mercredi 20 juillet 2011

Les mystères de Saint-Sulpice

Lorsque, de la rue de Vaugirard, je rejoins la place Saint-Sulpice en empruntant l'allée du séminaire, il est extrêmement rare que je songe à Ernest Renan et que, par suite, je médite sur sa définition de la Nation ("une âme, un principe spirituel" ?). Si parfois ma pensée s'élève jusqu'à envisager une relecture de Là-bas de Joris-Karl Huymans, j'avoue que, la plupart du temps, la grossièreté native de ce qui me tient lieu d'âme me pousse à seulement retrouver la mémoire de ces quelques vers :

Je hais les tours de Saint Sulpice
Quand par hasard je les rencontre
Je pisse
Contre.

On les trouve parfois comptés de manière encore plus irrégulière :

Je hais les tours de Saint-Sulpice
Quand je les rencontre
Je pisse
Contre

Mais les rimes demeurent.

Souveraines...

Ce quatrain est attribué au discret Raoul Ponchon (1848-1937), qui disait de lui-même, en réponse aux demandes qu'on lui faisait de réunir en recueils ses "gazettes rimées" :

Je suis un poète de troisième rang, je ne puis admettre que l’on me mette au premier.

C'était en 1920. Le volume parut sous le titre La muse au cabaret, chez Fasquelle. Il a été repris en 1998 dans Les Cahiers Rouges des éditions Grasset.

Raoul Ponchon au Chat Noir. Dessin de Georges Redon.
(Illustration empruntée au blogue de Bruno Monnier
où l'on trouvera bien des choses sur Ponchon.)


Je n'avais jamais mis en doute cette attribution jusqu'à ce que je trouve, sur le site lyrikline.org, quelques poèmes enregistrés par Jacques Roubaud pour le printemps des poètes 2006, et notamment celui-ci :

Les tours de Notre-Dame

quand par hasard je rencontre
les tours de Notre-Dame
à la différence de Tristan Derème
qui

rencontrant les Tours de Saint-Sulpice
pissait
contre
je médite

d'une méditation quasi
modale
esméraldine presque, hugolâtre quoi,
assis dans le square

derrière
les nuages révérends se détournent
les pigeons gargouillent les touristes japonais se
photonumériquent
devant

fermé de grilles le pas-mal-à-l'abandon-jardin
où trois petits chats noirs boivent
le bon lait blanc de la France
Catholique

ils appartiennent à Monseigneur
(Lustiger)
plus tard ils grimperont parmi tes girouettes
ô joyau de l'art gothique!

(Pour l'entendre dit par Roubaud, il faut aller chez lyriklin.org.)

Vous l'avez lu et entendu, c'est au gentil Philippe Huc, en poésie Tristan Derème (1889-1941), qu'est attribué ici le compissage poétique et systématique des tours de Saint-Sulpice...

Et cela me trouble fort, reconnaissant en Jacques Roubaud, mémoire vivante de la poésie française, un des marcheurs les plus érudits de la capitale, capable de se promener à l'aise, et en vers, dans des rues disparues.

Promeneur des rues mortes

***************************A François Caradec

Je suis dans Paris un promeneur des rues mortes
Des rues qui ne sont plus, des rues débaptisées,
Effacées, trucidées, tronquées, amenuisées,
Rue du Contrat Social ou Rue Entre-Deux-Portes
Où es-tu Rue Sensée, Ruelle des Fouetteurs
Rue de la Pomme Rouge , Rue du Pot au Lait
Ruelle des Paillassons, Rue du Grand Hurleur,
Rue Perdue, Rue Grillée, Petit Four, Petit Pet
Oh belles disparues, De La Champignonière,
Ruelle des Trois Morts, Rue des Trois Crémaillères,
Rue Qui Trop Va Si Dure et Rue du Champourri
Passages! Cul-de-sacs! Chemins! Quais! Places! Sentes
Piéton ignoré de la foule indifférente
Je marche seul dans la Rue Où Dieu Fut Bouilli

(Pour l'entendre dit par Roubaud, il faut toujours aller chez lyriklin.org.)

Oui, mais voilà : je doute.

