jeudi 21 octobre 2010

Racaille et caillasse

Par bonheur pour lui, et par malheur pour nous, la langue de monsieur Brice Horfefeux n'a pas trop fourché lors de sa visite triomphale à Lyon. C'est dommage, car son récent lapsus, partout célébré, était plutôt rassurant. L'entendre aborder, de manière si abrupte et si naïve, la délicate question des "empreintes génitales" nous donnait un aperçu inédit de l'encombrement de son inconscient, assez mal contrôlé par un surmoi pas si solide qu'il pouvait sembler. Il faudra songer à exercer une sorte de vidéo-surveillance sur son impensé.

Alors que, pour la troisième journée consécutive, des incidents avaient à nouveau éclaté dans le centre de Lyon, monsieur Brice Hortefeux s'est rendu sur place, accompagné d'un grand renfort de journalistes. Il a tenu, à l'hôtel de police, une réunion de travail sur les violences urbaines. Monsieur Gérard Collomb, maire de la ville, y voyant une simple "opération de communication", a refusé d'y participer. Quand il a le nez dedans, monsieur le maire comprend vite, mais un peu tard, dans quoi il a failli marcher.

Afin de bien montrer qu'il n'avait peur de rien, monsieur Hortefeux est allé se faire tirer le portrait dans la rue Victor Hugo, que je suppose être une voie commerçante visitée les jours précédents par les présumés "casseurs". Pour ce faire, il a, nous dit-on,"quitté l'hôtel de police de Lyon avec deux minibus de journalistes dans son sillage, direction la rue Victor Hugo". Et l'on précise que "Michel Mercier, ministre de l'espace rural et de l'aménagement du territoire, Philippe Cochet, député maire de Caluire, président de la fédération UMP du Rhône et le préfet du Rhône, Jacques Gérault l'accompagn[ai]ent".

Une sorte de bain de foule journalistique.
(Photo: Philippe Desmazes/AFP)

Selon Lyon Capitale, le ministre serait arrivé à 15h 20, rue Victor Hugo, et y aurait passé une dizaine de minutes. Ce même média note une présence imposante de forces de l'ordre dans le secteur depuis le début d'après-midi:

Une dizaine de camions de CRS, une voiture de la Brigade anti-criminalité et plusieurs voitures de police tournent actuellement autour de la Place Bellecour. Les jeunes manifestants et casseurs ont déserté le secteur pour se rendre au tribunal. Seuls quelques uns essaient de s'aventurer rue Victor Hugo, ils sont systématiquement fouillés par les gendarmes mobiles.

Ces précautions, qui relativisent le courage du ministre, n'empêcheront pas quelques cris du cœur, les "fasciste", "raciste" et "t'es pas le bienvenu ici !" que la presse a rapportés, les attribuant à une "dizaine de jeunes". Trois d'entre eux auraient été "interpellés sur-le-champ par les forces de police qui entouraient le ministre".

C'est peut-être alors que monsieur Brice Hortefeux a prononcé, sans trébucher, le message qu'il était venu délivrer à la jeunesse de la nation:

"La France n'appartient pas aux casseurs, aux pilleurs et aux caillasseurs. Elle appartient aux honnêtes gens qui veulent travailler paisiblement."

Pas de doute, cet homme-là sait parler aux (présumés) "jeunes".

mercredi 20 octobre 2010

Les recalés de banlieue

Au début de son éditorial du Figaro du 15 ou 16 octobre, monsieur Yves Thréard, journaliste contemporain, livrait généreusement à ses lecteurs cette profonde pensée: "imaginer qu'à 15 ou 16 ans, on pense déjà à l'automne de sa vie relève d'un mensonge soigneusement entretenu par quelques consciences adultes néfastes".

Et il poursuivait:

Cette malhonnêteté voudrait faire passer un chahut d'adolescents, comme il y en aura toujours quand l'occasion se présente et auquel s'agrègent immanquablement des recalés de banlieue en mal de casse, pour l'expression d'un malaise plus profond de la jeunesse française.

