" que l'on puisse parler à cette occasion de "délation".

Ma grand-mère aurait sans doute demandé à monsieur Besson d'arrêter de faire le sot... Je ne puis prendre une telle liberté, mais je soutiens qu'il me semble qu'il y a beaucoup d'affectation dans cette surprise, et peut-être une certaine satisfaction aussi.

Car cela permet à notre ministre de notre Identité de placer son petit couplet victimo-humanitaire:

"Les femmes battues qui portent plainte doivent-elles être accusées de délation ? Ces clandestins doivent-ils éternellement rester dans leurs ateliers, dans leurs caves, dans leurs arrière-cours de restaurants, sur les trottoirs de la prostitution, pour ne pas qu'on les accuse de délation"

Bien envoyé, n'est-ce pas ? On sent bien que monsieur Besson est très doué: il parle déjà couramment et sans effort apparent le démago-sarkozien.

Faut-il aller dans son sens et lui signaler que bien des clandestins (comme il dit, après monsieur Hortefeux) sont d'abord et surtout victimes de la politique qu'il a accepté de conduire à la demande du chef de l'état ?

Les passagers clandestins font plus rêver que les mouchards.


Diverses associations ont déjà répondu à la mesure prise par monsieur Eric Besson. On trouvera le résumé de leurs déclarations et communiqués dans un article du Monde intitulé Inciter les clandestins à dénoncer leurs passeurs est "dangereux" et "inefficace", selon les associations.

Je vous copicolle la réaction de Laurent Giovannoni, président de la Cimade, dont le point de vue est toujours éclairant:

Au-delà de la polémique, les associations regrettent une "sortie médiatique" qui ne s'attaque pas aux véritables causes de l'immigration clandestine. Pour Laurent Giovannoni, ce sont les politiques européennes "qui verrouillent complètement les possibilités d'accès légal au territoire européen et poussent les personnes à avoir recours à ces filières". (...)

Atelier Clandestin, 2004. Installation de Malachi Farrell (galerie Xippas)


Autant vous dire que j'ai tendance, par une sorte de rigorisme un peu désuet sans doute, à mettre dans le même panier les exploiteurs des filières clandestines et les dénonciateurs pour récompense... Dans notre univers décomplexé, c'est une faute de goût, mais ce n'est pas cela qui va m'empêcher de respirer.

En revanche, ce qui me coupe un peu le souffle - oui, je suis moi aussi "surpris" et "choqué" - c'est que l'on réagisse si peu, autour de moi, quand on entend un transfuge politique modèle défendre ce sale outil de la délation.

mercredi 4 février 2009

Remous dans la soupe mathématique

L'article de Denis Guedj, paru dans Libération au mois de décembre, risque d'être passé inaperçu à la plupart, et pourtant on continue d'en parler dans la mare aux canards mathématiques. Il était intitulé Ces mathématiques vendues aux financiers et adoptait un ton polémique et, disons-le, grandiloquent, pour parler de ces mathématiques appliquées à la finance (MAF) dont l'existence a été révélée au grand public par la question (réelle) de leur rôle dans le développement de la crise financière.

Ce point de vue suivait les déclarations de Michel Rocard sur ces "professeurs de maths qui enseignent à leurs étudiants comment faire des coups boursiers", allant jusqu'à dire, dans un dernier effet de manche avant la retraite: "Ce qu’ils font relève, sans qu’ils le sachent, du crime contre l’humanité." Denis Guedj, qui juge cette phrase excessive, n'en donnait pas moins ce portrait sévère des dits étudiants:

Cornaqués par un quarteron de mathématiciens appliqués, aux carrières marquées du sceau de leur fascination pour le marché, ces jeunes golden génies de 23 ans, tout juste sortis de l’adolescence, pour qui les maths ne sont pas une connaissance, mais un instrument de puissance au service des puissants, jouent à la finance, au mieux dans une inconscience polissonne, au pire dans un cynisme condamnable. Abominablement ancrés dans le temps et dans le réel, pragmatiques maladifs à l’esprit stochastique, ils ne cessent de jongler avec la durée, les retards, les avances, le virtuel, le potentiel, et ne parviennent qu’à produire un présent douloureux.