J'ai donc décidé de faire de cette taraudante question notre grand jeu culturel de l'été.

Pour gagner, il faudra bien sûr trancher, preuves à l'appui, entre Ponchon et Derème...

Afin de départager la foule des candidat(e)s, il sera demandé à chacun(e) un développement en 1500 signes typographiques, espaces compris, sur l'histoire et la géographie de cette curieuse "Rue Où Dieu Fut Bouilli". Les alexandrins, même boiteux seront acceptés.

Le premier prix sera une dédicace autographe de mes œuvres posthumes.

Il n'est pas impossible qu'il y ait un peu de délai à prévoir...


PS : Il est possible que ces deux poèmes de Jacques Roubaud soient repris dans La forme d'une ville change plus vite, hélas, que le cœur des humains, aux éditions Gallimard... Mais n'ayant pas le livre sous la main, je ne puis vérifier.

PPS : D'une perquisition toute récente au cœur de ma bibliothèque, il appert que Promeneur des rues mortes a été publié dans Churchill 40 et autres sonnets de voyage, aux éditions Gallimard, en 2004. Quant au poème sur Les tours de Notre-Dame, qui n'ont aucune raison d'être moins mystérieuses que celles de Saint-Sulpice, et sont infiniment plus belles, il est peut-être resté inédit...

dimanche 17 juillet 2011

Que maudit soit mon beau-frère

Une terrible malédiction poursuit Laurent Joffrin : quand il veut faire de l'esprit, il atteint à peine le niveau prudhommesque de mon beau-frère qui doit bien être, sans conteste, le beau-frère le plus bête de France - oui, j'ai de la chance, et ma sœur aussi.

Pour introduire sa profonde réflexion sur les récents propos de madame Eva Joly, notre éditorialiste maudit écrit :

Supprimer le défilé militaire du 14 juillet ? Avec tout le respect qu'on lui doit, il faut dire à Eva Joly que cette idée respire la naïveté inconséquente et que la candidate écologiste aurait mieux fait, ce jour-là, d'aller s'occuper de son jardin bio.

(Je n'y peux rien, j'entends le rire crétin de mon beau-frère... Serais-je poursuivi par cette malédiction-là ?)

Elle n'est pas mauvaise, hein, ma bien-bonne ?
(Photo SIPA, choisie pour illustrer les éditos de notre auteur.)

Homme de haute culture de gauche, l'éditorialiste le plus creux de France poursuit :

Il y a certes une tradition d'antimilitarisme à gauche, qui a ses justifications. Entre les assassins de 1848, les émules de Badinguet, les fusilleurs de la Commune, les accusateurs de Dreyfus, les ganaches de 14-18 si prodigues du sang des soldats, les militaires pétainistes ou les agents du colonialisme armé, jusqu'aux putschistes de l'Algérie française, il y a eu dans l'histoire suffisamment de militaires rangés du côté de la plus noire réaction pour expliquer cette tradition qu'on retrouve aujourd'hui encore au Canard Enchaîné, à Charlie Hebdo ou dans les rangs de l'altermondialisme.

On lui saura gré de faire une liste "suffisante", mais sûrement incomplète, non pas pour justifier, la survivance d'une "tradition d'antimilitarisme" qui se serait ringardisée "au Canard Enchaîné, à Charlie Hebdo ou dans les rangs de l'altermondialisme", mais pour motiver une position antimilitariste conséquente et rien moins que naïve, totalement ignorée de monsieur Joffrin, "avec tout le respect qu'on lui doit".

Il lui suffira d'aligner quelques "réalités élémentaires" chères au sens commun et à la propagande des services de la communication des armées avant de pouvoir conclure :

Si l'on considère ces quelques réalités élémentaires, le défilé du 14 juillet est parfaitement légitime. On ne peut demander aux soldats français de secourir telle ou telle révolution démocratique, de protéger nos ressortissants à l'étranger ou de couvrir telle ou telle opération humanitaire et les cacher ensuite comme si nous en avions honte. Eva Joly devrait y réfléchir.