Monsieur Yves Thréard a dû relire ce bonheur d'expression, "recalés de banlieue", en se trémoussant sur son siège et en laissant s'épanouir ce sourire qu'il doit trouver aussi voltairien que son ironie...

Monsieur Yves Thréard,
recalé au concours du nœud de cravate.

Espérons pour lui qu'il échappera à la bastonnade...

Car, parmi les "recalés de banlieue", il en est de fort susceptibles.

Ainsi, j'ai appris récemment que, selon toute vraisemblance, un jeune homme très prometteur, originaire de la très proche banlieue ouest de Paris, aurait été "recalé" à ses examens de Droit. Pour en être informé, il m'a fallu lire un compte-rendu des bavardages de monsieur Édouard Balladur sur Canal+. Par bonheur, je suis un admirateur fanatique de l'onctuosité vocale de monsieur Balladur, et je ne manque jamais de lire ses sages propos. Et, sans vouloir me vanter, je les déclame à haute voix, et avec d'admirables flexions de la glotte.

A la question de savoir s'il conseillait au fils du chef de l'Etat d'arrêter ses études, en référence à de récents échecs à des examens rapportés par Le Parisien, Edouard Balladur a répondu "non au contraire!". "Il faut qu'il continue ses études", a-t-il ajouté. "Je le connais depuis qu'il a dix ans, même moins, c'est un garçon très intelligent et capable, et je pense qu'il devrait se concentrer pour terminer ses études et avoir une profession".

Et l'ancien premier ministre termine en élargissant son propos jusqu'à l'universel:

"Le conseil que je donne c'est 'soyez libre' et pour être libre, il faut que vous ayez vos arrières assurés, et une profession que vous puissiez exercer si d'aventure le suffrage ne vous est pas favorable."

On voit que ce jeune homme ne manque pas de judicieux conseils, bien que monsieur Balladur ait omis de dire qu'il fallait commencer à cotiser très jeune pour espérer toucher une retraite complète.

Conseil qu'il avait jadis donné au père du jeune homme.

Pour se faire pardonner ces fâcheuses allusions aux enfants non diplômés de la banlieue, le journal de monsieur Yves Thréard a publié hier des nouvelles bien rassurantes de monsieur Sarkozy junior. L'article de Jim Jarrassé, Jean Sarkozy défié sur ses terres électorales, à Neuilly décrit par le menu les aventures électorales du "jeune étudiant en droit, 24 ans", au sein du groupe UMP. Le grand reporter du Figaro en banlieue ouest semble penser que "le suffrage" lui sera "favorable".

Le Figaro est peut-être consulté par des diplômés des autres banlieues, car on peut trouver, à la suite de cet article quelques commentaires du type "Passe ta licence d'abord !"

Ce qui est bien mesquin, je trouve...

mardi 19 octobre 2010

Démocratie essentielle

Un grand cri d'espoir a salué, dans la journée d'hier, l'annonce de "l'activation du centre interministériel de crise", chargé, sous la houlette du ministre de l'Intérieur, "de coordonner l'action des différents services de l'État visant à assurer la pérennité du ravitaillement en carburant".

Moi aussi, j'ai été rassuré.

Surtout en constatant que le CIC a reçu une mission ambitieuse. Son rôle aurait pu être d'assurer la "continuité" de l'approvisionnement en carburant. Mais non, il doit faire beaucoup plus, et instaurer la "pérennité" de cet approvisionnement. Vue à la modeste échelle d'une vie humaine, "pérennité" sonne un peu comme "éternité", je trouve.

Et ça me rassure beaucoup, car l'éternité, c'est rassurant.

(Et puis, je me demande si monsieur Sarkozy va employer à nouveau, dans sa prochaine déclaration à la nation, ce bel adjectif de "pérain" qu'il avait inventé comme masculin de "pérenne" au cours de sa campagne électorale...)