Avant d'attaquer leurs professeurs:

Certains chercheurs, par choix idéologique, intérêt financier, arrivisme, se sont délibérément installés dans le camp des puissants. Je regarde ces chercheurs comme des «ennemis», ils travaillent au malheur du plus grand nombre.

Et leurs résultats:

Gestion des risques, je me marre ! Il faut être gonflé pour affirmer que les MAF ont pour principal objet la gestion des risques. Voilà des experts haut de gamme, à l’intelligence brûlante, armés d’un nouveau savoir aux performances majeures, génies formés pour évaluer les risques et qui n’ont rien vu venir… Rien ! Circulez, y a rien à voir. Que voilà un savoir efficace et des experts compétents !

Canard mathématique du XVIIIème siècle.
(Pour ne pas amplifier la polémique)

Les enseignant et les chercheurs en mathématiques appliquées à la finance avaient, dès le mois de novembre, réagit à la pression de la crise sur leur domaine. On peut consulter en ligne le numéro 87 de Matapli, bulletin de la Société des Mathématiques Appliquées et Industrielles, consacré au sujet Mathématiques financières et industrie bancaire.

Dans son éditorial, Denis Talay, président de la SMAI souligne

qu’on ne saurait trop expliquer autour de nous que les mathématiques ne sont pour rien,
techniquement, dans la crise financière actuelle, les seuls vrais ressorts des bulles spéculatives étant l’appât de gains faciles et de graves manques de contrôle des marchés.

Ce qui me semble un peu court...

Nicole El Karoui est rapidement montée au créneau pour la défense des MAF, et Denis Guedj la met en cause dans son article en la baptisant "la diva des médias". Il se trouve que madame El Karoui, brillante mathématicienne, est une des pionnières françaises dans le domaine des mathématiques financières et est une des responsables du Master de Probabilités et Finances de l'Université Paris VI, cohabilité avec l'Ecole Polytechnique, qui forme les quants (analystes quantitatifs) que le monde nous envie. Elle les présentait ainsi en mai 2007:

Le métier, apparu dans les années 70, s’est fortement développé dans les salles de marchés des banques d’investissement dans les années 90, parallèlement à l’essor des produits dits "dérivés". Les quants participent à la création de ces derniers avec les traders, les structureurs voire les clients. Son rôle consiste surtout à modéliser, calculer, programmer et simuler des modèles mathématiques pour évaluer les produits en fonction de multiples paramètres mais surtout mettre en place les stratégies de couverture des risques inhérents à ces produits, entre autre la défaillance des émetteurs pour les dérivés de crédit.

Cette formation attirait jusqu'ici une bonne partie de nos étudiants les plus brillants...

Il est permis de s'inquiéter pour leur avenir...

A ma connaissance, Nicole El Karoui n'a pas répondu à l'article de Denis Guedj. Peut-être ne le fera-t-elle jamais.

En revanche, j'ai pu lire les réponses de Bruno Deutsch et de Denis Talay.

Si l'article de Guedj tient du coup de gueule, les réponses tiennent plutôt du coup de menton méprisant par leur utilisation d'un argument qui m'a un peu surpris.

Il s'agit de contester à Denis Guedj la qualité de "mathématicien", au prétexte que sa liste de publications se limite, dans le domaine mathématique, à sa thèse.

Quelque chose me gêne fort dans ce reproche: j'y retrouve trop ce grand air péremptoire, cassant et prétentieux que l'on prête trop souvent aux mathématiciens...

Ce qui me gêne encore plus, c'est de trouver ceci sous la plume d'un chercheur (Denis Talay) écrivant sur le site Images des Mathématiques que le CNRS tient pour justement diffuser une autre image des mathématiques et des mathématiciens...

Denis Guedj n'a probablement démontré aucun théorème non trivial (rien ne me prouve que monsieur Talay l'ait fait), mais il a, par son travail d'écrivain, intéressé davantage le grand public, qui dépasse largement l'annuaire des anciens élèves de Normale Sup, que ne saurait le faire la mesquine réaction d'un matheux soucieux de la reconnaissance de ses publications.

mardi 3 février 2009

Un grand créateur se révèle

A bien l'observer, on pouvait se douter qu'il y avait chez cet homme-là une vocation contrariée ou un grand rêve d'enfance ravalé dans les larmes et les trépignements.

Maintenant, nous savons: monsieur Sarkozy a une passion rentrée et c'est la rage de créer.