Je suis persuadé qu'après avoir lu ce merveilleux texticule si joliment tourné, madame Eva Joly est en train de réfléchir à toutes ces occasions où l'on aurait vu les soldats français effectivement "secourir telle ou telle révolution démocratique", ou "protéger nos ressortissants à l'étranger", ou encore "couvrir telle ou telle opération humanitaire"...

Mais il est probable que leur désintéressement, dont monsieur Joffrin fait un vibrant éloge, les a conduits à cacher les éclats de tels succès.

Pas le genre à exhiber leurs médailles...
(Photo M. Medina/AFP)

L'avantage que l'on peut retirer de la lecture de ces plates joffrinades, si niaisement consensuelles, est peut-être d'avoir envie de lire des choses plus consistantes...

Sortant de cette dénonciation bêtasse de l'antimilitarisme, m'est venue l'idée de retrouver dans La Boucle (éditions du Seuil, 1993), de Jacques Roubaud, quelques passages où, parlant de son père Lucien Roubaud, il évoque ces normaliens de la rue d'Ulm qui, dans les années 20, s'affirmaient pacifistes et antimilitaristes dans le sillage du philosophe Alain - violemment dénoncé par ceux qui allaient constituer, plus tard, la "droite collaboratrice". Par conviction, ces jeunes gens s'opposaient de toutes les manières possibles aux séances de PMS (Préparation militaire supérieure) auxquelles les conviaient instamment les autorités militaires. Jacques Roubaud cite, pour notre plus grand plaisir, une lettre adressée par son père au directeur de l’École normale supérieure qui lui demandait des explications sur son absentéisme :

Monsieur,

J'ai estimé qu'il était vraiment trop inutile pour moi, et pour les autres, de m'adonner à la préparation intensive d'un examen dont le résultat, en ce qui me concerne, est déjà décidé. J'ajoute que je n'ai été empêché de prendre part aux séances de Romainville, où j'avais cependant l'intention d'aller, que par le pensée des perturbations que mon inexpérience ne pourrait manquer de jeter dans les manœuvres. Veuillez croire, Monsieur, à ma considération.

Jacques Roubaud a retrouvé cette lettre dans l'ouvrage Génération intellectuelle : Khâgneux et normaliens dans l'entre deux guerres (Fayard, 1988, puis Quadrige/Presses Universitaires de France, 1994), de Jean-François Sirinelli. La référence "Arch. Nat. 61 AJ 198" y est indiquée et il est précisé :

Le passage en italique était souligné par le destinataire, avec, en marge, cette appréciation : "raison inadmissible".

D'autres stratégies étaient, bien sûr, mise en œuvres :

Mon père a souvent évoqué la réussite de Canguilhem, renversant comme sans le faire exprès, lors d'une inspection, une lourde mitrailleuse sur les pieds d'un colonel.

Et pourtant Georges Canguilhem et Lucien Roubaud, et beaucoup d'autres de cette génération haïssant la chose militaire, se sont retrouvés dans les rangs de la résistance à l'occupant.

Jacques Roubaud recourt à la notion simple mais forte d'un "patriotisme" immédiat, détaché de tout nationalisme et de tout militarisme :

Avant toute autre considération (l'antifascisme, l'antiracisme par exemple) mon père s'est engagé par patriotisme. Et il ne l'a pas fait à moitié. Le disciple d'Alain, l'étudiant pacifiste, antimilitariste des années vingt, qui avait refusé (comme ses amis d'alors) le Préparation militaire supérieure et avait fait son service militaire, volontairement, comme simple soldat, se mit, en 43, au service d'un général dont il ne partageait guère les convictions politiques ou religieuses (et il se sépara de lui la guerre finie, précisément pour cette raison-là : leur unique point commun fut de ne pas accepter l'avilissement national que représentaient l'armistice, le règne des Allemands et de leurs disciples français, les "collaborateurs").

Monsieur Laurent Joffrin "devrait y réfléchir".

vendredi 15 juillet 2011

Pour garder les yeux ouverts

"Regarde de tous tes yeux, regarde !"
Jules Verne, Michel Strogoff, 1876.


Je me souviens que Georges Perec aimait cette citation.

Et cela m'est revenu en regardant cette vidéo, réalisée à la demande de l'association augenauf de Zurich.