Hier soir, le CIC prouvait son sérieux en communiquant :

"Sous l'effet d'achats de précaution et de difficultés d'acheminement liés aux mouvements sociaux, des tensions d'approvisionnement sont constatées dans plusieurs départements."

Il annonçait également:

"Parallèlement aux déblocages des dépôts pétroliers, un plan d'acheminement des carburants sera mis en œuvre, dès la journée de demain, en étroite liaison avec les professionnels de la distribution, afin d'approvisionner les départements les plus concernés."

J'espère que le sous-fifre qui a trouvé l'expression "tension d'approvisionnement" peut espérer une promotion...

Image véritablement poignante
d'un automobiliste qui a oublié de faire le plein.


De Deauville, où il s'est exilé pour une rencontre France-Russie-Allemagne, monsieur Nicolas Sarkozy a fait part de sa détermination à mener à bien la réforme des retraites, et il en a profité pour compléter le tableau mirobolant des caractéristiques essentielles de la "démocratie parlementaire", œuvre qu'il peaufine depuis son entrée en candidature:

"Il est parfaitement normal et naturel que ça crée des inquiétudes et des oppositions", a-t-il poursuivi. "Mais c'est normal aussi et naturel qu'un gouvernement démocratique, dans une démocratie parlementaire, s'assure que les automobilistes trouveront de l'essence et qu'il n'y aura pas d'affrontements, parce que dans une démocratie, l'affrontement n'est jamais quelque chose de positif".

L'essence pérenne de la démocratie, c'est le super.

Un gréviste de Grandpuits en train de prendre la France en otage.

Je ne suis pas assuré, dubitatif que je suis par nature, du caractère démocratique de la réquisition qui a été faite, ce dimanche, par le préfet de Seine-et-Marne, de salariés grévistes afin de "servir" des clients (privés) de la raffinerie Total de Grandpuits.

L'arrêté a été pris en vertu du Code général des Collectivités territoriales (CGCT) qui dispose que "lorsque l'atteinte constatée ou prévisible au bon ordre, à la salubrité, à la tranquillité et à la sécurité publiques l'exige", le préfet peut "réquisitionner tout bien ou service, requérir toute personne nécessaire au fonctionnement de ce service (...)". (AFP)

Il ne me semble pas si aisé de s'entendre démocratiquement sur les contours de ces notions très vagues de "bon ordre", "salubrité", "tranquillité" et "sécurité" publiques. Je n'en débattrais pas, à l'occasion, avec monsieur le préfet - car j'ai assez à faire avec mon beau-frère -, mais les barrages qui se tiennent, ici ou là, et de manière intermittente, devant les dépôts de carburant ne me paraissent pas vraiment contrevenir à ces quatre exigences... Les syndicalistes qui organisent ces blocages sont des gens raisonnables, et même, cela pourrait rassurer nos politiques, "responsables", et se conduisent en dignes héritiers de la grande tradition ouvrière de respect de l'outil de travail. Quant à réquisitionner du personnel en grève pour faire face aux livraisons des services d'urgence, comme cela a été fait à Grandpuits aujourd'hui, il s'agit d'une mesure quasiment inutile: tant que les cuves peuvent débiter, ces services sont approvisionnés.

Devant les dépôts, on s'installe, puis on s'en va, et on revient... Le terminal Rubis, au Grand-Quevilly, près de Rouen, est un bon exemple de ce petit jeu stérile mené par les autorités - stérile parce les raffineries sont à l'arrêt. Dégagé samedi matin, il a été à rebloqué hier, et débloqué ce matin à l'aube. A 14h 16, Paris-Normandie annonçait brièvement qu'il était "à nouveau bloqué par une trentaine de manifestants", et à 17h 30, que "le boulevard maritime [était] bloqué depuis 16h30 à la hauteur du terminal Rubis à Grand-Quevilly par 200 grévistes qui bloqu[aient] l'accès aux réserves de carburant".

Peut-être y sont-ils encore, peut-être ont-ils été délogés...