L'indépendance calamiteuse des soubresauts qui agitent ses quatre membres principaux l'ont empêché de pratiquer quelque discipline artistique que ce soit, et par conséquent il est entré en politique en gardant en lui cette frustration douloureuse.

Mais, par un effet banal de retour du refoulé, le voici prêt à donner libre cours à ses pulsions. Il vient de s'autoproclamer, ce lundi, président du Conseil pour la création artistique qu'il s'était promis de créer pour se faire plaisir. Et il n'a pu s'empêcher de prononcer, pour l'occasion, un discours de haute tenue, écrit par on ne sait qui, dont voici le pompompompeux incipit:

Madame la Ministre, chère Christine,
Mesdames, Messieurs,
En créant un Conseil pour la création artistique - j'ai vu que cela en avait étonné certains - dans mon esprit je ne fais que renouveler l’attachement séculaire qui unit la Nation et ses artistes. Depuis Charles V et François 1er, l’État a été le promoteur de la création et le protecteur des artistes. Le Val de Loire, Versailles et Paris ont été modelés et embellis sous l’action du couple formé par le politique – celui qui construit la Cité – et le poétique – celui qui rêve mais aussi qui agit, au plus haut degré.

Comme j'ai décidé d'être bienveillant avec les rédacteurs attitrés de monsieur Sarkozy qui ont dû travailler jour et nuit ce dernier mois, avec tous ces discours de vœux qu'il a inventé de prononcer, je ne relèverai pas cette opposition entre le politique et le poétique, où l'étymologie me semble un peu malmenée... Pendant qu'on y était, on aurait pu parler du politique qui construit en poète, non ? Mais une référence à Hölderlin revisité par Heidegger aurait-elle été captée au vol par madame Albanel ?

Monsieur Sarkozy en serre une poignée à monsieur Karmitz,
tandis que madame Albanel regarde l'heure au poignet de son voisin.

Je passerai tout aussi charitablement sur la suite du discours où le rédacteur se contente d'enfiler quelques banalités de bon aloi sur la création artistique, en les teintant d'assez de hargne pour les faire passer pour des vérités iconoclastes et décomplexées.

La présentation de monsieur Marin Karmitz, qui, en tant que délégué général, sera la cheville ouvrière du Conseil, est un modèle de fausse provocation autosatisfaite:

Ah, j’oubliais, Marin Karmitz, semble-t-il, n’aurait pas les mêmes idées politiques que moi. Cela devrait rassurer, que des femmes et des hommes différents soient capables de travailler ensemble sur ce que doit être au XXIème siècle la politique d’encouragement à la création en France. Cela devrait profondément rassurer. (...) Alors j’ajoute, cher Marin, que le fait que l’on travaille ensemble, maintenant, cela fait ressortir votre passé glorieux. J’ai découvert plein de choses sur vous. Vous étiez donc très à gauche, très jeune, vous n’êtes pas le seul. Cela ne vous disqualifie pas pour porter un regard sur la création.

Monsieur Sarkozy est bien taquin, lorsqu'il parle du "passé glorieux" de Marin Karmitz.

Il aurait été préférable et plus véridique de dire que Marin Karmitz est un de ces nombreux renégats d'un gauchisme mal pensé qui, pour paraphraser un titre de Guy Hocquenghem (qui, lui n'a rien renié), sont passés du col Mao aux salons de la Fondation Saint-Simon, là où s'est élaborée cette nuisance rosâtre appelée le social-libéralisme et où, prétendait-on, s'opérait " la rencontre de gens qui avaient des moyens avec des gens qui avaient des idées"(Pierre Nora).

A l'époque, l'ancien cinéaste militant Marin Karmitz avait des moyens.

Quant aux idées, il est possible qu'il n'en ait jamais eu.

La réflexion n'était déjà pas son fort en tant que cinéaste.

Coup pour coup, non renié par Marin Karmitz,
puisque ça peut encore se vendre.

Quand sont sortis, en 1971, Coup pour coup de Karmitz et Tout va bien de Godard et Gorin, on pouvait déjà faire la différence entre un monteur de pellicule et deux créateurs de cinéma.

La vidéo qui suit, un peu datée, permet d'entendre le point de vue de Jean-Luc Godard sur cette question du cinéma militant.