On pourrait lui donner le titre très perecquien de

"Tentative de reconstitution de la préparation d'une expulsion",

et le parti-pris de la mise en scène d'éviter tout pathos en se concentrant uniquement sur les gestes techniques dans un décor minimal situe peut-être ces images dans le domaine de l'infraordinaire.

Ce qui ne les empêche pas d'être parfaitement glaçantes.

L'option d'intégration étant désactivée, il faut regarder la vidéo sur YouTube.
Cliquez sur la capture d'écran pour y accéder.

L'association augenauf précise que cette reconstitution a été réalisée à partir des témoignages de personnes expulsées selon cette procédure par les autorités suisses, complétés par l'étude du matériel documentaire utilisé pour la formation des personnels de la police suisse.

Enfin, augenauf rappelle que le 17 mars 2010, Joseph Ndukaku Chiakwa est mort ficelé sur une telle chaise, tandis que 16 autres personnes, ligotées comme lui, attendaient d'être placées dans le même avion que lui, en partance pour Lagos, au Nigeria.

jeudi 14 juillet 2011

La bonne conscience du monde

Il est probable que la rédaction de la Voix du Nord se trouvait trop dégarnie, en cette période estivalo-vacancière, pour envoyer quelqu'un(e) "couvrir" l'audience de mardi dernier au tribunal de grande instance de Boulogne (sur Mer).

Je ne sais si j'arriverai à m'en consoler...

C'est donc dans les Inrocks que l'on pourra lire, sous la signature de Camille Polloni, le compte-rendu du procès du 12 juillet, où étaient cités à comparaître trois militant(e)s no border accusé(e)s d'un joli assortiment de faits délictueux, comprenant violence en réunion, occupation illégale et refus de soumission à la prise d’empreintes.

Et que l'on apprendra que Jans, Lauren P. et Lauren L. ont été "relaxés au bénéfice du doute pour les faits de rébellion et condamnés pour le refus d’empreinte, mais avec une dispense de peine".

Camille Polloni ajoute :

Jugement accueilli par une salve d'applaudissements.


Un peu de couleurs dans ce monde trop gris...
(Photo empruntée à fragmentdetag.)

Les faits reprochés aux trois militant(e)s remontent au 21 avril, à 9 heures du matin, lors d'une visite, tout à fait discourtoise, de fonctionnaires de la police aux frontières (PAF) et de quelques CRS à l'African House. Il s'agissait - le lieu a depuis été évacué - de locaux industriels désaffectés reconvertis en squat où les migrants pouvaient alors dormir .

Le président du tribunal rappelle les faits : Jans et les deux Lauren, "membres de la mouvance No Border", auraient résisté à leur interpellation sur ce terrain squatté. Lauren P. est accusée de s'être jetée sur une gardienne de la paix pour tenter de lui arracher la caméra fixée à son épaule. La justice reproche à Jans d'avoir attaqué à son tour pour défendre son amie, et porté un coup au policier qui la maîtrisait. La jeune fille aurait alors pu charger un autre fonctionnaire. Lauren L., enfin, se serait précipitée sur un de ses collègues.

Un corps-à-corps qui se termine au commissariat, et dont ne subsiste, selon le médecin légiste qui a examiné les policiers, aucune "stigmate lésionnelle visible".

L'article des Inrocks donne le verbatim de la version de la redoutable Lauren P. qui selon la version officiellement assermentée aurait, avec l'aide occasionnelle de Jans, mis hors de combat deux fonctionnaires de police....

"J'ai suivi une femme policier qui entrait dans l'entrepôt, en la filmant. Les migrants montaient sur le toit pour s'enfuir, elle a retiré l'échelle. Elle est allée contrôler l'identité d'un premier migrant, puis d'un deuxième. Je la suivais toujours, elle était de plus en plus hostile envers moi, mettait sa main devant, se retournait, m'empêchait de filmer. Je la contournais, à un moment j'ai décidé de m'asseoir. Elle a saisi la caméra, l'a retiré de ma main et a marché dessus. Quatre policiers m'ont alors traînée par terre puis menottée. A l'extérieur, j'ai donné mon passeport, puis attendu quelques minutes avant d'être emmenée au commissariat."