S'ils y passent la nuit, il y aura encore, autour des feux de palettes, de larges discussions, de bonnes rigolades et de grandes engueulades, essentiels carburants de la démocratie réelle.

lundi 18 octobre 2010

Du côté des poids lourds

Un peu après 19h, hier soir, comme je rentrais d'une réunion familiale, en poussant au surrégime le moteur de ma quatrelle - car, on me l'a dit, il n'y a aucune risque de pénurie de carburant -, j'ai pu entendre à la radio un bulletin d'information où l'on donnait la vedette aux déclarations d'un de nos plus grands montres sacrés, qui est aussi, selon certains, un sacré "sac à vin".

Depuis Abou Dhabi, monsieur Gérard Depardieu s'exprimait sur le mouvement d'opposition au projet de réforme des retraites.

Sans doute a-t-il préféré nous dispenser son avis depuis un pays où la vente d'alcool est probablement très contingentée, afin que personne ne puisse le soupçonner de n'être pas à jeun...

J'ai pu constater que, si la diction du célèbre acteur était (médiocrement) distincte, les articulations de sa pensées étaient pour le moins flottantes:

"Ce qui se passe aujourd'hui en France est ridicule. Il s'agit d'une manipulation de la part des syndicats."

Ensuite, soulignant qu'à quinze ans, lui, il pensait à vivre et pas à la prendre une retraite, il se glissait, avec un incontestable talent, dans la peau du classique "vieux con", laquelle lui allait comme un gant.


Un autre de ses meilleurs rôles: celui du cochon-truffier.
(Photo: Cyril Combe/SIPA)

Les opinions de monsieur Gérard Depardieu, en quelque domaine que ce soit, ne m'émeuvent pas outre mesure. Comme aurait pu le dire monsieur Jacques Chirac s'il avait eu le moindre intérêt pour la danse de salon, ses avis peuvent toucher l'une de mes valseuses sans empêcher l'autre de continuer à danser le tango.

Mais j'ai tout de même été un peu surpris de trouver, une fois revenu devant mon écran, ses propos en troisième position de la page d'accueil du site d'un quotidien qui se préoccupe beaucoup de la représentativité des manifestants... Or monsieur Depardieu, il me semble, ne peut représenter que lui-même. Certes, il s'agit d'un personnage à l'épaisseur indéniable, mais la légitimité démocratique n'est pas affaire de poids.

Les événements de ce jour, où les chauffeurs routiers "entrent en scène", montrent assez à quel point ce coup de projecteur sur l'ancien rebelle qui a su si mal grossir était d'une pertinence rare dans la "hiérarchie de l'information"...

samedi 16 octobre 2010

Un autre rendez-vous mardi prochain

J'ai déjà consacré six billets de ce blogue à l'expulsion d'Ardi Vrenezi vers le Kosovo. Je le devais, il me semble, en mémoire des rires interminables partagés avec ces "canards boiteux" qui m'ont appris tant de choses sur le handicap.

Malgré l'acharnement administratif auquel il doit faire face (voir ici, et là, et là encore), le comité de soutien local à Ardi et sa famille continue de se battre.

Avec l'appui de l'Association des Paralysés de France (APF), le collectif multi associatif Handas, le Réseau Education sans Frontières (RESF), la Ligue Des Droits de l'Homme (LDH), Handicap International France, la Cimade, l'Observatoire du Droit à la Santé des Etrangers (ODSE), il organisera un rassemblement le mardi 19 octobre, à partir de 10h, place du Président Edouard Herriot à Paris (Métro Assemblée Nationale).

Un reportage, effectué récemment par le journaliste Franck Seuret, sera diffusé pour rendre compte du quotidien d'Ardi et rappeler ses conditions d'expulsion.

Photo de Franck Seuret.

Une invitation a été adressée à messieudames les parlementaires. On peut y lire:

Aujourd'hui, le constat est grave : Ardi ne peut toujours pas bénéficier d'une prise en charge et de soins adéquats au Kosovo. Son état de santé se dégrade chaque jour davantage. Sa vie est en danger !