Selon elle, sa caméra serait maintenant "détruite" et lui aurait été rendue "sans carte mémoire"...

Il faut dire que ce n'est guère plaisant d'être filmé pendant ses heures de travail.

Et il faut peut-être aussi rappeler que ces faits intervenaient une dizaine de jours après la mise en ligne, sur le site des Inrocks et celui de Rue 89, des "vidéos qui font honte" justement tournées par des militant(e)s no border. Maître Marie-Hélène Calonne, avocate de la défense, fera allusion à ces vidéos : "Effectivement ce sont des vidéos qui font honte à la police et à la façon dont elle travaille."

Il semble que le président ait laissé dire, mais un peu avant, alors que Jans venait de déclarer

"Nous sommes là à cause des brutalités policières, c'est pour ça que nous avons des caméras."

il avait cru bon d'ironiser

"Oui oui, vous êtes la bonne conscience du monde."

J'ignore si le libre exercice de ce type d'ironie méprisante fait partie des prérogatives d'un président de tribunal...

(Mais je ne m'aventurerai pas à supposer qu'à force de juger en son âme et conscience on puisse finir par l'avoir mauvaise.)


Face à l'ironie magistrale, la solidarité des consciences.
(Photo Les Inrocks.)

PS :

Le travail mené sur le terrain par les militant(e)s no border a abouti, le 22 juin dernier, à la publication de Calais : cette frontière qui tue, un "rapport d'observation des violences policières à Calais depuis 2009".

Soutenu par une vingtaine d'associations et d'organisations telles que le Groupe d'information et de soutien des immigrés (Gisti), la Ligue des droits de l’homme, Emmaüs International, le syndicat de la magistrature ou encore le syndicat des avocats de France (SM), "No Border" a d'ores et déjà envoyé une lettre de saisine au Défenseur des droits s'appuyant sur ce dossier. Les associations demandent ainsi à Dominique Baudis de "mettre en œuvre les moyens d'investigation propres à vérifier et corroborer l'existence des violences constatées" par elles-mêmes.

Pour lire ce rapport, il faut le télécharger.

A condition que la fréquentation de "la bonne conscience du monde" ne vous rebute pas trop...

mardi 12 juillet 2011

Pas vraiment au courant

Reçu hier en fin de matinée, ce courriel émanant du CSP59 :

NFAKARY A RENDEZ VOUS AVEC UN CHIRURGIEN, IL NE PEUT ÊTRE EXPULSE !

Et pourtant c’est ce que vient de faire le préfet du Nord avec Nfakary qui allait être libéré après 30 jours de détention au CRA de Lesquin.

Nfakary a été amené à l’aéroport de Lesquin en vue d’être expulsé en Guinée.

Cet ex-gréviste de la faim de 2007 (près de 60 jours sans manger) a subi une opération de la jambe dans laquelle a été vissée une broche et qui doit être extraite par une opération chirurgicale.

La préfecture du nord n’en a rien à faire et l’embarque en vue de l’expulser.

Le CSP59 dénonce cet acharnement de la préfecture qui continue de se venger contre les grévistes de la faim de 2007.

Le CSP59 rappelle que la communauté guinéenne de France et particulièrement de Lille dont les sans papiers ont par des manifestations soutenues les luttes du peuple de Guinée contre l’autocratie militaire et pour la démocratie.

Le CSP59 interpelle les autorités guinéennes et appelle le peuple fier de Guinée afin de faire respecter par la France les droits de ressortissants guinéens.

Fait le 11/07/11.


Considérant qu'il est peu probable qu'une agence de presse s'intéresse à cette information et diligente un(e) de ses correspondant(e)s pour la vérifier, je la copicolle telle que, sans même savoir si l'expulsion a bien eu lieu... Au cas où, un(e) porte parole d'une des administrations ayant participé à cette discrète ignominie sera venu(e) expliquer qu'il est tout à fait possible de renvoyer un "clandestin" en attente d'une opération chirurgicale si la possibilité de soins existe dans son pays d'origine.

Et en l’occurrence, on nous dira qu'il est avéré que l'on peut trouver d'excellents tournevis en Guinée.