Les associations sont en désaccord total avec la position de la préfecture de Moselle d'après laquelle Ardi a des soins sur place. Cela a été infirmé par les médecins et des contacts aux Kosovo : les soins et médicaments sont inexistants ou inaccessibles.

Malgré un contact avec Bernard Kouchner en août dernier, et l'apport de médicaments par le gouvernement, l'état de santé d'Ardi s'est aggravé et les médicaments envoyés sont devenus inopérants.

Les associations demandent donc une enquête parlementaire indépendante pour analyser cette situation inacceptable, d'autant que depuis 1998, la loi protège les malades atteints de pathologies graves contre les expulsions et leur permet d'avoir un titre de séjour.

Y aller ne vous empêchera de vous rendre à la nouvelle manifestation prévue pour s'opposer à la réforme des retraites...

vendredi 15 octobre 2010

La grande défonce

Comme le professaient mes bons maîtres, pour éviter les jugements hâtifs, il faut savoir rester dubitatif.

Alors, je suis dubitatif.

Mais il me semble que le cynisme de certains "responsables" politiques n'est pas loin de se satisfaire d'apprendre que deux lycéens ont été sérieusement blessés, ce mardi à Caen, et ce jeudi à Montreuil, présumément par de présumés membres des présumées forces du présumé ordre.

D'abord, comme dit mon boucher quand je lui fais remarquer qu'il me fait la pesée du bourguignon au prix du faux-filet, "y a pas mort d'homme, heu, heu...". Et cela montre bien que nos matraqueurs assermentés sont bien équipés d'armes non létales, qui demeurent non létales même utilisées sous des angles que l'on soupçonne être à peine réglementaires - car le règlement ne prévoit pas, tout de même, qu'elles servent à défoncer des crânes ou défigurer des visages.

Ensuite, ces deux accidents ou incidents, selon l'appréciation du locuteur, pourront servir d'exemples des dangers, maintes fois mis en avant ces derniers jours, qu'il y a pour "la jeunesse de France" à participer à des manifestations sur la voie publique. A défaut de pouvoir convaincre les moins de 25 ans à rester dans les jupes de leur maman, on peut espérer que cela pourra au moins flanquer une bonne trouille à ces petit(e)s salopiaud(e)s. Il ne sera pas inutile d'accompagner ces considérations d'ouvertures d'enquêtes confiées à la "Police des polices", d'une suspension de l'usage des flash-balls en Ile-de-France (sauf cas de "légitime défense") ou de recommandations ministérielle attirant l'attention des forces de l'ordre sur "la nécessité d'être particulièrement vigilant sur les conditions d'intervention et de limiter l'usage de la force au strict nécessaire".

Enfin, les commentateurs vont pouvoir broder avec brio sur la responsabilité des "irresponsables". Il suffit de lire quelques unes des notules qui accompagnent les articles consacrés à ce sujet par d'estimables quotidiens. On y constate que "ça leur apprendra à aller faire les marioles devant les flics au lieu d'aller tranquillement en cours". On s'y interroge sur ce qu'ont dans la tête les parents qui laissent leurs gamins traîner dans les manifestations. On y peste contre ces "profs incapables qui ne savent même pas tenir leurs élèves en classe". On y invective les syndicalistes de tout poil qui poussent les jeunes à les rejoindre, et l'on n'oublie pas de déverser diverses insanités sur mesdames Aubry et Royal, qui, en plus d'être membres de l'opposition, sont également, cela n'échappe pas à nos vomisseurs et cela les inspire, des femmes.

Pas de doute, l'opinion arrive à suivre... Suffit d'être assez simpliste.

Ce casse-tête est probablement autorisé,
mais fort peu utilisé par les forces de l'ordre.