Modèle compact dit "quatre en un".
Existe aussi en acier chirurgical.

Si Nfakary a été "reconduit" avec une broche dans la jambe, Ardi Vrenezi a été expulsé vers le Kosovo, avec sa famille mais sans son fauteuil...

C'était le 4 mai 2010.

Pour ceux qui ne seraient pas vraiment au courant, voici le résumé des faits, tiré du texte de l'appel pour le retour d'Ardi et de sa famille mis en ligne par le RESF :

Ses parents étaient venus avec lui en France en juillet 2008 pour qu’il soit soigné, n’ayant pas eu de diagnostic pour sa maladie dans leur pays, et aucun traitement efficace de sa pathologie. Ils avaient vendu leur maison pour payer le voyage. Hospitalisé dès son arrivée en France dans un état préoccupant, l’évolution de la maladie avait été freinée : « un miracle » disaient ses parents.

Le 3 mai 2010, les parents, le frère et la sœur d’Ardi sont interpellés. Ardi est arrêté le soir même au sein de l’institut d’éducation motrice où il était soigné, par une escouade de policiers. Le directeur de l’institut n’a pas été prévenu, les infirmières non plus. La plupart des enfants dorment. Ardi est arraché de son lit, transféré sur un brancard, placé dans une ambulance et mis en centre de rétention pour la nuit. Le lendemain matin il est mis dans un avion avec sa famille à destination de Pristina.


Depuis lors, faute de médicaments et de soins adaptés, son état s’est considérablement dégradé. Il ne se lève plus, ne sourit plus, ne parle plus. Il a des difficultés de déglutition qui s’aggravent et nécessiteraient une aide alimentaire, impossible au Kosovo. Il maigrit, il a faim. Il reçoit les médicaments indispensables de France, ceux-ci n’étant pas accessibles ou étant même inexistants au Kosovo. Interpellé sur cette situation inacceptable, l’État Français persiste dans sa dramatique erreur d’appréciation, et accrédite par tous les moyens la thèse qu’il y aurait au Kosovo une prise en charge adaptée à la situation de polyhandicap. Ceci est faux.

La pathologie dont Ardi est atteint ne laisse certes pas espérer de survie à long terme. Ardi va mourir, mais sans les soins adaptés, il mourra plus vite, et dans des conditions inacceptables de faim et de douleurs.

Depuis plus d'un an, le comité de soutien à Ardi et sa famille tente d'interpeller les autorités et d'alerter l'opinion - on trouvera tous les détails des actions entreprises sur le blog de Ardi tenu depuis le 8 mai 2010. Il se heurte à un mur bétonné de silence et d'indifférence qui commence à peine à se lézarder...

La dernière action en date, épaulée activement (enfin !) par le Réseau Education Sans Frontières, a eu lieu le 7 juillet, le jour même choisi par l'UMP pour tenir convention sur "les défis l'immigration". Commencée aux abords de l'Assemblée Nationale, où, pour reprendre l'expression de Marine Turchi et Carine Fouteau dans Médiapart, les militants et les élus pouvaient "se lâcher", la journée s'est achevée par l'accrochage symbolique d'une affiche appelant au retour d'Ardi sur les grilles du siège du Conseil Régional d'Ile de France.

Au 57 rue de Babylone, Paris VIIe.

La presse n'a pas fait grand cas de cette manifestation.

Curieusement c'est dans l'Express que l'on trouve une courte vidéo, introduite par :

En marge de la convention que tenait ce jeudi l'UMP sur l'immigration à l'Assemblée nationale, un rassemblement symbolique était organisé ce jeudi 7 juillet afin d'interpeller le parti majoritaire sur le destin d'Ardi Vrenezi, adolescent polyhandicapé expulsé vers le Kosovo il y a un an.

Gino Delmas et Aurélien Chartendrault, qui ont réalisé ce reportage, ont sans doute voulu, par souci d'équilibre journalistique, donner la parole à quelques fervents défenseurs de la politique gouvernementale - ce sont des choses qui se font, dans la presse -, aussi pouvons nous voir et entendre messieurs Lionnel Luca (à 1 min 30 sec) et Claude Goasguen (à 2 min 04 sec).