Je n'ai pas vérifié, mais il est possible que madame Voynet en prenne elle aussi "fidèlement sa part". Intervenant hier, vers 15h, au Sénat, elle s'est adressée directement à monsieur Éric Woerth, représentant du pouvoir, à propos des événements survenus le matin même devant le lycée de Montreuil:

Lacrymogènes, fumigènes et puis, en toute incompréhension, des tirs de flashball et un enfant blessé, encore, au visage, ce matin. Un enfant de 16 ans, avec 3 fractures sur le visage... Alors j'ai bien compris que vous cherchiez à faire porter sur la gauche la responsabilité de troubles que votre aveuglement et votre surdité seuls expliquent. J'ai bien compris que vous étiez en difficulté face à la rue, face à la légitimité des manifestations.

Monsieur le ministre, on pourrait comprendre, on pourrait tomber d'accord sur le fait que c'est d'abord aux adultes de lutter pour leurs retraites. on pourrait tomber d'accord sur le fait que ce sont là des préoccupations bien lourdes pour de jeunes adolescents.


Mais je vous pose la question en vous montrant la balle reçue par ce jeune de 16 ans : le pouvoir est-il à ce point fébrile qu'il en soit réduit à ce genre de provocation ? Que vaut donc un pouvoir politique et quelle est sa légitimité quand il en est réduit à tirer sur ses enfants?


La vidéo de cette intervention est disponible sur wat-point-tv. Elle comporte aussi la non-réponse assez simpliste de monsieur Woerth.

(Actuellement, le lycéen blessé est toujours en attente à l'hôpital Lariboisière, où il ne pourra être opéré que lorsque l'œdème de son visage massacré sera suffisamment résorbé... )

Cette arme non-létale n'est pas autorisée,
mais on peut aisément en reproduire les effets.

Le jeune homme de 19 ans qui, mardi, "en marge des manifestations" caennaise, a été blessé à la tête après un tir de grenade lacrymogène, a été opéré durant cinq heures:

Selon le père de la victime, le jeune homme a été "durement touché en plein milieu du front. (...) La boîte crânienne a été enfoncée sous le choc, et les parties osseuses ont déchiré la dure-mère". Selon lui, les chirurgiens ont dû "ouvrir la boîte crânienne, réparer la dure-mère et poser une plaque de substitution".

Thierry Lepaon, délégué régional CGT, le jeune homme aurait été touché à la tête par "une cartouche à la suite d’un tir tendu de bombe lacrymogène".

"Il n'y a pas eu de tir tendu car ceux qui lancent des grenades ont devant eux une rangée de policiers. S'ils tirent tendu, ils touchent des policiers. Il n'y a eu que des tirs en cloche, conformes à la réglementation", a répondu Ilham Montacer, directrice de cabinet du préfet de Basse-Normandie.

On a tous remarqué, lors d'un tir de lacrymogène, que la rangée de policiers placée devant le tireur récitait, en chœur, les points du règlement.

"Vous aviez 2.000 manifestants, dont 400 particulièrement virulents parmi lesquels une cinquantaine de cagoulés. Les 60 policiers mobilisés étaient pris en sandwich", a justifié la directrice de cabinet. Au terme des affrontements, qui ont duré une heure, un gendarme a été "fortement commotionné mais pas blessé" par un pétard qui a explosé au niveau de son visage.

Elle ne précise pas si le policier a tenté de fumer le pétard en question.

Cigarette-pétard de fabrication auvergnate,
peut-être en cours d'interdiction, je ne sais pas.


Il est possible que je me trompe, mais il me semble que, mardi soir et mercredi matin, les médias ont été assez discrets sur cet incident ou accident de tir.

En revanche, on nous a beaucoup parlé des mésaventures de journalistes tabassés au passage par les forces de l'ordre dans les environs de la place de la Bastille, et on nous a fait tourner en boucle le spectacle de monsieur Thierry Vincent, journaliste d'investigation à Canal+, haranguant pathétiquement une rangée de CRS en brandissant sa carte de presse.

Ce monsieur a suffisamment occupé la scène médiatique, tout le monde connaît maintenant son histoire, et il a si bien fait son cinéma que tout en mettant le mot "matraquage" entre guillemets, la préfecture a saisi de son cas la "Police des polices" - qui mérite elle-aussi des guillemets.