L'un n'est au courant de rien - et puis il semble si pressé de rejoindre ses amis vrais amateurs de saucissonnage qu'il ne peut s'attarder -, et l'autre, peut-être pas plus informé, professe une foi très touchante dans le dogme républicain de l'infaillibilité préfectorale...




(Pardon pour les publicités qui m'ont été imposées... )



PS : Pour signer l'appel RESF, c'est à cette adresse.

Et pour lire La lettre d'Ardi Vrenezi, qui fait le point sur la situation, c'est à cette autre adresse.

mardi 5 juillet 2011

Projet de mise en vacance

C'est comme un rêve, mais aussi le programme idéal de la mise en vacance que je compte bien approcher dans les semaines qui viennent :

Aujourd'hui je n'ai rien fait.
Mais beaucoup de choses se sont faites en moi.

Des oiseaux qui n'existent pas
ont trouvé leur nid.
Des ombres qui peut-être existent
ont rencontré leurs corps.
Des paroles qui existent
ont recouvré leur silence.

Ne rien faire
sauve parfois l'équilibre du monde,
en obtenant que quelque chose aussi pèse
sur le plateau vide de la balance.

Roberto Juarroz, Treizième poésie verticale, 52,
dans la traduction de Roger Munier, pour les éditions José Corti (1993).

Ce qui donne, en version originale, et pour l'oreille des hispanisant(e)s :

Hoy no he hecho nada.
Pero muchas cosas se hicieron en mí.

Pájaros que no existen
encontraron su nido.
Sombras que tal vez existan
hallaron sus cuerpos.
Palabras que existen
recobraron su silencio.

No hacer nada
salva a veces el equilibrio del mundo,
al lograr que tambièn algo pese
en el platillo vacío de la balanza.



Ps : Comme ce projet a quelque chose de surhumain, il est possible que, de temps à autre, le strict silence dont tout le monde rêve, soit interrompu par une note intempestive...

vendredi 1 juillet 2011

Corps étranger

En découvrant, sur le site de Rue 89, le "grand entretien" avec Catherine Millet, un premier étonnement, minuscule : ainsi donc, cela ne fait que 10 ans qu'a été publiée La Vie sexuelle de Catherine M. !

De cette lecture, que je découvre pas si ancienne que je l'aurais cru, me reste surtout le souvenir d'un long texte ennuyeux, essentiellement descriptif, dont le seul tour de force m'avait semblé être de pouvoir discourir de vie sexuelle en évitant presque totalement de parler des plaisirs qui en font, dit-on, le principal agrément. Si je me souviens bien, l'auteure y évoque davantage, en diverses figures avec ou sans style, son excitation que sa jouissance...

A cette impression, ajoutons un certain agacement à entendre un peu partout célébrer l'écriture de ce livre qui, en somme, ne faisait qu'appliquer le déjà vieux procédé littéraire de l'écriture blanche au récit d'une autobiographie sexuelle - au sens où l'on parle d'autobiographie intellectuelle. On mesurera la nouveauté de la recette en se rappelant que L’Étranger d'Albert Camus, qui est peut-être la grande réussite du genre, est paru en 1942.

Édition de poche, Points Seuil, 2002.

D'autres étonnements sont nichés dans le corps de cet article où "dix ans après, Catherine Millet vous reparle de sexe (et d'amour)"...

Je ne sais pas si Catherine Millet parlait du viol il y a dix ans, et je n'ai pas envie de relire son livre pour vérifier, mais il se trouve qu'elle est ici conduite à aborder le sujet.

Après avoir dit toute son admiration pour Anne Sinclair, elle est appelée à se prononcer sur l'articulation possible entre "libertinisme et féminisme".

Cri du cœur et/ou forte pensée :

Plutôt que de créer des associations pour aider les femmes à déposer des plaintes et payer des avocats, les féministes feraient mieux de leur apprendre à considérer ces agressions sexuelles avec une certaine distance, à les relativiser, à renforcer leurs « défenses naturelles ». Il faut aider les femmes à être fortes par elles-mêmes plutôt qu'en se réfugiant derrière la loi.