Ce qui reste assez curieux de sa part est la volonté de minimiser ses aventures de héros de l'information jeté à terre par des coups de matraque:

"C'est scandaleux ce qui s'est passé, mais je ne veux pas tirer de généralités. Et puis comme événement c'est pas grave non plus... Il se passe des choses bien plus importantes dans le monde. Je ne veux surtout pas devenir le porte-drapeau de je-ne-sais-quelle-cause."

Monsieur Thierry Vincent a décidé de ne pas donner suite...

Les esprits curieux pourront trouver sur la page de JBB - qui n'a probablement plus de carte de presse, mais est un vrai et excellent journaliste - la relation d'une conversation en deux temps entre notre encarté et notre JBB, qui se termine sur cette déclaration d'intention:

"Tu comprends, moi, je fais ça pour protéger les manifestants. C’est pour vous protéger que je brandis ma carte de presse."

Ce que JBB commente avec une remarquable concision:

Mouais... Fin de l’échange.

Quand on est "le porte-drapeau" des faux-culs, il est difficile d'être celui de "je-ne-sais-quelle-cause" qui pourrait être, par exemple, le droit de manifester, avec ou sans carte de presse, sans se faire allègrement défoncer le portrait.


PS: Glané dans le fil du NouvelObs:

18h15 – Paris Alliance, second syndicat de police des gardiens de la paix, évoque des "scènes de guérillas urbaines" lors des dernières manifestations de jeunes, et demande que les autorités leur donnent "des moyens nécessaires" afin de pouvoir maintenir l'ordre.

jeudi 14 octobre 2010

Tarnac et Tarnac

Monsieur Richard Millet, écrivain pour qui, nous dit-on sur sa notice ouiquipédia, le plateau de Millevache est ce qu'était le comté de Yoknapatawpha pour Faulkner, vient de publier un récit intitulé sobrement Tarnac. Son éditeur (Gallimard, L'arpenteur, 2010) livre l'argument de ces 88 pages:

Sous le nom de Tarnac, le village de son père, dans le haut Limousin, un futur comptable devient un expert en matière d'art, à quoi il ne connaît rien mais que son assiduité maladive aux vernissages rend plausible. Il devient célèbre. Il existe sans exister. Il aime la boisson, l'amour et, plus que tout, la netteté des chiffres.

Il est probable qu'en choisissant ce village, notre auteur ait voulu nous rappeler qu'il se souciait fort peu des contingences événementielles de cette époque où la "maudissure" l'a condamné à vivre.

On peut cependant se réjouir en pensant que la cellule de veille littéraire que monsieur Alain Bauer a dû mettre en place au ministère de l'Intérieur, ou dans tout autre lieu plus ou moins ombragé, a pu, à cette occasion, accéder à l'œuvre de cet "héritier de la grande prose française «de Bossuet à Claude Simon»". Cela a dû les changer des notes de service et des brûlots de l'ultra-gauche. (*)

Bonne Fontaine St-Georges, à Tarnac.

Il y a parmi nous des gens pour qui le nom de Tarnac évoque d'abord une affaire symptomatique des errements récents d'un pouvoir aux rêves autoritaires. Ceux-là pourront s'abreuver à d'autres sources que celles de cette littérature. Cela ne manque pas, et les bibliothèques devraient continuer à s'étoffer... Car l'étude de cette affaire ne fait que commencer.

Ainsi, le lundi 18 octobre, à l'Assemblée Nationale, se tiendra un colloque intitulé Lois anti-terroristes 25 ans d'exception / Tarnac, un révélateur du nouvel ordre sécuritaire. En voici la "note de positionnement":

L'affaire dite de Tarnac a fonctionné comme un révélateur du nouvel ordre sécuritaire : au nom de la lutte antiterroriste, l'Etat s'affranchit de principes élémentaires du droit et des zones grises apparaissent au cœur même des institutions régaliennes, dans la justice, dans la police. Des « affaires » sont instrumentalisées comme faire-valoir d'une politique aux objectifs inavoués. Cette construction d'une « terrorisation démocratique » , pour reprendre l'expression d'un essayiste, s'appuie sur un arsenal législatif mis en place progressivement depuis 25 ans. Les attentats du 11 septembre lui ont donné une nouvelle légitimité avec comme matrice le « Patriot Act » qui autorisait les autorités américaines à appliquer sur leur territoire la notion de guerre préventive contre le terrorisme. Les États européens ont suivi peu ou prou ce modèle adoptant des lois successives en se libérant des contraintes de leur propre ordre juridique traditionnel et démocratique.

Le cas de Tarnac a montré comment en utilisant la dramatisation de situations n'ayant pas de liens évidents, la stigmatisation d'une mouvance créée de toute pièce pour l'occasion « la mouvance anarcho-autonome » en disqualifiant les acteurs de cette prétendue mouvance, en multipliant les intimidations, en exigeant des autorités policières et judiciaires une culture du résultat , on pouvait criminaliser durablement non seulement des hommes et des femmes engagés mais qui plus est leur pensée même. Nous sommes tous concernés par ce glissement progressif, sémantique, législatif, policier qui est en train de mettre en place une société de surveillance généralisée. Si la société doit évidemment répondre à la question terroriste, elle ne doit en aucun cas permettre que les outils dont elle se dote ne s'affranchissent des valeurs qui constituent les fondements de la démocratie. Lorsque l'exception devient la règle, la frontière devient ténue entre un régime démocratique et un régime autoritaire. Lorsque l'on vit dans une période de crise globale, le pouvoir, à la recherche de boucs - émissaires, a tendance à utiliser les procédures d'exception pour stigmatiser et condamner médiatiquement et socialement des groupes d'individus.


À la lumière de ce qui s'est passé dans l'affaire de Tarnac, le colloque à l'Assemblée nationale co-organisé deux ans après les faits, par des parlementaires de plusieurs sensibilités, permettra avec des intellectuels, des juristes, des grands témoins, des élus, des avocats, de faire un état des lieux, de recontextualiser l' « affaire » en la replaçant dans l'histoire des lois d'exception, et enfin d'éclairer des pistes pour que nous ne connaissions plus de telles dérives.


Tous les détails sur le programme et les inscriptions sont sur cette page du site Fragments du visible.

Cliquer pour accéder à la page d'accueil du site.



(*) Incise digressive déguisée en note de bas de page:

J'espère que monsieur Alain Bauer a fait étudier de près par sa cellule de veille le très curieux petit ouvrage de Mathias Énard, illustré par Pierre Marquès, paru aux éditions Verticales en 2007 et intitulé Bréviaire des artificiers. Le sous-titre de ce livre aurait dû alerter les services de la lutte anti-terroriste:

manuel de terrorisme à l’usage des débutants
indiquant les conditions de temps et d’argent
pour y parvenir, les études à suivre, les examens
à subir, les aptitudes et les facultés nécessaires pour
réussir, les moyens d’établissement, les chances
d’avancement et de succès dans cette profession,
le tout illustré de planches et de figures, enrichi
d’exemples et d’interludes divertissants, propres
à délasser l’âme dans l’étude.

La duplicité des auteurs allait jusqu'à les inciter "à décliner toute responsabilité quant aux conséquences esthétiques, politiques ou digestives liées à la mise en pratique des conseils ici recueillis", à préciser que "toute ressemblance avec des personnes présentes ou à venir serait certes surprenante, mais pas impossible" et à réserver les droits de leur ouvrage, "y compris pour l'URSS".

Cet utile bréviaire vient d'être réédité dans la collection folio/Gallimard. Bonne occasion de se pencher sur un texte alerte, intelligent et rigolard, joliment accompagné d'illustrations à l'académisme décalé.

Dessin de Pierre Marquès.