Et puisqu'on en arrive aux leçons à donner, Catherine Millet ne va pas se priver. Il faut dire qu'elle a au moins une forte référence : elle en a parlé, "il y a longtemps", avec la romancière Christine Angot qui "trouve atroce l'entourage des filles violées et notamment, victimes d'un inceste, et qui les entretiennent dans ce traumatisme par des procès intentés des années après" (orthographe Rue 89), et elle sait ce qu'on devrait leur dire, à ces "filles violées" :

«La chose a eu lieu, elle ne t'a pas marqué de façon indélébile, tu peux vivre ta vie dans un autre habit que celui de la jeune fille victime d'un viol.»

Et, comme si cela ne suffisait pas, elle insiste :

Je risque de choquer, mais je ne comprends pas les femmes qui se disent traumatisées, sévèrement traumatisées par un viol.

(En général, quand on reconnaît que l'on "risque de choquer", on éprouve une sorte de jouissance d'ordre intellectuel. On est bien content de la voir varier ses plaisirs...)

Mais face à de telles affirmations, qui pourraient révéler un beau cas de résilience, on est conduit à se poser une question :

"Avez-vous été vous-même victime d'un viol ?"

Elle répond :

"Non, et j'espère que cela ne m'interdit pas d'avoir une opinion sur la question ! Je pense que s'il m'était arrivé de me voir imposer un acte sexuel - et après tout, ça m'est peut-être arrivé, et j'ai oublié -, j'aurais laissé faire en attendant que ça se passe, et je m'en serais tirée en me disant que c'était moins grave que de perdre un œil ou une jambe. Je ne me serais pas sentie atteinte. Ma personne ne se confond pas avec mon corps."

J'espère que le fait de n'avoir jamais violé personne ne m'interdit pas d'avoir, moi aussi, "une opinion sur la question", et même une opinion sur cette "opinion sur la question"... Ce que je m'interdis, c'est de porter le moindre jugement sur la manière dont les "filles violées" cherchent à surmonter ce qui, pour elles, a été, est encore et restera un traumatisme.

C'est justement sur ce mot de "traumatisme" que Catherine Millet ergote, avec toutes les ressources de la mise en situation de son imagination. Elle aurait donc "laissé faire en attendant que ça se passe" et s'en serait "tirée" en se disant "que c'était moins grave que de perdre un œil ou une jambe".

La documentation de l'interviewée étant de toute évidence très limitée, on aurait pu lui signaler que cette tentative de mise à l'abri en se dissociant de son corps revient très souvent dans les récits de viols faits par les victimes, et que cela n'empêche aucunement le traumatisme et les conséquences du traumatisme...

Catherine Millet dirait peut-être que ces femmes ne sont pas assez "fortes", et que surtout elles ignorent, ces nulles, ce grand principe métaphysique dualiste :

Ma personne ne se confond pas avec mon corps.

Pour qui entendrait là comme un écho pas trop assourdi de sacristie janséniste, Catherine Millet tient à le confirmer - après un détour où elle expédie la "morale de l'Islam" ("Mon opinion est qu'une femme née dans cette culture-là doit s'en libérer. C'est tout.") -, en citant l'inévitable Saint Augustin (La Cité de Dieu) :

« Tant que se maintient ferme et inchangée cette volonté [vertueuse], rien de ce qu'un autre peut faire du corps ou dans le corps, et qu'on ne peut éviter sans pécher soi-même, n'entraîne de faute pour qui le subit… »

La lumière augustinienne éclaire d'une bien intéressante façon le mépris du corps affiché par la "permissive" post-soixante-huitarde Catherine Millet.

Et curieusement, cela me rappelle un ouvrage que j'ai lu avec plus d'attention que La Cité de Dieu en ces années soixante-dix. C'était l'adaptation française d'un livre américain de 1971, écrit par un certain "Collectif de Boston pour la santé des femmes". Je ne me souviens plus du titre de la version anglaise que j'avais lue d'abord, mais en français, cela avait donné :

Notre corps, nous-mêmes

Le papier était de mauvaise qualité, les photos très moches,
mais on y oubliait allègrement Saint-Augustin.